Dos territorios flamencos : Huelva et Las Tres Mil Viviendas

lundi 19 septembre 2022 par Claude Worms

" ¡ Huelva !, la luz del Flamenco" — Séville, Hôtel Triana, 16 septembre 2022.

"Torombo & Fuera de Serie. La Cantera de Las Tres Mil. Tablao" — Séville, Hôtel Triana, 17 septembre 2022.

Consacrées à des "territoires" flamencos, les soirées du Corral de l’Hôtel Triana sont une institution de la Biennale de Flamenco de Séville que nul festivalier ne saurait ignorer. Jusqu’à présent, vus de Séville, ces territoires étaient fâcheusement limités à la basse vallée du Guadalquivir, avec de rares incursions à Málaga, et une nette prédilection pour Sevilla (lire Triana), Jerez et Cádiz. Aussi nous réjouissons-nous de l’inscription officielle de Huelva au patrimoine immatériel du C.H.T. (Corral de l’Hôtel Triana) à l’occasion de l’édition 2022. Encore un effort — Granada, Jaén et Almería pour les prochaines — et nous y serons.

Autre nouveauté, alors que les spectacles de ce cycle étaient de coutume joyeusement marathoniens, leur durée est cette année limitée à deux heures. Nous y gagnons du rythme et de la cohérence pour la réalisation, mais nous y perdons les aléas de la spontanéité qui en faisaient pour partie le charme. Surtout, les affiches restant pléthoriques, les artistes ont à peine le temps de s’exprimer et doivent sortir de scène sans avoir vraiment pu s’engager dans leur performance. La réalisation sonore, quant à elle, persiste malheureusement dans son être...

En tout cas, les deux spectacles consécutifs auxquels nous avons assisté montrent la persistance des spécificités locales d’un art qui reste donc bien vivant, dans le respect des canons traditionnels comme dans la création contemporaine — ici, pour la première de ces tendances, éloge de la vocalité mélodique à Huelva et célébration du compás aux Tres Mil Viviendas.

De gauche à droite : Lito Manez, Jesús Corbacho, Jeromo Segura, Manuel de la Luz, Álvaro Mora, Olivia Molina, Macarena de la Torre et Sandra Carrasco. Danse : María Canea

"¡ Huelva !, la luz del Flamenco"

Séville, Hôtel Triana, 16 septembre 2022

Direction : Manuel de la Luz

Chant : Macarena de la Torre, Olivia Molina, Jeromo Segura et Jesús Corbacho

Guitare : Manuel de la Luz et Álvaro Mora

Danse : María Canea

Percussions : Lito Manez

Artistes invités : Sandra Carrasco (chant) et "Cascabeleros de Alosno" (groupe folklorique)

Son : Fali Pipió

Lumières : Óscar Gómez

Jesús Corbacho

Il est bien connu que les fandangos de Huelva, les concours qui leurs sont dédiés et la Peña Femenina de Huelva (la première en date, fondée en 1983) sont d’excellentes écoles de chant qui expliquent la floraison actuelle d’un grand nombre de voces flamencas onubenses de premier plan (via, souvent, la Fondation Cristina Heeren). Manuel de la Luz, guitariste et directeur musical de " ¡ Huelva !, la luz del Flamenco" tenait donc à prouver que le flamenco local ne se limite pas à ce répertoire vernaculaire.

Après l’entrée en matière purement folklorique offerte par le groupe "Los Cascabeleros" (fandangos "paraos" de Alosno par six danseurs, effectivement équipés de sonnailles, au son du flûtiste-tambourinaire de rigueur), le programme était cependant encadré par deux "rondas" de fandangos alternant estribillos en chœur et chant soliste, accompagnés par le duo de guitares (Manuel de la Luz et Álvaro Mora et les percussions (Lito Manez) et dansés par María Canea. L’anthologie ne pouvait certes être exhaustive (deux heures n’y suffiraient pas), mais nous avons ainsi pu écouter avec bonheur un copieux échantillonnage du cancionero alosnero et d’autres variétés de Valverde, Santa Bárbara, Encinasola, etc.

Le choix des solistes prouvait que les fandangos de Huelva s’accommodent de tous les types de vocalité. Nous devons ainsi aux choix de Manuel de la Luz la dégustation de savoureux contrastes. Pour les cantaoras, la puissance des cantes de Macarena de la Torre offrait un impétueux contrepoint à la stylisation mélodique de ceux d’ Olivia Molina. Les cantaores ont déjà un long passé professionnel et donc des styles plus affirmés. Pour les fandangos au moins, Jeromo Segura est un excellent disciple de Paco Toronjo, auquel il a d’ailleurs consacré récemment un bel hommage sous forme d’album CD/DVD dont nous ne manquerons pas de vous entretenir prochainement ("Toronjo. La Vida Contada y Cantada del Genio Paco Toronjo" — Camifer, 2021). A l’inverse de cette manière de découper les tercios de manière percutante, Jesús Corbacho est un virtuose de la paraphrase mélodique (longueur de souffle aidant) et de l’ornementation. En somme, nous avions là quelque chose comme un mano a mano entre Paco Toronjo et Antonio Rengel.

Sandra Carrasco

Le reste du programme mettait en valeur les qualités de chaque artiste, bien que trop brièvement. Tous les cantes étaient accompagnés par Manuel de la Luz ou en duo, sauf les siguiriyas dévolues à Álvaro Mora (falsetas "por Niño Ricardo"). Le choix d’un tempo exagérément rapide a quelque peu gâché les guajiras de Jeromo Segura, en nous privant de leur agrément mélodique et en les réduisant à une sorte de sous-espèce des bulerías — dommage pour ses phrasés originaux, sur des letras traditionnelles. Olivia Molina por soleá (cantes de Joaquín "el de la Paula", La Serneta et Paquirri) et Macarena de la Torre por siguiriya (Tío José de Paula, Joaquín La Cherna dans les versions de Manuel Torres et cante de cierre de Manuel Torres) nous prouvèrent que Huelva nous réserve encore bien des découvertes en matière de cante. Comme de coutume, Jesús Corbacho nous offrit une magnifique série : malagueña de Chacón / fandango de Lucena / fandango de Pérez de Guzmán. Nous ne comprenons pas pourquoi un tel musicien n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur.

Après une bulería "classique" (por medio, suite de compases en rasgueados et de falsetas) en solo par Manuel de la Luz (ne manquez surtout pas son deuxième album, "Mi clave", 2021), le ralentissement du tempo nous amena à des bulerías por soleá dansées dans les règles de l’art par Maria Canea — un seul cante de José Iyanda par Jeromo Segura et surlignages en vocalises de Sandra Carrasco. Cette dernière semble s’être fait une spécialité des cantiñas imprévisibles et "slammées" (Maguy Naïmi), dont nous avions entendu la veille une tout autre version au cours du spectacle d’Alfonso Losa. — cette fois, sur des alegrías "classiques", les cantiñas de Córdoba (modulation au mineur homonyme comprise) et la cantiña de Rosa "la Papera".

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Carmen Ledesma

"Torombo & Fuera de Serie. La Cantera de Las Tres Mil. Tablao"

Séville, Hôtel Triana, 17 septembre 2022

Direction artistique : José Suárez "Torombo"

Artistes invités : "Fuera de serie" (Juana "la del Revuelo" — chant), Carmen Ledesma et Bobote (danse)

Chant : Sinay "la del Revuelo", Antonio Amaya "el Panchito", Vito Jiménez, Josemi del Marselles, Enrique Heredia "el Kiki", Dieguito Amador, Juani Reyes et Melchor de la Tana

Danse : Alba Serrano, Beatriz Cruz de Alba, Antonio Amaya "Petete", Emilio Castañeda et Raúl Amaya

Guitare : Paco Iglesias, Eugenio Iglesias et Julián Gómez

Percussions : Fali del Eléctrico

Lumières : Óscar Gómez

Son : Fali Pipió

Costumes : María Silva

Bobote

Le casting pléthorique et le programme copieux donnaient à penser que "la Cantera de las Tres Mil" allait nous mener jusqu’à l’aube. Or il n’en fut rien, chaque numéro étant réduit à une courte vignette musicale et chorégraphique collective, parfois n’excédant pas une ou deux minutes, dédiée à des figures emblématiques de l’histoire du flamenco : jaleo (à la Niña de los Peines ; fandangos de Huelva (à Paco Toronjo et Niño Miguel) ; caña (à Rafael Romero) ; tarantos (à Fernanda Romero et Cojo de Málaga) ; zambra ("La niña de ffuego" — à Manolo Caracol) ; tangos (à Juana et Martín Revuelo) ; bulerías (à Camarón de La Isla) ; bulerías por soleá (à Tío Borrico et Manuel Sordera) ; "Anda Jaleo" (chœur a cappella por bulería — à Federico García Lorca) ; alegrías et romera (à Matilde Coral et Chano Lobato) ; fandangos (à El Chocolate et El Gloria) ; soleares (à El Arenero) ; solo de palmas por bulería (à Carmen Amaya) ; romances de Lebrija (por bulería "al golpe" — à El Lebrijano) ; tangos et rumba (à la familia Montoya et Lola Flores).

Le décor reproduisait la salle d’un tablao de la grande époque (années 1950-1970), le spectacle rappelant également leur rôle essentiel dans la carrière de nombreux artistes, devenus célèbres parfois, restés le plus souvent anonymes — tous ceux chantés de manière si émouvante par Joan Manuel Serrat ("Romance de Curro ’el Palmo’").

Juana "la del Revuelo" et José Suárez "Torombo"

Au lever du rideau, une femme de ménage et un serveur préparent la salle qui va ouvrir, puis installent les invités d’honneur, Carmen Ledesma (ce samedi était justement le jour de son anniversaire) et Bobote : les artistes peuvent alors entrer. La plupart ne quittera plus la scène tant ce spectacle est une œuvre collective, bien que dirigée par José Suárez "Torombo" qui, modestement, s’est contenté de nous offrir un solo de palmas por bulería aussi bref que spectaculaire — assis, ce qui renvoyait évidemment à la célèbre séquence du film "Los Tarantos" (Francisco Rovira Beleta, 1963) montrant la dédicataire, Carmen Amaya, préludant à des bulerías sur un tempo diabolique. Aussi serait-il arbitraire d’en distinguer tel ou tel tableau, plusieurs cantaores et les trois guitaristes se partageant à chaque fois l’accompagnement des bailes, plutôt dévolus à des solistes. Seuls échappèrent à cette règle les tangos inimitables de Juana "la del Revuelo", qui se rendait donc hommage à elle-même ainsi qu’à son mari (elle était la mystérieuse invitée "fuera de serie" dont le programme cachait soigneusement le nom). Carmen Ledesma et Bobote participèrent à la fête pendant les romances de Lebrija. Nous aurions aimé les voir plus longuement, mais quelques braceos et zapateados de l’une, quelques remates et desplantes de l’autre ont toujours plus de sens et de poids que les longs épanchements de... (nous vous laissons compléter les points de suspension à votre guise).

Les pisse-froids de service ne manqueront pas faire remarquer que les cantes que nous avons écoutés n’avaient que de lointains rapports avec les versions de leurs dédicataires et que la justesse d’intonation de tous leurs interprètes de ce soir est pour le moins perfectible. Critiques hors de propos ; pour notre part, nous préférons garder le souvenir de leur science joyeuse du rythme et du compás, de leur chaleureuse connivence, de leur plaisir à partager musique et danse avec le public et de leur fougue, tous âges confondus. Vous n’en saurez pas plus : une soirée de ce genre ne se décrit pas, elle se vit.

Claude Worms

Photos : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro





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