Alfonso Losa : "Flamenco : Espacio Creativo"

samedi 17 septembre 2022 par Claude Worms

Alfonso Losa : "Flamenco : Espacio Creativo".

Séville, Cartuja Center, 15 septembre 2022.

Alfonso Losa : "Flamenco : Espacio Creativo"

Séville, Cartuja Center, 15 septembre 2022

Chorégraphie : Alfonso Losa

Direction artistique : Rafael Estévez et Valeriano Paños

Direction musicale : Francisco Vinuesa

Danse : Alfonso Losa et Concha Jareño

Chant : Sandra Carrasco et Ismael de la Rosa "el Bola"

Guitare : Francisco Vinuesa

Lumières : Olga García A.A.I.

Son : Ángel Olalla

Costumes : Belén de la Quintana

Nous avions déjà assisté à "Flamenco : Espacio Creativo" à Jerez en février dernier, incrédule parce qu’il nous avait surpris et fasciné de bout en bout alors même qu’il obéissait strictement aux canons du baile de toujours : bailaor, bailaora, cantaor, cantaora et tocaor, et c’est tout. L’ espace est en effet d’autant plus propice à la création qu’il est totalement vide de décors, à l’exception des trois chaises destinées aux musiciens : une toile vierge libre d’accueillir toutes les géométries spatiales en mouvement conçues par Alfonso Losa, Rafael Estévez et Valeriano Paños, ces derniers ayant sans doute beaucoup œuvré à la décantation du style du bailaor — véritables oxymores chorégraphiques qui conjuguent, voire superposent, sans artifices et sans même que nous ayons le temps d’en prendre conscience, la tradition et l’avant-garde, la courbe et l’anguleux, la méditation introspective et l’émotivité explosive, la statuaire immobile et les voltes vertigineuses (avez-vous déjà vu des voltes qui n’interrompent en rien la motricité d’un zapatedo, mais semble au contraire la démultiplier ?). L’ "espace créatif" est simultanément celui de l’approfondissement de l’expérience acquise, de l’accueil attentif de l’instant présent, et de l’attente fervente des surprises de l’inspiration à venir. Pour Alfonso Losa comme pour Concha Jareño, les années de travail acharné se fondent en une seconde nature, comme si la danse n’était plus une discipline extérieure mais leur être-au-monde quotidien.

Nous tenions à revoir ce spectacle pour nous convaincre que notre première impression ne nous avait pas trompé, et effectivement… Force nous est donc de reprendre la substance de nos réflexions de l’époque, ce que nos lectrices et lecteurs voudront bien nous pardonner.

Dès l’entrée en scène d’Alfonso Losa esquissant sans musique quelques éclairs de braceos, de zapateado, de desplantes, de frappes corporelles, etc., l’affaire était entendue. La qualité admirative et recueillie du dialogue entre les artistes et les spectateurs n’allait plus se démentir jusqu’à la fin de la soirée. Sur une imperturbable boucle rythmique off, puis avec le renfort du chant et de la guitare, les tientos (Sandra Carrasco) et tangos (extremeños et du Sacromonte par Ismael "el Bola", conclus par un bref tango de Triana à deux voix) donnèrent toute la mesure de la créativité inépuisable du danseur : objectivement très longs, ils nous parurent ne durer qu’un instant. Ne manquait plus alors que Concha Jareño, qui apparut en bata de cola rouge pour un pas de deux de profil, face à face avec Alfonso Losa, qui épousait suavement les sinuosités du chant de Sandra Carrasco. Dès lors, l’originalité et la musicalité de la cantaora ne cessa plus de nous ravir, comme celles, dans un style pourtant très différent, de son partenaire, Ismael de la Rosa "el Bola". Lyrisme et délicatesse mezza voce pour la première, contrastes de puissance et parfaite tenue des registres de poitrine et de tête pour le second, longueur de souffle et flexibilité ornementale pour les deux : toutes qualités impensables sans les traditions léguées par Niño de Marchena et Enrique Morente.

Le cantaor nous en donna immédiatement un premier aperçu avec les deux siguiriyas (Manuel Torres, Enrique "el Mellizo") qui accompagnaient la chorégraphie de Concha Jareño. Et quelle chorégraphie ! Après des marquages, remates et escobillas concis dont la virtuosité ne tournait jamais à la démonstration, sur un contrepoint rythmique millimétré (pieds et palmas) d’Alfonso Losa, assis, elle culmina à notre avis en une figuration du cante — tressaillements de castagnettes pour la ligne mélodique et son ornementation, frottements des semelles sur le plancher pour le compás et le souffle. Pour l’accompagnement, Francisco Vinuesa se livra à un exercice de style de haut vol, en fondus-enchaînés de marqueurs traditionnels (motif de l’escobilla) et de séquences harmoniques novatrices.

La cohérence à grande échelle du spectacle doit d’ailleurs beaucoup aux compositions du guitariste, parcourues de leitmotivs mélodico-harmoniques transposés et variés en fonction des compases et des palos, non seulement quant à leur découpage rythmique, mais aussi quant à leur tonalité expressive. Pour les bulerías par exemple, ses très longs silences, rompus inopinément par quelques basses soulignant les changements d’accords, façon "toque de Morón", répondaient opportunément à l’humour des chorégraphies (remates et desplantes gigognes) et des cantes, et ses arpèges épousaient suavement le refrain du "Todo es de color" de Lole y Manuel arrangé à deux voix pour la coda, rallentando et decrescendo.

Les cantiñas originales, en mano a mano, entre Sandra Carrasco et Ismael de la Rosa furent un bijou de musicalité, notamment la coda en duo polyphonique avec entrées en canon sur la section en mineur des cantiñas de Córdoba. Après Concha Jareño por siguiriya, ce fut au tour d’Alfonso Losa de recréer le cante avec les seuls moyens de baile, en un solo magnifique qui s’acheva par une mystérieuse mutation du compás d’alegría en compás de fandango — nous ne nous en sommes aperçu qu’une fois le tour de magie achevé… Le pas de deux alternant fandangos de Huelva et verdiales (chant très idiomatique de Sandra Carrasco) restera sans doute dans les annales pour son exubérance fermement maîtrisée, tournant à la frénésie lors du solo final d’Alfonso Losa — les "fiestas de verdiales" tournent en effet fréquemment à la bacchanale.

En contraste total, le spectacle s’acheva sur de longues "méta-soleares" : tempo lentissime, recréations originales de cantes de Triana (Ismael de la Rosa), accompagnement en contrechants permanents ponctués de rares points d’ancrage harmoniques et chorégraphie en apesanteur, quasiment sans zapateado, chaque geste embrassant au ralenti plusieurs compases avant de se résoudre en un couple remate/desplante lapidaire.

Alfonso Losa est un digne héritier de la lignée des Vicente Escudero, Antonio el Bailarín, Antonio Gades et, plus encore, d’Antonio Serrano "el Güito". Il faut voir et écouter "Flamenco : espacio creativo" pour le croire. N’y manquez pas.

Claude Worms

Photos : Archivo fotográfico Bienal de Flamenco / Claudia Ruiz Caro





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