Rosario "la Tremendita" : "Principio y origen"

mardi 20 septembre 2022 par Claude Worms

Rosario "la Tremendita" : "Principio y origen"

Séville, Teatro de la Maestranza, 18 septembre 2022.

Avec Rafael Riqueni

Rosario "la Tremendita" : "Principio y origen"

Séville, Teatro de la Maestranza, 18 septembre 2022

Idée et direction musicale : Rosario "la Tremendita"

Codirection musicale : Pablo Martín Jones

Chant, basse et guitare : Rosario "la Tremendita"

Guitare : Rafael Riqueni, Rycardo Moreno, Joselito Acedo, Juan José Suárez "Paquete" et Dani de Morón

Percussions : Israel Suárez "Piraña"

Batterie et électronique : Pablo Martín Jones

Claviers : David Sancho

Basse : Juanfe Pérez

Palmas, nudillos et chœurs : Tremendo Hijo, El Oruco et Miguel Fernández

Son : Manuel Meñaca

Lumières : Benito Jiménez

Costumes : Susana Álvarez

Régie : María Agar Martínez

Avec Rycardo Moreno

Nous venons d’assister au Teatro de la Maestranza au grand concert de cante que nous avait fait espérer son titre, "Pricipio y origen" ; précédé d’une signature, "Tremenda". Le diminutif n’est en effet plus de mise. Après douze ans de carrière (déjà !) pour sa production discographique, sans compter les années d’apprentissage dans le tablao de son père, Rosario "la Tremendita" est en effet désormais une "cantaora por derecho" — par sa connaissance du répertoire comme par une technique vocale qu’elle a singulièrement affinée (étendue du registre, assise des graves, ductilité, fermeté de la conduite mélodique, etc.)

Avec Rafael Riqueni et Joselito Acedo

Peu importe dès lors l’habillage sonore et scénique, le cante ne l’a pas attendue pour s’accommoder sans dommage d’orchestrations diverses, comme en témoignent les disques du début du XXe siècle, et d’espaces scéniques de toutes dimensions, des plus intimes aux arènes. Encore faut-il savoir les habiter. La Tremendita est l’une des rares cantaoras conscientes du fait qu’un concert dans un théâtre si vaste, mobilisant autant de partenaires, ne saurait se passer d’une réflexion sur la scénographie. L’intention était claire, et sa réalisation irréprochable. Il s’agissait de rendre compte visuellement des deux composantes du spectacle : costumes (Susana Álvarez) noirs et lumière (Benito Jiménez) sombre en devant de scène pour les musiciens "traditionnels", costumes rouges et spots pour les musiciens "rock" en fond de scène. Ces derniers sont longtemps restés invisibles, avant de surgir aux deux-tiers du concert et de s’unir progressivement à leurs partenaires. La Tremendita porte la même attention à son jeu de scène : selon les contextes, elle chante assise à l’ancienne ou debout dans une attitude de révérence affectueuse pour Rafael Riqueni, s’attable pour quelques nudillos, prend sa guitare pour un trio por bulería, arbore crânement sa basse en bandoulière (marque de fabrique oblige) ou arpente le plateau avec une énergie et un appétit qui n’ont rien à envier à ceux de Mick Jagger. Toujours, elle prend soin du public en n’oubliant ni le centre de la salle, ni le côté cour ni le côté jardin.

Avec Dani de Morón

Et la musique ? " Se concibe como un todo que va desde la contemporaneidad à la raíz y desde la raíz a la contemporaneidad. Desde los sintetizadores y el bajo dominante, hacia el cante tradicional y los sonidos desnudos." (Rosario "la Tremendita"). Apportons cependant une nuance à cette citation du livret : à l’exception de quelques compositions originales, tous les cantes sont parfaitement traditionnels, qu’ils soient traités instrumentalement de manière "contemporaine" ou non — évidemment, comme pour tou(te)s les grand(e)s interprètes du cante, dans des versions hautement personnelles mais qui ne les dénaturent en rien.

Avec Juan José Suárez "Paquete"

La première partie, "Origen", est consacré à des pièces accompagnées de cajón (Israel Suárez "Piraña"), palmas et nudillos (Tremendo Hijo, El Oruco et Miguel Fernández) pour les percussions, et de guitares dans des formations à géométrie variable. Les cinq guitaristes mobilisés pour la soirée (quel casting !) ont également participé avec quelques collègues, et non des moindres, à l’enregistrement du double album éponyme dont la parution est sans doute imminente. Les tendres et limpides tarantas ("Mi voz") en duo avec Rafael Riqueni étaient une entrée en matière idéale. Les siguiriyas jerezanas (“Mi amante") revisitées sur tempo rapide par la cantaora et Rycardo Moreno furent un grand moment de musique, comme les tientos ("Concha dorada") qui suivirent sur des harmonisations novatrices de Joselito Acedo, avec contrechants de mandole par Rycardo Moreno. Juan José Suárez "Paquete" se joignit à eux pour une reprise des bamberas et fandangos le la "Romería de Yerma" d’Enrique Morente, dont la hardiesse respectueuse l’aurait sans doute réjoui. Après des bulerías torrentielles en duo avec Dani de Morón, la ballade "Canta Triana" fut un oasis de fraîcheur accompagné avec toute la délicatesse qui lui convenait par Rafael Riqueni et Joselito Acedo : une vignette aussi nostalgique que le "Waterloo Sunset" des Kinks, en version trianera, et en contraste absolu avec la surprise du duo chant/basse qui nous attendait (alegrías et cantiñas de Córdoba, partie modulante à la tonalité mineure homonyme et estribillo compris — "Duermevela"). Nous avions découvert Juanfe Pérez lors du spectacle "El avance de la Leona" d’Olga Pericet : sa soleá en solo nous avait stupéfait, non seulement par sa virtuosité diabolique, mais surtout par sa musicalité et sa créativité rythmique. Le moins que nous puissions écrire est qu’il ne nous a pas déçu : trémolo, arpèges, pizzicati, et autres harmoniques pour l’introduction et les falsetas ; et, surtout, accompagnement, ou plutôt deuxième voix continue magnifique, ponctuée d’accords en rasgueados tranchants aux instants propices.

Encore quelques cuplés por bulería en hommage à la grand-mère de la cantaora (" Abuelería") — avec trio de guitare (Joselito Acedo, El Paquete et La Tremendita) et chorus de cajón (Piraña) —, et le moment était venu de la transition avec la deuxième partie, ("Principio"). Les peteneras, justement intitulées d’après La Niña de los Peines "Un mundo nuevo", partaient du monde originaire du duo chant/guitare de toujours pour nous conduire, via un chorus de claviers (David Sancho) façon rock progressif en version école de Canterbury, vers le début d’autre chose. "Autre chose" pour le choix d’une mesure à 5/8 en lieu et place du compás canonique, et autre chose pour les arrangements instrumentaux et le chorus saturé façon Soft Machine première période de Juanfe Pérez ; mais pas pour le cante, comme le démontrèrent les soleares dédiées à l’une de leurs créatrices légendaires ("Serneta"). Le bassiste passa aux riffs funky/latinos pour les trois dernières pièces de cette deuxième partie, colombiana ("Oye mi voz", autre référence traditionnelle), tangos et marianas ("Tremenda Valeriana" — "¿ Sabíais que el reguetón se inventó en Triana ?) et bulerías ("Al mal tiempo") — swing chaloupé assuré par Pablo Marín Jones (batterie et codirection musicale du spectacle) à faire pâlir d’envie Kid Creole & The Coconuts ou Chic. Les autres musiciens se joignirent progressivement à la fête, moyennant quelques rythmiques grunge dans la veine du duo Rosalía/Raúl Refree.

Fin de concert en apothéose, comme semblaient l’annoncer les "¡ Gracias Sevilla !" adressés par La Tremendita à un public enthousiaste et dansant dans les travées ? Pas tout à fait : restait une postface avec Rafael Riqueni ("Retorno", "Mi voz") renouant avec l’intimité du prélude.

PS : pour sa réalisation sonore, merci à Manuel Meñaca qui a réussi à donner aux musiciens le volume sonore nécessaire sans altérer pour autant l’exact équilibre du mixage, même dans les moments les plus denses et voraces en décibels.

Claude Worms

Photos : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro





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