Esperanza Fernández : "Se prohibe el cante"

samedi 5 mars 2022 par Claude Worms

Esperanza Fernández : "Se prohibe el cante" — deux CDs Universal Music Spain, 2021.

En matière de cante, les albums live semblent être à la mode depuis quelque temps, ce dont nous nous réjouissons. Après Alfredo Tejada ("Directo", 2015), Arcángel ("Tablao", 2015) et El Pele ("Peleando", 2021), Esperanza Fernández s’est à son tour pliée à cet exercice. Le double CD intitulé "Se prohibe el cante" a été enregistré au cours d’une tournée dans sept peñas, filmée par Félix Vázquez et Paco Ortiz pour un documentaire produit par Sarao Films : peñas "El Taranto" (Almería), "La Perla de Cádiz" (Cádiz), "Peña Femenina" (Huelva), "Peña flamenca" (Jaén), "Peña flamenca" (Lepe), "Eva Yerbabuena" (Ogíjares) et "Torres Macarena" (Séville), auxquelles s’ajoutent le théâtre de la Fondation Cristina Heeren (Séville) et le théâtre Zorilla (Badalona). Cependant, le projet est original : alors que la plupart des cantaore(a)s multiplient les collaborations avec des guitaristes, Esperanza Fernández a invité quelques illustres collègues, tous judicieusement choisis selon les palos, avec lesquels elle chante en mano a mano : Marina Heredia, Rocío Márquez, Arcángel, Curro Fernández, Jesús Méndez, Miguel Poveda et José Valencia. Par contre, à l’exception de la murciana de Cojo de Málaga qui conclut le disque, en duo avec Tomatito ("Échese usted al vaciaero..."), le reste du programme bénéficie de l’accompagnement idéal de Miguel Ángel Cortés. Un bonheur ne venant jamais seul, nous tenons donc ici non seulement un enregistrement de chant flamenco indispensable, mais aussi une magnifique anthologie de guitare flamenca (accompagnement et falsetas).

Esperanza Fernández n’est sans doute pas une "grande voix", mais elle est assurément une grande styliste. Tout au long de pièces souvent très longues, elle démontre que le chant, flamenco ou non, est un au-delà de la voix et qu’en matière de vocalité, l’art est une technique dissimulée en "naturel" et sublimée en expression — ou encore, en langage flamenco, que "menos es más".

Sans minauderies hors de propos, l’approche franche des alegrías ("Caí de mis entrañas") prend à bras le corps leur difficulté vocale (vaste ambitus des trois cantes classiques et aisance des liaisons entre chacun d’entre eux et son juguetillo) et donne une remarquable cohérence de ton à une suite pourtant longue (7’12). On en retiendra aussi le saisissant temple (un ¡ Ay ! d’une rectitude à couper le souffle — 3’10) qui imprime un dynamisme inusité à la cantiña de Rosa la Papera ("Cambiaste el oro por plata…"). Les falsetas a cuerda pela’ (pulgar d’un bout à l’autre) de Miguel Ángel Cortés et la densité harmonique de son accompagnement, soulignée par les basses chromatiques descendantes dont il a le secret, répondent parfaitement au chant torrentiel d’Esperanza Fernández — non sans quelques rappels de son enracinement granaíno (citation de Pepe Habichuela de 2’25 à 2’46). Comme il se doit, la deuxième partie de la pièce est constituée de bulerías de Cádiz : après la surprise d’un brusque silence qui interrompt un juguetillo sur le troisième temps du compás (¡ Ay !, 4’41), le guitariste joue accelerando une superbe falseta qui deviendra le leitmotiv du final. La version de ("Mi padre llamado Don Juan…") n’a rien à envier à l’exubérance dionysiaque de Chano Lobato, non plus que le découpage rythmique des trabalenguas qui suivent ("Dicen que te vas para la Gomera…"). Nous voilà prévenus : alternant solos et duos, ce disque nous tiendra en haleine jusqu’à son terme, tant par le style de la cantora et du tocaor que par leur complicité.

On ne sait quoi le plus admirer de l’introduction et des réponses de Miguel Ángel Cortés ("por arriba") ou de l’interprétation par Esperanza Fernández des trois cantes canoniques de la mariana ("Mi Mariana") ; entre autres, le phrasé du deuxième tercio du dernier ("porque ella es manquita y coja") et la délicatesse du "le, le" qui suit (2’58 - 3’23). Immédiatement, le guitariste lance le tempo des tangos sur l’estribillo ("Salga la luna…"), des chœurs mezza voce (Dani Bonilla, Jorge Pérez "el Cubano" et Miguel Fernández) annonçant qu’il s’agira de cantes du Sacromonte, initiés par le "salve" lancé à pleine poitrine ("Dios te salve divino lucero…") et souligné par un contrechant en trémolo. Marina Heredia saisit au vol "Quiero vivir en Granada…" pour nous offrir la suite d’une anthologie exhaustive des tangos de Graná ("del Camino", "de la Morería", "paraos", etc.) dans des versions qui contrastent avec celles de sa partenaire tant par la tessiture que par leur caractère plus intériorisé, que Miguel Ángel Cortés commente en arpèges (citation de Juan Habichuela en sus, de 7’21 à 7’46). Un ultime cante d’Esperanza Fernández ("Arriba del Alta Mayor…") pour renouer avec le salve et une coda à trois voix (le chœur et les deux cantaoras) : 10’20 de bonheur.

La description de ces deux premières séries de cantes vous aura donné, du moins nous l’espérons, une idée de la beauté de ce disque. Nous passerons plus rapidement sur les autres pièces du programme, toutes de haute qualité. La caña ne suffisant apparemment pas à rassasier l’appétit de chant d’Esperanza Fernández, elle la précède de trois soleares de Triana dont elle l’une des meilleures spécialistes actuelles ("El tiempo tiene la llave"). Après une falseta accelerando, la caña proprement dite suit le modèle de Rafael Romero (soleá de cierre d’Enrique Ortega — "Todo el mundo le pide a Dios…"). Le découpage du dernier cante et de son enchaînement conclusif sur l’accord de F, est un pur régal, comme le nouveau récital de Miguel Ángel Cortés (sa réponse en arpèges à 3’38 et ses variations sur une falseta traditionnelle à medio compás et leur triple remate, de 7’15 à 8’01). "Estaba soñando" est un hommage à Paco Toronjo, por fandangos de Alosno, naturellement. Arcángel et Esperanza Fernández alternent les cantes sur un accompagnement très idiomatique de Miguel Ángel Cortés, avec la coda à deux voix qui s’impose : "Vente al Alosno, niña…" puis "Calle real…" et sa reprise à l’octave supérieur (sur arpèges puis a cappella). Les tonás ont toute la véhémence qu’on pouvait attendre de José Valencia, à laquelle fait écho Esperanza Fernández par la cabal de Siverio (a cappella également) — l’émouvant hommage en voix off de Fosforito, partiellement superposé au chant, nous prive malheureusement d’une partie du chant ("Prefiero morir ". Le diptyque milonga/guajira ("Allá en el 57") est délicieux et troublant par la symbiose des deux voix de Rocío Márquez et d’Esperanza Fernández, qu’il est par instants difficile de distinguer, d’autant que leurs échanges sont de plus en plus serrés.

Comme son titre l’annonce, "Repompa y Pastora" puise dans le répertoire por tango de La Repompa et de Pastora Pavón "Niña de los Peines". Esperanza Fernández reprend deux cantes de la première, puis amorce la transition vers ceux de la seconde ("Debajito del puente…"). Miguel Poveda enchaîne avec quatre tangos de Pastora : le contraste entre les phrasés acérés d’Esperanza Fernández et ses longues paraphrases sur le souffle, très ornées, est particulièrement savoureux. La cantaora a le dernier mot ("Estando en una pinea…") sur une nouvelle leçon d’harmonisation du guitariste, qui récidive pour les deux peteneras de Pastora Pavón ("Penitencia"), initiées sans introduction ni temple. Son intermède, une variation en dialogue aigus/graves sur la séquence harmonique de l’estribillo, est une pure merveille, comme l’interprétation d’Esperanza Fernández qui atteint des sommets d’émotion avec une grande sobriété de moyens, par la seule fermeté rayonnante de sa conduite mélodique.

Curro Fernández nous avertit ("Voy a intentarlo") mais nous prouve qu’on peut "dire le chant" même quand la voix fait défaut (toná et liviana de Diego el Lebrijano a cappella). Sur un tempo très rapide qui accuse le contraste entre la courte durée du compás et la longueur des arcs mélodiques du chant, la serrana qui suit ("La serranía") alterne astucieusement sections chantées a cappella et sections accompagnées. Pour la conclure, Esperanza Fernández concilie de manière originale les deux types traditionnels de cantes de cierre, fandango abandolao ou siguiriya de María Borrico : elle opte pour un modèle mélodique abandolao (fandango de Frasquito Yerbabuena), mais le chante a compás de serrana (c’est-à-dire de siguiriya). Les trois siguiriyas ("Siete dolores") sont un monument de recueillement (chant et accompagnement) qui se passe de tout commentaire : Francisco la Perla, Diego el Marrurro et Juan Junquera/Antonio Mairena. Même sans le secours du titre ("A mi Paquera"), le temple de Jesús Méndez suffit à nous faire comprendre que les bulerías sont un hommage à la Paquera de Jerez. Suivent deux cantes d’anthologie ("Doble de campanas…" et fandango por bulería). Esperanza Fernández ne lui cède en rien : nouveau temple caractéristique ("¡ Ay li li li li… anda… olé… !") et deux cantes à l’avenant. Miguel Ángel Cortés n’est pas en reste et s’en donne à cœur joie (une fois encore, quelles réponses !).

Ajoutons que la prise de son de Manu Muñeca est à la hauteur de projet. "Se prohibe el cante" est un grand disque de chant flamenco, à la fois sans concessions, aisé d’accès et, ce qui ne gâte rien, d’une évidente séduction.

Claude Worms

Galerie sonore

"Mi Mariana" (mariana et tangos)
"El tiempo tiene la llave" (soleares de Triana, caña et soleá d’Enrique Ortega)

"Mi Mariana" (mariana et tangos) — chant : Esperanza Fernández et Marina Heredia / guitare : Miguel Ángel Cortés / palmas et chœurs : Jorge Pérez "el Cubano" et Miguel Fernández.

"El tiempo tiene la llave" (soleares de Triana, caña et soleá d’Enrique Ortega) — chant : Esperanza Fernández / guitare : Miguel Ángel Cortés.


"Mi Mariana" (mariana et tangos)
"El tiempo tiene la llave" (soleares de Triana, caña et soleá d’Enrique Ortega)




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