XXIII Festival Flamenco de Nîmes - du 7 au 19 janvier 2013

lundi 14 janvier 2013 par Claude Worms , Maguy Naïmi , Muriel Mairet

Belén Maya et Javier Barón étant à la danse flamenca ce que Carmen Linares est au chant flamenco, les soirées de mercredi et de jeudi auraient suffi à notre bonheur. Sans égaler tout à fait l’ excellence de celle de 2012, la qualité de la programmation de cette édition 2013 reste comparable, qualitativement sinon quantitativement, à celle des grands festivals espagnols (Biennale de Séville, Jerez...). Elle nous a réservé son lot habituel de révélations (Antonia Jiménez, Emilio "Caracafé", Celia Romero, Pedro Cintas...) et de confirmations (Eva Yerbabuena, Paco Jarana, José Méndez, Rocío Márquez...), sans oublier les moments de grâce des spectacles d’ Antonio Moya et de Bobote.

Nous tenons à remercier une fois de plus toute l’ équipe du Théâtre de Nîmes et du Festival, à laquelle nous devons non seulement ces spectacles, mais aussi l’ agrément de notre séjour.

Marco Flores : "De flamencas"

Théâtre de Nîmes / samedi 19 janvier 2013

Production, direction et chorégraphie : Marco Flores

Collaboration pour la chorégraphie des Fandangos et de la Nana : Olga Pericet

Direction musicale : Marco Flores et Antonia Jiménez

Musique originale : Antonia Jiménez

Danse : Marco Flores, Guadalupe Torres, Carmen Coy, Lidón Patiño

Chant : Mercedes Cortés, Fabiola Pérez

Guitares : Antonia Jiménez, Bettina Flater

Palmas : Ana Romero

Antonia Jiménez / Photo : Klaus Rabien

Le spectacle auquel nous a convié le danseur Marco Flores au Théâtre de Nîmes ce samedi soir, ne manquait pas d’originalité. Intitulé "De Flamencas", il rendait hommage aux femmes et sur scène en effet, entourant Marco, on découvrit avec plaisir les guitaristes Antonia Jiménez et Bettina Flater, les chanteuses Mercedes Cortés et Fabiola Pérez, les danseuses Guadalupe Torres, Carmen Coy et Lidón Patiño et la palmera Ana Romero.

Bien que le projet m’ ait paru séduisant, j’ ai regretté que trop peu d’ espace ait été consacré à l’ individuel, le collectif s’ imposant presque constamment, sauf pour les soli de Marco Flores. Les Marianas qui ont débuté le spectacle, chantées à deux voix, m’ ont semblées plutôt diluées et auraient peut-être gagné en impact si elles avaient été interprétées individuellement par l’ une ou l’ autre chanteuses. Fort heureusement on retrouva plus de force dans les Tientos qui ont suivi ainsi que dans les Tangos plus individualisés, la guitare d’ Antonia Jiménez rajoutant du "peps" à la chorégraphie…. Beaucoup de présence et d’ épaisseur pour cette guitariste qui prend un réel plaisir à accompagner la danse.

Mais malheureusement, c’ est plutôt l’ esthétique de corps de ballet obligeant les danseuses à lever le même bras et à avancer le même pied en cadence qui a prévalu, et je l’ avoue, ce n’est pas ce que je préfère. Toute l’ énergie est monopolisée par l’ obligation d’ être ensemble dans la même position, ce qui donne une impression de mécanique bien huilée certes, mais étouffe l’ expressivité. Quant à Marco , il déploie beaucoup d’ énergie et domine parfaitement les techniques de pied, mais sa danse m’ a paru affectée, il m’ a semblé « prendre la pose ». Fort heureusement, les Bulerías finales ont permis à tous les participants de "se lâcher" (Antonia Jiménez et Ana Romero y allant aussi de leur "pataíta" avec talent).

Maguy Naïmi

Nous avons certes peu apprécié les chorégraphies des ensembles, trop souvent prévisibles, quelques maniérismes et appels appuyés au public, ainsi que l’ ostentation avec laquelle Marco Flores semblait passer ses partenaires en revue pendant les temps morts des échanges soliste / groupe. Mais nous avons aimé la fougue, le dynamisme et la présence scénique du danseur (le moins qu’ on puisse dire est qu’ il ne s’ est pas économisé), et les moments de spontanéité et d’ imprévu de ses soli (Alegrías et Soleá notamment), que nous aurions souhaités plus nombreux. Le chorégraphe a d’ autre part laissé quelques espaces d’ expression individuelle à chacune des trois bailaoras (Serrana, Fandangos "abandolaos", et surtout de beaux Tangos dansées "à l’ ancienne" par Guadalupe Torres). Les cantaoras eurent aussi droit à un cante solo : Granaína d’ Antonio Chacón pour Mercedes Cortés, et Malagueña del Mellizo pour Fabiola Pérez (respectivement accompagnées en solo par Antonia Jiménez et Bettina Flater).

Comme ce semble être la mode actuellement, les chorégraphies étaient structurées sur trois suites offrant une intéressante diversité de cantes, chantés quelquefois en duo, mais le plus souvent en mano a mano :

_ Mariana, Tientos et Tangos de Málaga

_ Liviana, Serrana et Siguiriya de Juanichi el Manijero (remplaçant le traditionnel cambio de María Borrico – superbe interprétation de Fabiola Pérez) / Fandangos abandolaos (de Pérez de Guzmán – Mercedes Cortés ; de Juan Breva – Fabiola Pérez) / Fandangos de Huelva (Encinasola et Alosno, par Fabiola Pérez, suivis de l’ estribillo "Sentao en el valle" de Camarón en duo) / Cantiñas (Alegría classique, Cantiña de Rosa la Papera et Romera)

_ Nanas / Soleares (La Serneta) / Romance por Bulería et Jaleos.

Bettina Flater

Saluons enfin la qualité des musiques composées par Antonia Jiménez, ainsi que ses arrangements pour l’ accompagnement des cantes, d’ une belle inventivité : par exemple, l’ accompagnement ternaire des Marianas sur un chant binaire, ou encore la diversité des textures sur les Cantiñas (rasgueados naturellement, mais aussi accords plaqués, arpèges ou même trémolo sur un estribillo). La plupart des compositions étaient conçues pour le duo avec Bettina Flater, et brillaient par leur finesse harmonique, la lisibilité des contre-chants, et la complémentarité des registres parcourus par les deux guitares.

Le plaisir non feint et communicatif des artistes et la chaleur de l’ ambiance sur scène témoignaient de la qualité des relations de Marco Flores avec sa troupe, et ne furent sans doute pas étrangers à l’ enthousiasme du public.

Claude Worms


Compañía Javier Barón : "Barón"

Théâtre de Nîmes / jeudi 17 janvier 2013

Chorégraphie et danse : Javier Barón

Chant : David "El Galli"

Guitare : Juan Campallo

Percussions : José Carrasco

Comme l’ indique le titre du spectacle, le danseur a fait dans la sobriété, déployant tout son talent sans affectation. Chez lui, la technique est au service de l’ expression, dans des chorégraphies classiques mais néanmoins personnelles. L’ inventivité rythmique de ses "subidas" et de ses "desplantes", et la variété sonore de ses taconeos nous font grâce des effets "mitraillette" qui trop souvent saturent nos oreilles, et évitent toute lassitude. Il accélère quand cela s’ impose, mais nous donne aussi le loisir d’ apprécier la musique par des plages de calme qui suivent attentivement le déploiement du chant et des falsetas de guitare – le flamenco n’ est pas que "cri" et percussion, c’ est aussi une musique…

Car Javier Barón est aussi un musicien. Il le démontra, par exemple, dans un "cante por Siguiriya pour pieds a capella" : la riche palette de timbres et de frappes du taconeo figurait parfaitement la dynamique du cante, comme les silences exactement mesurés figuraient les réponses de la guitare.

Ses partenaires étaient à la hauteur, et eurent l’ occasion de le démontrer en solo : David "El Galli" par une Minera et une Cartagenera dans le style de El Cojo de Málaga (merci !) ; Juan Campallo par les belles idées mélodiques de sa Rondeña ; José Carrasco par la légèreté de son solo de cajón (terminé tout de même par un crescendo spectaculaire) – il ne satura d’ ailleurs jamais le baile par des roulements redondants.

Les chorégraphies étaient construites sur deux longues suites, auxquelles s’ ajoutèrent de plus courts Tangos (de Málaga – La Pirula et La Repompa). La première était construite sur une symétrie de gradations de tempo : de la Bulería à la Soleá, en passant par la Soleá por Bulería, et retour. Plus originale encore, la seconde s’ ouvrait sur des chants de travail a capella, la Trilla puis le très rare Siega. Le dernier "tercio" de cette dernière, repris avec accompagnement de guitare, formait transition vers les Cantiñas (Mirabrás et Alegría de Córdoba). Enfin, le dernier taconeo des Cantiñas basculait brusquement vers le compás de Siguiriya, avec une étonnante virtuosité rythmique suivie avec brio par le guitariste – sur un seul compás, par décalage des accents (Siguiriya de Tío José de Paula, Martinete et Cabal del Fillo).

En parfait professionnel, Javier Barón a dansé pour tout le public, occupant l’ espace et se déplaçant sur toute la scène, avec toutes les apparences du plus parfait naturel – les grand artistes ont toujours la politesse de dissimuler leur travail acharné par leur aisance.

Es que ¡Barón es mucho Barón !

Maguy Naïmi et Claude Worms

Photos : Jean-Louis Duzert / Théâtre de Nîmes


Bobote : "De Triana a las Tres Mil. Boboterías"

Théâtre de Nîmes / vendredi 18 janvier 2013

Direction artistique : José Jiménez "Bobote", Eugenio Iglesias, Torombo

Chant : Marí Vizarraga, El Vareta, Guillermo Manzano

Guitare : Ramón Amador, Paco Iglesias, Emilio "Caracafé"

Percussions : José Carrasco

Danse et compás : Bobote, Torombo, Eléctrico, Pepe Torres

Le spectacle de Bobote évoque l’ exil intérieur subi par les habitants de Triana (gitans et payos) obligées - spéculation immobilière oblige - de quitter un centre ville très convoité pour des quartiers périphériques.

Le décor (une corde à linge où sèche la lessive) nous renvoie aux "patios de vecinos" des maisons traditionnelles de Triana dont la cour commune, qui servait de point de rencontre aux différentes familles voisines, était le centre de la vie quotidienne. C’est là, entre autres, que se déroulaient les fêtes (baptêmes, mariages, communions…). Sur la corde à linge, un grand drap blanc fera office d’ écran pour la projection d’ un montage vidéo. Tout débute par une fête durant laquelle Bobote, alors tout jeune garçon, danse pour toute la famille et les voisins réunis (images extraites de la série documentaire "Rito y geografía del cante flamenco" de la RTVE). Une voix off (celle de Bobote) raconte combien il était difficile à cette époque de vivre de son art et comment les artistes étaient également ouvriers agricoles saisonniers, travaillant dans les champs à la cueillette de l’ olive ou de l’ orange.

Bobote débute le spectacle avec un taconeo exécuté les mains dans les poches. Les mains, elles, se trouvent sur l’ écran - mains créatrices du potier ou plus tard du forgeron, lorsque Triana fournissait en fer forgé et en céramique les quartiers de Séville. Sur l’ écran défilent les photos d’ une Séville de carte postale aux couleurs forcées : quais du Guadalquivir, Giralda, Maestranza, Puente de Triana…

Le spectacle proprement dit commence donc logiquement, en réponse aux dernières images de la forge, par des "cantes de fragua", Martinetes et Toná Liviana (cette dernière semble actuellement fort en vogue – c’ est la quatrième fois que nous l’ entendons à Nîmes). Nous aurons ensuite l’ occasion d’ apprécier à loisir le cante de Guillermo Manzano et El Vareta pour deux longues séries de Soleares (Alcalá et Triana essentiellement). Le style de Guillermo Manzano, sobrement classique, et sa voix pleine et bien posée rappellent agréablement le style de El Lebrijano "grande époque". L’ ornementation, les jeux de timbres et surtout la mise en place (micro-césures engendrant de subtils décalages rythmiques) du chant d’ El Vareta sont plus personnels et imprévisibles. Il en donna une très virtuose illustration en adaptant une "letra" ("No tengo otro remedio / que agachar la cabeza / y creer que el blanco es negro"), traditionnellement affectée depuis Tomás Pavón à une Soleá "corta" de Joaquín de la Paula, au modèle mélodique d’ une Soleá "larga" de La Andonda.

La plupart des autres artistes assemblés sur scène possédaient sans doute les mêmes talents singuliers, et il fut d’ autant plus frustrant de ne pas pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Les deux tiers du programme étaient consacrés à trois "palos festeros" (Alegrías, Tangos et surtout Bulerías), ce qui était bien le moins pour un spectacle présidé par l’ expert rythmicien Bobote - qui, soit dit en passant, dirige la manoeuvre d’ une main de fer, et par moment un peu trop rigide pour une mise en scène supposée laisser une large part à l’ inspiration du moment : l’ ensemble est franchement compact….

Imaginez quatre paires de mains et de pieds pour le moins volubiles (les quatre danseurs – palmeros), plus trois guitares, plus un cajón, plus le "jaleo" des autres protagonistes… Ajoutez-y une sonorisation pas franchement avare de décibels ni de réverb (compte tenu de la qualité sonore des spectacles précédents, nous ne pouvons en imputer la responsabilité qu’ aux exigences des artistes eux-mêmes)… Il en résulte un fracas permanent au sein duquel les contretemps finissent par s’ annuler mutuellement, jusqu’ à même rendre difficile la perception de la pulsation et plus encore du compás (rappelons un principe de bon sens : un contretemps n’ a d’ intérêt que s’ il s’ oppose
à une norme rythmique perceptible, au moins sous-jacente), sans parler des voix ou des guitares.

Nous en aurons donc été réduits à observer la musique, et à tenter de transformer nos observations visuelles en images sonores mentales. Nous ne l’ avons pas regretté outre mesure pour le chant de Marí Vizarraga, dont le style tonitruant n’ évoque que de loin celui de Juana la Revuelo, qui semble être sa principale référence (mais son incontestable abattage scénique, dans le rôle de la "gitane incontrôlable", a semble-t’ il conquis une partie du public). Par contre, nous n’ avons pratiquement rien entendu du mano a mano de falsetas "por Bulería" auquel se sont livrés les trois guitaristes. Une excellente idée pourtant, qui aurait permis de savourer les contrastes de style entre la puissante rigueur de Ramón Amador, la virtuosité métronomique de Paco Iglesias, et … Emilio "Caracafé" (les points de suspension traduisent notre impuissance à caractériser son jeu – cf : ci-dessous). Les éclairs de génie de Bobote seront passés tout aussi malheureusement inaperçus, comme auront été neutralisés les bailes de Torombo et de Pepe Torres. Leur danse, par trop limitée aux seuls effets rythmiques de pieds, s’ est perdue dans le labyrinthe percussif ambiant – de ce point de vue, seule la légèreté visuelle de Bobote et l’ humour d’ El Eléctrico auront réussi à tirer leur épingle du jeu.

Reste un moment de grâce inoubliable, les deux brefs solos de guitare d’ Emilio "Caracafé" : d’ abord une Soleá, puis l’ adaptation du "Soy gitano" de Camarón qu’ il avait déjà enregistrée pour le film "Poligono Sur" de Dominique Abel. Des glissandos profonds dans les graves (une sorte de blues flamenco), de brefs éclairs d’ arpèges ou de rasgueados dont le minimalisme suffit pourtant à rendre tangible (au sens propre) le compás, et là-dessus, le cante… Vous avez bien lu : le cante, entonné par la guitare, véritablement – il ne s’ agit pas d’ une métaphore – troué de silences qui sont ceux-là même de la partition intérieure rythmique des cantaores. Nous n’ avions jamais entendu cela, sauf peut-être par instants, il y a fort longtemps, chez Diego de Morón. Et quel accompagnateur ! Nul besoin de capodastre pour inventer des contre-chants improbables, des grilles dissidentes, avec quatre ou cinq accords d’ une justesse miraculeuse là où ses deux partenaires se contentent d’ une "postura" (ce qui n’ est nullement une critique), et des mouvements contraires à la basse qui auraient sans doute réjoui Tal Farlow… le tout on ne peut plus flamenco. Merveilleux musicien…

Maguy Naïmi et Claude Worms


Carmen Linares : "Ensayo Flamenco 2012"

Théâtre de Nîmes / mercredi 16 janvier 2013

Direction musicale : Carmen Linares

Chant : Carmen Linares

Danse : Belén Maya

Piano : Pablo Suárez

Guitare : Salvador Gutiérrez, Eduardo Pacheco

Percussions : Quique Terrón

Photo : Javier Fergo

Carmen Linares a toujours pris grand soin du choix des textes qu’ elle chante, qu’ ils soient populaires ou extraits d’ œuvres littéraires. On se souviendra sans doute qu’ elle avait adapté "por Malagueña" quelques vers de Manuel Machado ("Cantares") dès son deuxième enregistrement ("Carmen Linares" - LP Hispavox 30 003 - 1978). C’ est dire que lorsqu’ elle chante les poètes, la cantaora nous convie à une large rétrospective de sa carrière. Cependant, comme celui de son précédent récital, intitulé "Remembranzas", le programme de cet "Ensayo flamenco 2012" ( "Ensayo" doit ici être pris dans son double sens de répétition et d’ essai, au sens littéraire du terme) puise essentiellement dans le répertoire de ses trois derniers disques, "Un ramito de locura", "Raíces y alas" et "Remembranzas" : textes de José Luis Ortiz Nuevo, José Ángel Valente, Rafael Alberti, Federico García Lorca, Juan Ramón Jiménez et surtout Miguel Hernández (pour plus d’ un tiers du concert). Il s’ agit donc d’ un récital poétique autant que musical, qui requiert une double écoute de la part du public (les spectateurs non hispanophones y perdent naturellement un peu, même si la sensibilité de l’ interprétation suffit à les captiver).

Nos lecteurs voudront bien nous pardonner une longue auto-citation, extraite de notre chronique du spectacle "Remembranzas" donné à Séville en septembre dernier (lire nos articles sur la Biennale 2012 dans cette même rubrique) - une partie du programme en était commune avec celui de ce soir, et notre enthousiasme de l’ époque reste d’ actualité :

Photo : Oasisabierto

"...Si l’ on a pu déceler ça et là quelques fragilités dans sa voix, Carmen Linares y a finalement gagné en expressivité, renforcée par des fêlures passagères, celles là même auxquelles nous devons le supplément d’ âme des derniers enregistrements de Billie Holiday. Les inconditionnels de la performance vocale le déploreront peut-être, mais les mélomanes s’ en féliciteront certainement. Surtout, elle est l’ une des rares cantaoras disposant d’ une véritable palette de couleurs vocales, si importante pour l’ expression du chant, flamenco ou autre. La plupart des cantaores travaillent le souffle et la puissance, certains (pas tous…) l’ ornementation et la justesse de l’ intonation, mais rares sont ceux qui se préoccupent de leur timbre, à l’ exception notable d’ Enrique Morente. La plupart s’ en tiennent à leur grain vocal naturel. Il nous semble que Carmen Linares n’ a jamais cessé, dès ses premiers enregistrements avec les frères Habichuela (avec plus ou moins de succès à l’ époque), de travailler cet aspect de son art.

Elle nous en a donné une remarquable démonstration dans ses duos avec le pianiste Pablo Suárez. D’ abord , deux chansons de Luis Pastor. Le dialogue piano / voix de la première, "Casida del sediento", évoquait plus le lied que la simple chanson de variété. L’ interprétation de la cantatrice (et non de la cantaora, tant son timbre et sa technique vocale avait changé), et jusqu’ à sa posture (debout, une main posée sur le piano) étaient à l’ unisson du superbe arrangement de Pablo Suárez. Changement d’ ambiance, mais non de qualité dans l’ arrangement, pour la deuxième chanson de Luis Pastor, "Mis ojos sin tus ojos", traitée à la manière d’ un tango argentin. Le pianiste fit preuve d’ autant de versatilité et de musicalité pour les accompagnements des deux cantes traditionnels qui suivirent, sur des poèmes de Miguel Hernández : Malagueña del Canario, Malagueña de la Trini et Fandango de Frasquito Yerbabuena pour "El niño yuntero" (Enrique Morente avait choisi les mêmes formes pour ce poème) ; Tonás et Debla ("El sol, la rosa y el niño") – accompagnement en ostinato d’ accords dans les graves pour la première Toná, scansion d’ une note détimbrée d