Antonio Reyes : "Que suene el cante"

dimanche 5 juillet 2020 par Claude Worms

Antonio Reyes : "Que suene el cante" - un CD La Bodega, 2020.

Nous tenons Antonio Reyes en grande estime depuis son premier disque, "Viento Sur" (Bujío, 2008). Son excellent live enregistré en 2015 au Círculo Flamenco de Madrid, produit par El Flamenco Vive et déjà en compagnie de Diego del Morao, nous avait confirmé dans cette opinion. Le programme de ce dernier était entièrement composé de ses palos de prédilection - soleares, tangos, alegrías, siguiriyas, bulerías et fandangos.

Pour "Que suene el cante", tant pour le répertoire que pour l’environnement instrumental et la production, assurée par Luis de Perikín, Antonio Reyes a décidé d’innover... avec des bonheurs divers. L’art du chanteur est toujours aussi délectable : grâce et fermeté mélodiques qui rappellent parfois, sans mimétisme, l’art de Camarón ; dosage impeccable de l’ornementation, jamais ostentatoire ; suavité de l’interprétation qui n’exclut pas la présence, le "peso" pour parler flamenco. Bref, Antonio Reyes est incontestablement un musicien de très bon goût. L’inégalité de cet album ne tient donc pas à sa manière de chanter, mais à ce qu’il chante.

Les compositions sont conçues pour moitié selon les recettes du "flamenco light" à usage éphémère que nous avions décrites à propos de l’"Universo Pastora" (Universal, 2018) d’Israel Fernández : formatage de type chanson pop, avec refrains en chœur, cantes en lieu et place des couplets et intermèdes instrumentaux. Nous n’avons rien contre a priori, à condition que le matériau musical de base soit suffisamment consistant et que sa mise en œuvre fasse preuve d’un minimum d’imagination. Or, les tangos, la rumba et la canción por bulería sont tous construits sur un même modèle, à base d’estribillos en chœur répétés à satiété (qui plus est, note contre note et plus ou moins à l’unisson, avec fin shuntée pour être sûr que le malheureux auditeur ne les oubliera pas de sitôt). Surtout, les mélodies "originales" sont en fait des plus convenues, à partir de marches harmoniques éculées et passablement paresseuses. De ce point de vue, la comparaison avec ’Aires de la Alameda" (un classique du groupe éponyme, album "Alameda" - Epic, 1979) est cruelle, et ce n’est évidemment pas un hasard si cette chanson a été reprise d’innombrables fois, par Arcángel, Remedios Amaya, El Chato, Virginia Mellado, Alicia Gil, Ángela Díaz etc. La version qu’en donne Antonio Reyes, avec son riff de guitare d’origine (ici par Jorge Gómez) ne démérite pas, même si la polyphonie guitare/clavier/basse de la version princeps nous a un peu manqué. Les fandangos de Huelva sont issus du même moule, mais échappent un peu à la monotonie ambiante par l’intrusion bienvenue de deux modèles mélodiques traditionnels. Ajoutons que le tout reste d’un abord agréable, grâce à la qualité vocale d’Antonio Reyes et, surtout, à celle du duo instrumental (Diego del Morao et Luis de Perikín) et des palmas (Juan Diego Valencia et Luis de Perikín).

Photo : Deflamenco.com

Restent donc quatre pièces, qui justifieront ou non l’achat du disque, selon le niveau d’exigence de l’auditeur :

_ une belle malagueña del Mellizo chantée avec recueillement et accompagnée au piano par Sergio Monroy - introduction rhapsodique avec coda évoquant la cadence de guitare traditionnelle (Am - G - F - E) et, pour l’accompagnement, transpositions pour le clavier des "réponses" canoniques.

_ des bulerías de Jerez (non sans un bref détour par Lebrija - "La Tana y la Juana" d’Antonia Pozo, à peine ébauchée) revisitées avec une rondeur typiquement gaditane, très éloignée des vigoureuses accentuations et des "quiebros" jérézans - ce qui en change opportunément "el aire". Diego del Morao s’y livre à un réjouissant exercice de style en s’inspirant, non de Moraíto comme de coutume, mais, plus en amont, de Manuel Morao - accords tranchants et "apagados" sur la levée de la battue du medio compás binaire et falseta ternaire en arpèges P/m/i.

_ des siguiriyas (Manuel Molina / Joaquín La Serna / Curro Dulce - cette dernière composition dans une version brillamment originale) qui sont à notre avis l’une des réussites du disque. L’accompagnement de Diego del Morao est un modèle du genre : le mode flamenco sur Ré donne une grande profondeur de basse qui, contrastant avec le registre aigu du cantaor, instaure immédiatement la tension qui convient au genre ; l’alternance de longs silences et de relances abruptes innerve le compás d’un swing idéal ; les parties de guitare prolongent le chant ou s’y immiscent en fondus-enchaînés.

_ les sevillanas sont l’heureuse surprise de l’album, avec des tournures mélodiques et un tempo modéré qui rappellent l’unique incursion discographique de Camarón dans le genre ("Vamonos ya pá casa") : paroles et musique signées par Bastián Blanco, plus connu des aficionados français sous le pseudonyme de Bastían de Jerez. Il récidive pour les fandangos de Huelva (letras et mélodie de l’estribillo, les cantes proprement dits étant traditionnels).

"Que suene el cante" s’écoute sans déplaisir, mais ne passera vraisemblablement pas à la postérité. Tel n’est d’ailleurs pas son propos. A l’exception des quatre plages que nous venons de lister, il s’agit d’un produit d’easy listening flamenco, au demeurant fort bien troussé, mais à obsolescence, sinon programmée, du moins probable.

Claude Worms

Galerie sonore

Redoblaron campanas (siguiriyas)
Del color de la aceituna (sevillanas)

"Redoblaron campanas" (siguiriyas) - Antonio Reyes (chant) / Diego del Morao (guitare) / Luis de Perikín (percussions)

"De color de la aceituna" - Antonio Reyes (chant) / Diego del Morao (guitare) / Luis de Perikín (percussions) / Juan Diego Valencia et Luis de Perikín (palmas)


Redoblaron campanas (siguiriyas)
Del color de la aceituna (sevillanas)




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