Gerardo Nuñez : "Concierto inaugural. Ciclo Guitarra desnuda"

jeudi 15 septembre 2022 par Claude Worms

Gerardo Nuñez : "Concierto inaugural. Ciclo Guitarra desnuda"

Séville, Espacio Turina, 13 septembre 2022.

Gerardo Nuñez : "Concierto inaugural. Ciclo Guitarra desnuda"

Séville, Espacio Turina, 13 septembre 2022

Composition et guitare : Gerardo Nuñez, Rycardo Moreno, Salvador Gutiérrez, Jesús Guerrero, Juan Antonio Suárez "Canito" et Álvaro Martinete

De gauche à droite : Álvaro Martinete, Rycardo Moreno, Salvador Gutiérrez, Gerardo Nuñez, Juan Antonio Suárez "Canito" et Jesús Guerrero.

Qu’on l’approuve ou non, on ne saurait contester la logique de la programmation de Chema Blanco, directeur de la Biennale 2022. Pour une fois, ses choix ne doivent rien au hasard des offres de service des artistes ou des producteurs, ils visent des objectifs cohérents. Sans compter la richesse et la diversité des activités parallèles, deux ressortent nettement du programme des concerts et spectacles : d’une part, la volonté d’offrir un panorama aussi exhaustif que possible de la création chorégraphique flamenca contemporaine ; d’autre part, l’engagement à mener à bien un cycle de quatorze concerts de guitare flamenca "desnuda" (de récitals en strict solo). On ne saurait trop lui être reconnaissant de cette initiative inédite, d’autant que, sans rien connaître des négociations préalables, nous imaginons que l’imposer n’a sans doute pas été une sinécure.

La liste des invités a de quoi faire rêver : outre Gerardo Nuñez, qui a coordonné le cycle, se succèderont du 13 au 30 septembre Álvaro Martinete, Juan Antonio Suárez "Canito", Jesús Guerrero, José Antonio Rodríguez, Joselito Acedo, Salvador Gutiérrez, Alfredo Lagos, Paco Jarana, Yerai Cortés, José Manuel León, José Quevedo "Bolita", Rycardo Moreno et Antonio Rey — regrettons cependant l’absence de tocaoras, un regrettable oubli qui sera sans doute corrigé en 2024. Nous aurions volontiers pris un abonnement si la brièveté de notre séjour et les horaires très serrés des deux ou trois spectacles programmés chaque soir ne nous en avaient empêché.

Logiquement, Gerardo Nuñez était le maître de cérémonie du concert inaugural du cycle. Logiquement puisqu’il en est le coordinateur, mais surtout parce que, outre sa musique, nous lui devons la formation de nombreux guitaristes des deux générations postérieures, dont certains étaient présents lors de cette soirée : les stages qu’il a créés à Jerez puis poursuivis à Sanlúcar de Barrameda avec son épouse, la bailaora Carmen Cortés, en sont cette année à leur trente-deuxième édition. De ce point de vue, Gerardo Nuñez est le digne héritier d’une lignée d’éminents guitaristes et pédagogues jerezanos, de Rafael del Águila à Manuel Lozano Gómez "el Carbonero", en passant par Manuel Morao ou José Luis Balao. Ajoutons enfin qu’il a toujours soutenu généreusement ses jeunes collègues en début de carrière. C’est ainsi qu’il a produit lui-même en 2003, sur son propre label, un album intitulé "The New School of Flamenco Guitar" qui présentait José Manuel León, Antón Jiménez, Juan Antonio Suárez "Cano", Jesús del Rosario et Vicente Cortés, tous inconnus à l’époque (CD El Gallo Azul/ACT 9413, 2003).

Vingt ans après, les "écoliers" sont devenus "The New Masters of Flamenco Guitar". C’est dire si ce concert nous a enchanté, non seulement par la qualité des compositions (la pyrotechnie instrumentale va sans dire), mais aussi par son ambiance communicative de respect mutuel et de plaisir à partager la musique — les photos de Claudia Ruiz Caro en témoignent éloquemment (seul le duo avec Juan Antonio Suárez "Canito" manque à l’appel). L’organisation de la soirée s’y prêtait parfaitement : en hôte attentionné, Gerardo Nuñez présenta tour à tour chacun de ses cinq partenaires, avec lesquels il joua d’abord une pièce, ou parfois un bref "prologue" (selon ses propres termes) en duo, avant de les laisser seuls sur scène.

Gerardo Nuñez ouvrit le concert en solo avec un diptyque rondeña/bulería, ("Donde duerme la luna"). La rondeña initiale, par sa tension contenue et ses silences intenses, pourrait être une version flamenca de quelque "Música callada" de Mompou. Extraite de "Flamencos en Nueva York" (1989), elle était suivie, non par un fandango abandolao comme dans l’album original, mais par une bulería. Dès lors, tous les duos étaient basés sur des compositions de Gerardo Nuñez, qui nous offrit ainsi avec ses invités une magnifique rétrospective de son œuvre : "Puente de los Alunados" avec Álvaro Martinete (tanguillo por granaína — album "El gallo azul", 1987) ; "Templo del lucero" avec Rycardo Moreno (soleá por bulería — album "Andando el tiempo", 2004) ; "Sevilla" avec Salvador Gutiérrez (sevillanas — album "Calima", 1999) ; enfin, deux brefs prologues ad lib. : à la bulería en mode flamenco sur Do# "Arrinconao" et à la bulería en mode flamenco sur Ré "Calima" pour accueillir, respectivement, Jesús Guerrero et Juan Antonio Suárez "Canito".

On voit que le terrain de rencontre favori des tocaores contemporains est la bulería, comme le confirma le morceau de clôture, deux séries de chorus époustouflants par le maître de cérémonie et chacun de ses partenaires, dans l’inusable mode "por medio". Ce fut aussi l’occasion de constater que, contrairement à une critique persistance, les guitaristes-compositeurs flamencos contemporains ne sonnent pas tous de manière identique et ne dissimulent pas par leur virtuosité leur absence d’originalité — pour peu qu’ils soient sonorisés avec respect, ce qui était le cas lors de ce concert. Les pièces interprétées en solo montraient au contraire des styles nettement affirmés : puissance et fougue rythmiques sur des harmonies canoniques (Álvaro Martinete — "¡ Criollo candela !", guajira) ; humour et émotion jonda (Rycardo Moreno — "Sueñan en Alepo", bulería por granaína entrecoupée de passages ad lib.) ; classicisme souverain (Salvador Gutiérrez — "11 bordones", soleá) ; lyrisme (Jesús Guerrero — "Anne Franck", pièce libre en La mineur) ; laconisme et labyrinthes harmoniques, les accords surgissant immanquablement là où on les attendrait le moins (Juan Antonio Suárez "Canito" — "4 x Bulería", une série de variations modulantes sur le thème des "Cuatro muleros", qui n’avaient jamais connu traitement aussi imprévisiblement novateur).

Avec de tels musiciens, les deux heures du concert nous parurent bien courtes. Heureusement, nous aurons l’occasion de les écouter plus longuement grâce au cycle "Guitarra desnuda".

Claude Worms

Photos : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro





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