Olga Pericet : "La Leona"

mercredi 14 septembre 2022 par Claude Worms

Olga Pericet : "La Leona"

Séville, Teatro Central, 11 septembre 2022

Photo : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro

Olga Pericet : "La Leona"

Séville, Teatro Central, 11 septembre 2022

Idée originale, direction artistique, musicale et chorégraphique : Olga Pericet

Scénographie et conseillère à la création : Carlota Ferrer

Danse : Olga Pericet

Guitare : José Manuel León et Alfredo Mesa

Basse : Juanfe Pérez

Percussions : Roberto Jaén

Chant : Israel Moro

Musique originale et arrangements : José Manuel León et Alfredo Mesa

Lumières : Gloria Montesinos

Son : Ángel Olalla

Costumes : Olga Pericet et Carlota Ferrer

Photo : Paco Villalta

Les lionnes se suivent mais ne se ressemblent pas. Nous avions assisté en février dernier, au Festival de Jerez, à "El avance de la Leona", la Bienal nous offre la "Tienta de la Leona". Les deux pièces font partie du projet d’une suite/sonate en quatre mouvements qui devrait être achevée en 2023. Le thème commun, ou plutôt l’inspiration première, en est la guitare construite en 1852 par Antonio de Torres, effectivement baptisée La Leona, actuellement conservée au Musée de la Musique de Paris. Dans un ouvrage récent, le guitariste et musicologue Norberto Torres Cortés, qui a conseillé Olga Pericet, a démontré comment cet instrument avait influencé de manière décisive non seulement la facture instrumentale, mais aussi la technique et conséquemment l’écriture des guitaristes-compositeurs espagnols de la deuxième moitié du XIXe siècle — musiciens "éclectiques" (Eusebio Rioja), à la fois classiques et flamencos selon une classification actuelle qui n’avait pas cours à l’époque — cf. Antonio de Torres y Julián Arcas. Una nueva expresión para la guitarra española. Almería, Diputación de Almería. Instituto de Estudios Almerienses, 2018.

La totalité de l’œuvre est basée sur une double interprétation de La Leona, guitare et animal. Mais l’ "avance" reposait, au moins pour partie, sur un scénario décrivant métaphoriquement le travail du luthier et le processus de fabrication de l’instrument (cf. notre compte-rendu). Rien de tel ici : la "tienta", qui sera premier volet de la suite, est entièrement dévolue à la "féline", ce qui est d’ailleurs conforme à la symbolique féminine-érotique attachée à la guitare et abondamment utilisée par les peintres du tournant des XIXe et XXe siècle — cf. la thèse de Vinciane Trancart, Accords et désaccords. Pratiques et représentations de la guitare à Madrid et en Andalousie de 1883 à 1922. Université Paris III, 2015.

De fait, la première scène est inspirée d’un tableau de Ramón Casas "Desnudo con guitarra" (1894), dont Olga Pericet reprend par instant la posture au sol. En duo avec le percussionniste Roberto Jaén, cheveux effectivement "à la lionne", elle émerge progressivement, telle une chrysalide, d’un pagne qui restera son seul vêtement jusqu’à la fin d’une première danse dont les arabesques des bras, les sinuosités du torse et les balancements des hanches auraient été propres à nourrir (très élégamment…) les fantasmes orientaux des voyageurs qui visitaient l’Andalousie au XIXe siècle. Naissance du mythe donc : "Busco la simbología de la leona porque siento el rugido, lo felino, la fuerza interna, las tablas, el flamenco, el preflamenco y los diferentes discursos dancísticos y culturas que llenan mi interior. Nunca sigo una fórmula para crear. Hago caso a mi intuición y me dejo llevar por lo que necesito comunicar en cada momento, y ahora es esa conexión entre las raíces del flamenco y la plasticidad de nuestro origen animal". (Olga Pericet)

Photo : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro

A l’mage des nombreuses variations pour guitare (sur le fandango, la malagueña, la jota, etc.) de la seconde moitié du XIXe siècle, "la tienta de la leona" est une série de variations sur le symbole qui vient de naître sous nos yeux. Pas de fil conducteur, à peine quelques transitions à la charge des musiciens : comme les variations instrumentales étaient souvent basées sur des techniques diverses (gammes, arpèges, trémolo…) et pour partie improvisées, les variations sur la lionne seront tour à tour féminines et masculines, flamencas, jazz, latinas, boleras, etc., dans un ordre et sur des bases naturellement fixés à l’avance mais sujets à des développements laissés à l’inspiration du moment. Dans un décor on ne peut plus sobre (rideaux beiges tendus en fond de scène, comme des planches de bois (?) et quelques chaises), la présence de la guitare est donc réduite à des tables d’harmonie disséminées ça et là, et souvent maltraitées (déchiquetées à coup de ciseaux… mais a compás, brandies violemment, jetées au sol…) comme si elles signifiaient la résistance de la matière au plaisir immédiat.

Par contre, le plaisir de danser, la fougue, l’énergie et l’humour d’Olga Pericet ne se heurtent à aucune limite technique. Pouvant tout danser, elle est libre de tout oser et de céder à toutes ses impulsions, d’autant qu’elle peut compter sur quatre musiciens — les mêmes que pour l’ "avance", à l’exception du cantaor — possédant une aisance et une versatilité égales aux siennes : José Manuel León (guitare), Juanfe Pérez (basse), Roberto Jaén (percussions) et Israel Moro (chant) que nous ne connaissions pas mais qui est assurément promis à une belle carrière. Après le premier tableau, le quatuor accompagne des rumbas particulièrement torrides et "latines", bien que le premier cante ( "Corcho con caña") ait été baptisé naguère "Rumba argelina" par le groupe Radio Tarifa. La bailaora semble vouloir en finir avec la lionne, dont elle piétine allègrement le nom sur une pancarte transformée en plancher…

… sans doute pour passer à une farruca altière, en costume masculin, pièce maîtresse du spectacle et chef d’œuvre chorégraphique et musical, tant pour les arrangements de groupe que pour l’introduction et les falsetas de José Manuel León. Nous tenons ce dernier pour l’un des compositeurs-guitaristes les plus originaux de ces dernières années (nous ne pourrons malheureusement assister à son récital du 27 septembre à l’Espacio Turina, mais si vous êtes à Séville, ne manquez ce rendez-vous sous aucun prétexte). Alfredo Mesa, guitariste et grand interprète du répertoire "pré-flamenco" intervient ensuite pour la première fois, en duo avec le bassiste, dans une veine jazzy que nous ne lui connaissions pas, une version du "‘Round Midnight" de Thelonious Monk. Olga Pericet, avec le quintet instrumental, "marque" superbement, non le cante mais la musique de Thelonious, tandis que le Juanfe Pérez se montre aussi inspiré dans l’exécution des walking bass que dans ses chorus. Sans transition, si ce n’est une ultime réminiscence du standard de Monk (basse), nous plongeons en plein XIXe siècle pour une démonstration éblouissante de danse bolera et castagnettes sur la murciana de Julián Arcas. Alfredo Mesa retrouve donc son répertoire de prédilection dans ce duo danse/guitare, et module por granaína pour une coda dont José Manuel León se saisit et qu’il développe en prélude à un pur moment de grâce frémissante, une version en duo chant/guitare de la "Milonga del silencio" d’Atahualpa Yupanqui.

Photo : Paco Villalta

Olga Pericet avait eu le bon goût de nous laisser en compagnie d’Israel Moro et de José Manuel León pour déguster cet instant de recueillement. Sur des notes tenues de la basse transformée en orgue par des pédales d’effet, elle revient en scène por bambera, sa robe rose bonbon à volants tapageurs (table d’harmonie plantée sur la nuque en guise de chapeau) annonçant un tout autre climat. En effet, de fandangos "abandolaos" (zángano et fandango del Albaicín) en liviana ("El querer que se oculta…") a compás de siguiriya sur tempo d’enfer, la bailaora et ses partenaires ne nous laisseront plus aucun répit : maelström sonore et kaléidoscope chorégraphique frénétique souligné par un progressif dépouillement vestimentaire (robe rose, puis jupe et justaucorps de même couleur, puis body et collants noirs), pour une bataille rangée avec des tables d’harmonie récalcitrantes, la (et nous) laissent à bout de souffle, jusqu’à ce qu’elle s’écroule au sol. Rideau.

Après l’ "avance" et la "tienta", il nous tarde de voir et d’écouter l’œuvre achevée dans son intégralité. Rendez-vous est pris pour 2023.

Claude Worms





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