El Pele : "Peleando" / Morenito de Illora : "Leyendas vivas" / Melchor Campos : "De sal y de espuma..."

lundi 29 novembre 2021 par Claude Worms

El Pele : "Peleando" — un CD Maralvo Music Spain, 2021.

Morenito de Illora : "Leyendas vivas" — un CD Le Voz del Flamenco, 2021.

Melchor Campos : "De sal y de espuma..." — un CD, autoproduction, 2021.

El Pele est un cantaor exceptionnel, à tous points de vue. Après un premier essai anecdotique (avec Merengue de Córdoba — Philips, 1974), nous lui devons cinq albums essentiels (1986, 1990, 1995, 2003 et 2008) dont l’un au moins, enregistré avec Vicente Amigo, a durablement marqué l’évolution du cante contemporain ("Poetas de esquinas blandas" — Pasión Discos, 1990). Le dernier en date, "8 guitarras... y un piano" (World Music Factory) était un exercice de style bénéficiant d’un casting de rêve : Miguel Ángel Cortés, Dani de Morón, Juan Carlos Romero, Moraíto, José Antonio Rodríguez, Isidro Muñoz, Diego del Morao, Dorantes et Niño de Pura, par ordre d’entrée en scène. Cependant, la diversité des accompagnateurs nuisait à son unité et, surtout, la surproduction aseptisait un style de chant à haute charge émotionnelle, surtout en live. Treize ans plus tard, la conception de "Peleando" en est l’exact contraire : enregistrement en direct lors d’un réunion d’aficionados, et deux guitaristes, Niño Seve, l’actuel partenaire attitré d’El Pele, et Chaparro Hijo, qui l’accompagnent en duo pour la plupart des pièces.

Commençons par deux œuvres majeures :

Tierra mía est l’une des plus belles et des plus poignantes (des plus longues aussi) séries de malagueñas jamais enregistrée (Antonio Chacón / Fosforito "el Viejo" / La Trini / Aurelio Sellés via La Trini et Chacón / Enrique "el Mellizo"). L’accompagnement et les falsetas de Niño Seve achèvent d’en faire un chef d’œuvre. Tout autre commentaire serait une profanation, mais soulignons tout de même l’extraordinaire liaison entre le dernier tercio de la troisième malagueña et le premier tercio de la quatrième.

• Les siguiriyas intitulées "Pitusa" (El Viejo de La Isla / Paco La Luz / Diego "el Marrurro" / Diego "el Lebrijano") atteignent les mêmes sommets de musicalité et d’émotion, avec cette fois l’accompagnement et les falsetas tout aussi exemplaires de Chaparro Hijo.

Nous n’avons indiqué les sources de ces compositions que pour mémoire, car toutes pourraient être rebaptisées "... d’El Pele ", tant les paraphrases mélodiques et le phrasé infiniment varié du cantaor les transfigurent — nous pensons ici à quelques illustres devanciers, tels Pastora Pavón "Niña de los Peines", son frère Tomás ou Manolo Caracol. Notons qu’intuitivement ou à dessein, ces phrasés figurent souvent de manière frappante les humeurs évoquées par les letras. Un seul exemple suffira : pour la malagueña de La Trini, l’accelerando staccato qui marque la formule "... como loco a la calle prima mía..." est suivi d’un rallentando en notes tenues sur "yo salí a buscarte" (quête fiévreuse mais longue et vaine). "Estilos de amor" (vidalita, avec une introduction au violon de Paco Montalvo, également producteur du disque — Niño de Marchena via Enrique Morente) en est une autre démonstration tout aussi remarquable, Niño Seve récidivant dans l’excellence, et plus encore l’originalité pertinente de son accompagnement.

Pour le reste du programme, à l’exception de la dernière pièce, les deux guitaristes jouent en duo, avec une rare connivence. Après un collage vertigineux en introduction (cantiña originale + "tiriti trán" + juguetillo des cantiñas del Pinini) les biens nommées "Alegrías del Pele" alternent deux cantes traditionnels et deux cantiñas personnelles, extraites de "Huellas de gaviota", qui n’ont pas cessé depuis d’inspirer les générations postérieures, pour le meilleur comme pour le pire (album "La fuente de lo jondo", Pasarela, 1986 , avec Isidro Muñoz et Vicente Amigo). A trente-cinq ans de distance, la comparaison des deux versions est passionnante. "Peleando" est une bulería por soleá signée par le cantaor, dérivée d’un classique de Jerez, avec une inflexion dans les graves du plus bel effet sur le dernier tercio. Une fois de plus, les reprises mettent en évidence la virtuosité et la créativité de ses articulations rythmiques. El Pele revient à plusieurs reprises sur deux palos, sans la moindre monotonie :

• D’une part, deux séries de tangos. La première ("Patriarca"), a cappella, est un shot fulgurant d’énergie pure. La seconde, après une autre introduction de Paco Montalvo, est une suite de tangos de Granada, façon El Pele.

• D’autre part, trois séries de bulerías. La première ("La culpa, un grito al amor") est construite sur un scénario de tension progressive en trois actes : cante personnel, bulería de Jerez et jaleo extremeño. Les deux autres ("Bulerías del Mono" et "Bulerías a Manuel") sont des hommages d’El Pele au cante d’Utrera, méthodiquement exploré dans toutes ses facettes, avec à chaque fois un bref détours par Jerez : entre autres, pour la première, un romance por bulería conclusif précédé d’une soleá por bulería d’Antonio Frijones (Jerez) ; pour la seconde, des cuplés por bulería et une citation de la bulería d’Antonia Pozo (Jerez). Niño Seve et Chaparro Hijo nous y régalent d’une démonstration à deux voix, de rigueur et particulièrement jubilatoire, de toque de Morón.

L’album s’achève en beauté sur une sorte de zambra ad lib., précédée d’une longue introduction de Niño Seve dont l’inspiration est à l’image de celle de son partenaire.

"Peleando" honorera votre discothèque. Nous n’en écrirons pas plus.

Claude Worms

Galerie sonore

Tierra mía (malagueñas)
Pitusa (siguiriyas)

"Tierra mía" (malagueñas) — chant : El Pele / guitare : Niño Seve

"Pitusa" (siguiriyas) — chant : El Pele / guitare : Chaparro Hijo

Avec Duquende, Morenito de Illora est, à notre avis, l’un des rares émules de Camarón de La Isla qui aient réussi à assimiler son style sans verser systématiquement dans la caricature ou le stéréotype. Il est particulièrement à son aise dans les palos emblématiques de la dernière période de son modèle (bulerías, rumbas, tangos et tanguillos). Né à Illora (Granada), il s’établit très jeune avec sa famille à Barcelone, où il débute dans les tablaos locaux, notamment "El Cordobés". Postérieurement, sa carrière s’est progressivement orientée vers le cante "de atrás", une discipline dans laquelle il excelle (Maraquilla, La Yebabuena, Blanca del Rey, Antonio Canales, Joaquín Cortés, Manuela Carrasco, etc.). Il officie depuis une quinzaine d’années dans les groupes de Tomatito. Depuis son premier opus en compagnie de Juan Manuel Cañizares (Area Creativa, 1991), il a enregistré sept autres albums qui n’ont pas toujours retenu l’attention qu’ils méritaient, avec, entre autres, les guitares de Pedro Sierra ("Yo quiero volar" — Oboe 1994 ; "A Paco de Lucía" — Fonodisco, 1996), Tomatito ("A Paco de Lucía") et Salvador Andrades ("Así lo siento" — Mivox, 2006). "Leyendas vivas" nous semble le plus abouti, et nous savons gré à Pedro Sierra de l’avoir accueilli sur son label, "La Voz del Flamenco", d’autant qu’il nous donne l’occasion d’écouter, outre Pedro, deux guitaristes qui nous sont chers et qui sont trop rarement sollicités, Salvador Andrades et Manuel Parrilla. La soutien de Sierra et Andrades, qu’il connaît de longue date (il a aussi travaillé en tant que producteur dans le studio du second, à Algeciras) n’est sans doute pas pour rien dans l’aisance et l’engagement dont le cantaor fait preuve tout au long de ce disque.

Morenito de Illora affirme crânement le propos dès l’ouverture du disque, avec les tangos-rumbas "‘Leyendas vivas". Le texte, comme les tournures mélodiques du chant ou les interventions et l’accompagnement acérés de Pedro Sierra, annonce clairement que les deux "légendes" en question ne sont autres que Paco de Lucía et Camarón, ce dernier étant plus tard convoqué à titre posthume pour deux bulerías (¡ Lo que inventan los payos !), "Se me va tu amor" et "Tu cariño es mi castigo" : références aux lieux de naissance des deux musiciens (Algeciras et La Isla de San Fernando), à des compositions fameuses de Paco ("Almoraima", "Cueva del Gato", "Zyriab"), non sans quelques hommages à leurs prédécesseurs (TÍo Sabicas, Niño Ricardo, Carmen Amaya — cette dernière pour Barcelone, sans doute). La conclusion s’impose : "Los dos son la fuente de toítos los flamencos ; los mejores de todos los tiempos". L’apport d’une flûte et de percussions (sextets de Paco de Lucía) achève d’enfoncer le clou.

L’affaire étant ainsi solidement établie, une partie du programme est effectivement consacrée au répertoire des deux maîtres, dans de belles et respectueuses relectures :

• Trois bulerías : "Te esperaré", avec une version à deux guitares (re-recording ?) d’une falseta de Moraíto par son fils Diego del Morao ; "Se me va tu amor", ponctué de parfaites reprises de quelques falsetas du duo Paco de Lucía/Tomatito par Salvador Andrades (re-recording ? ?) ; "Tu cariño es mi castigo", cantes de Camarón en mano a mano entre leur compositeur et Morenito de Illora, accompagnés logiquement par José del Tomate.

• Un tanguillo ("No quiero llorar") moins percutant, la basse et les percussions revenant à l’évocation des sextets.

Mais, Morenito de Illora nous ayant déjà à maintes reprises prouvé de quoi il était capable dans ce domaine, ce sont plus encore quatre séries de cantes dont il est moins coutumier qui font tout le prix de ce disque, d’autant que l’influence de Camarón y est nettement moins perceptible, si ce n’est pour les sources d’inspiration. Les bulerías por soleá ("Desierto de Arena" — entre le corpus jérézan et Tomás Pavón) est l’une plus remarquables interprétations jamais enregistrées par le cantaor. Il le doit sans doute partiellement à la réplique que lui donne Manuel Parrilla, un maître incontesté de ce palo. Avec le même guitariste, le même éloge peut être appliquéeaux alegrías (“La Perla") : à un tempo d’enfer, une série canonique de trois cantes (juguetillos inclus) et une falseta centrale inoubliables.

Pour deux autres pièces, le dialogue avec Salvador Andrades lui réussit tout aussi bien : minera et taranta de La Gabriela ("Herío de muerte") et, plus encore, deux fandangos ("La mare mía") puisés à la source du Campo de Gibraltar qui inspira aussi Camarón (Macandé, El Chato Méndez, Joaquín "el Limpia", Antonio "el Rubio", etc.).

Enfin, sur un original arrangement de percussions a compás siguiriya, "Ataíto a tu querer" (martinete, toná et "quasi siguiriya") conclue ("Leyendas vivas") dans une atmosphère "muy jonda", non sans quelques ultimes ponctuations harmoniques bien senties de José Manuel León.

Claude Worms

Galerie sonore :

Desierto de arena (bulerías por soleá)
La mare mía (fandangos)

"Desierto de arena" (bulerías por soleá) — chant : Morenito de Illora / guitare : Manuel Parrilla .

"La mare mía" (fandangos) — chant : Morenito de Illora / guitare : Salvdor Andrades.

Nous avons omis de préciser que cinq pièces du disque de Morenito de Illora comportent des chœurs, dispensables comme souvent. La "coromania" devient franchement envahissante dans le premier album du cantaor Melchor Campos (introductions, conclusions et autres estribillos), d’autant qu’ils sont le plus traités platement en homophonie. C’est d’ailleurs l’un des travers fréquents des productions flamencas actuelles, qui tendent à s’aligner sur le format de la chanson pop en les utilisant comme des succédanés de refrains, ce qui tronçonne inutilement les séries de cantes et amoindrit leur impact — le cante n’est pas essentiellement, ou en tout cas pas seulement, un art musical décoratif. Seule une pièce de "De sal y de espuma…" y échappe ; même les soleares, qui n’en demandaient pas tant, se voient dotées d’un chœur en guise de cante de cierre. Le procédé est non seulement par trop prévisible, mais surtout irritant en ce qu’il nous prive d’autant de temps d’écoute d’un duo chant/guitare de qualité : timbre séduisant, sûreté du placement vocal et swing plein d’aisance pour Melchor Campos ; belle assimilation du toque jerezano et idées harmoniques qui touchent juste, sans rechercher à tout prix la complexité pour elle-même, pour Leny Cleff "el Flaquito", que nous ne connaissions pas ais qui gagne à être connu.

Oublions donc cette réserve pour mieux nous concentrer sur la substantifique moelle de ce premier opus, dont la fréquentation répétée s’avère des plus agréable. Nous en soulignerons d’abord le fort ancrage jérézan, non seulement par le style de guitare mais aussi par le répertoire, texte et musique. La plupart des letras sont signées Sebastían Blanco Moreno, plus connu dans nos contrées sous le nom de Bastián de Jerez ... parfois un peu abusivement : certains textes (tous reproduits intégralement dans le livret, merci !) sont calqués à quelques mots près sur des coplas traditionnelles : cf., les deux mineras ; la copla de fandango "Arroyo no corras tanto...", fort belle au demeurant, qui a souvent été enregistrée sur différents modèles mélodiques (Porrina de Badajoz por granaína, Manolo Paradas por fandango ad lib., Los Rocieros por fandango de Huelva), etc. Il lui sera cependant beaucoup pardonné compte tenu de la cohorte de ses prédécesseurs en la matière, à commencer par le père de Paco de Lucía, ou son frère aîné Pepe... Nous avons surtout été touché par sa veine autobiographique : "Cuando escribo mis canciones / yo recuerdo los rincones / de la calle donde vivía / y los pasos que yo doy / son lugares que me hablan / son lugares que me guían" (bulería). Surtout, Bastián étant également cantaor et palmero, ses letras se prêtent admirablement aux palos auxquels elles sont destinées.

Nous ferons la même remarque pour les musiques, signées par Bastián ou Melchor, ou cosignées par eux, dont les innovations se bornent à quelques retouches mélodiques, par ailleurs de fort bon goût, apportées à des modèles traditionnels — par exemple, l’estribillo des fandangos de Huelva, ou encore la plongée dans les graves du dernier tercio du premier cante des "Bulerías de Bastían", dérivé d’un modèle mélodique de Jerez.

Melchor Campos est particulièrement à son affaire dans les palos "festeros" : alegrías et cantiñas ("De sal y de espuma"), bulerías ("To seguío", "Bulerías del Bastián"), fandangos de Huelva ("Arroyo"), et tangos ("A veces" et "Mi Lili", dont le premier cante est une adaptation de la mariana et les deux derniers de cantes extremeños). A chaque fois, sa voix habite harmonieusement l’écheveau serré des percussions et des palmas, mené avec autorité par la guitare. — citer tous les participants serait interminable : pour en savoir plus, achetez le disque, qui le mérite bien. Les "Bulerías del Bastián" mettent remarquablement en valeur le phrasé du cantaor, notamment sa verve rythmique : cf., sur "La niña de los olivares que...", les syncopes et contretemps qui nous ont rappelé l’art de Diego Carrasco ("Mariposilla verde" ou "Yo, marinero", de l’album "Inquilino del mundo" — Nuevos Medios, 2000)

Les autres séries de cantes, ambitieuses, dépassent parfois ses possibilités vocales (amplitude et longueur de souffle). Mais Melchor Campos trouve à chaque fois une solution adéquate, en modifiant les lignes mélodiques épineuses sans perte de musicalité ni d’émotion, ce qui est depuis toujours l’un des moteurs de la création en matière de cante : mineras ("Mi pañuelo") ; le cante de cierre del Tuerto de la Peña (siguiriyas : "Ojitos que no ven") ; les cantes del Fillo, El Portugués et Charamusco (soleares de Triana, bien nommées "A mi aire").

"Grito gitano" est un sombre épilogue en forme de ballade por bulería, remarquablement mise en images sonores par Leny Cleff, Cédric Diot (bouzouki) et Manuel Saez (basse), à la mémoire des persécutions subies par les gitans et de leurs luttes.

Les qualités de ce premier album compensent très largement ses quelques faiblesses, et laissent espérer un bel avenir.

Claude Worms

Galerie sonore :

Bulerías del Bastián
Arroyo (fandangos de Huelva)

"Bulerías del Bastián" — chant : Melchor Campos / guitare : Leny Cleff / chœurs : uis Vargas "el Mono", Sebastían Blanco Moreno et Melchor Campos / cajón : Ané Carrasco / palmas : Ané Carrasco et Bastianito Blanco / jaleo : Luis Vargas "el Mono" et Bastianito Blanco.

"Arroyo" (fandangos de Huelva) — chant : Melchor Campos / guitare : Leny Cleff et Cédric Diot / chœurs : David "el Galli" et Melchor Campos / percussions : Manuel Rodríguez "el Cheyenne" / palmas : Miguel Rodríguez "el Cheyenne" et Melchor Campos.


Bulerías del Bastián
Arroyo (fandangos de Huelva)
Desierto de arena (bulerías por soleá)
La mare mía (fandangos)
Pitusa (siguiriyas)
Tierra mía (malagueñas)




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