María "La Marrurra"

mercredi 29 septembre 2021 par Claude Worms

María "La Marrurra" — LP Movieplay ES 21293, 1971.

L’album est sous-titré : "Melchor de Marchena presenta". C’est qu’il fallait rien moins que la recommandation du guitariste qui avait accompagné Pastora Pavón "Niña de los Peines", Tomás Pavón, Antonio Maiena, Manolo Caracol, Luis Caballero, José Menese, etc., pour que les aficionados intransigeants consentent à ’écouter une cantaora nord-américaine. Maureen Sondra Silver "María ’La Marrurra’" est née à Jacksonville (Floride) en 1942 : "Je n’avais jamais entendu parler de cante. Ensuite, j’ai vécu en Géorgie avec ma famille, et j’ai eu l’occasion de séjourner au Mexique pour y apprendre l’espagnol. C’est là que j’ai écouté des chansons folkloriques espagnoles et, pour la première fois, du chant flamenco. J’ai connu Sabicas, un guitariste fameux aux Etats-Unis, à New-York. C’est lui qui m’a un peu guidé dans les ’choses’ du cante" (interview de María "La Marrurra" par Isabel Montejano Montero, Grenade, El Ideal, 19 mai 1972).

Maureen Sondra Silver se rend pour la première fois en Espagne en 1968, avec son mari le guitariste Chris Carnes "El Cristo", qu’elle avait rencontré au cours de ses études universitaires (le mariage dura à peine un an). Elle y restera jusqu’à sa mort. Elle est alors reporter photographe. Comme nombre de ses compatriotes, elle fait le pèlerinage de Morón de la Frontera, où Donn E. Pohren organise des stages dans sa propriété, la Finca Espartero, avec, entre autres, Diego del Gastor et Luis Torres "Joselero". Elle fréquente également Juan Talega, Antonio Mairena, Fernanda et Bernarda de Utrera, El Perrate et Melchor de Marchena, qui deviendra son principal mentor. Elle acquiert avec eux une solide connaissance du répertoire (le programme de l’album est d’ailleurs très mairéniste). Sa voix et surtout son impressionnante capacité à "transmettre" lui valent d’être sollicitée, au début des années 1970, par des festivals prestigieux à Utrera, La Puebla de Cazalla, Morón, Córdoba, Valdepeñas, Jaén, etc. "Comme la siguiriya est mon palo de prédilection, un jour que je devais chanter dans un festival, on me demanda quel nom mettre sur l’affiche. Je ne voulais pas donner un nom américain, car je comprenais qu’il ne dirait rien aux cantaores. Un gitan qui m’avait écouté me dit : ’tu vas t’appeler María "La Marrurra’" (en référence à un grand chanteur-compositeur de siguiriyas, Antonio Monge Loreto "El Marrurro") (ibid.).

En 1971, elle chante à Grenade, accompagnée par Juan Habichuela (Noche flamenca del Albaicin). Elle y revient l’année suivante pour participer, sans succès, au concours organisé pour la commémoration du cinquantenaire du Concurso de Cante Jondo de 1922. Elle sera par contre primée aux concours de Pegalajar (Jaén) et d’Archidona (Málaga). Sa notoriété (pimentée d’un peu d’exotisme...) lui vaut d’être intervievée par Pedro Almazán pour la revue Triunfo (1972), l’un des bastions journalistiques de l’anti-franquisme et de l’avant-garde culturelle. En 1973, la série télévisée Rito y geografía del cante flamenco lui consacre un reportage. Elle partage alors son temps entre les tablaos sévillans et les tablaos et autres hauts-lieux flamencos madrilènes (Peña El Charlot, Cervecería Alemana, Casa Cayango), où elle côtoie Enrique Morente, Miguel Vargas, Curro Lucena et surtout Rafael Romero, qui devient un ami proche — c’est lui et sa sœur, Eulalia, qu’on entend jalear sur l’album, avec enthousiasme et un certain à propos : "¡ María, vamos a acordarnos de Nueva York !".

Dans les années 1990, María abandonne les tablaos andalous et s’établit définitivement à Madrid, rue Bretón de los Herreros (dans le quartier chic de Salamanca), dans une luxueuse résidence que lui offre sa mère — elle est fille unique, et ses parents n’ont jamais cessé de la soutenir financièrement. Peut-être a-t-elle continué à exercer sporadiquement son premier métier de photographe pour l’agence Silver Press, spécialisée en photographies de sport distribuées aux médias internationaux, qu’elle avait fondée en 1978, mais on ne sait plus rien de sa biographie jusqu’en 2014. Sur dénonciation de ses voisins (factures d’électricité impayées, vie "désordonnée", accumulation de vêtements dans son appartement, extrême maigreur !!!), elle fut alors internée arbitrairement dans la résidence Margarita Retutuerto où on lui attribua une "place publique d’urgence". Malgré l’intervention de ses amis et de quelques journalistes, et une pétition diffusée par change.org, elle y resta presque un an, sous le prétexte d’un diagnostic de maladie d’Alzheimer dont elle n’avait pourtant aucun symptôme. Son avocat, Fernando Rodríguez, obtint enfin sa libération par décision du Tribunal Constitutionnel, en la personne du juge Andrés Ollero, qui releva les multiples illégalités de la procédure — l’intervention du Tribunal Constitutionnel dans ce genre d’affaires est rarissime (cf. article de josé Antonio Hernández, Madrid, El País, 27 avril 2019).

Le décès de María "La Marrurra", le 10 mars dernier, passa totalement inaperçu (même de Flamencoweb, honte à nous !). Seul Manuel Bohórquez lui consacra une nécrologie quelques mois plus tard (El Correo de Andalucía, 21 mai 2021).

Écoutez Melchor de Marchena : il a sorti sa guitare des grands jours. C’est que cet enregistrement de María "La Marrurra" n’est pas une simple curiosité, c’est un disque de cante por derecho.

Claude Worms

Diego del Gastor, María "la Marrurra", Juan Talega

Programme du disque

Siguiriyas
Bulerías de Triana
Fandangos I
Martinetes y tonás
Tientos-tangos
Farruca
Soleares
Bulerías por soleá
Fandangos II

Chant : María "La Marrurra"

Guitare : Melchor de Marchena et Enrique de Melchor

Siguiriyas (Manuel Torres / Diego "El Marrurro", Manuel Torres)

Bulerías de Triana

Fandangos (José Cepero)

Martinetes y tonás

Tientos-tangos (Pastora Pavón "Niña de los Peines")

Farruca (Pastora Pavón "Niña de los Peines")

Soleares — titrées erronément "siguiriyas" (Enrique "El Mellizo")

Bulerías por soleá

Fandangos (El Gloria)


Siguiriyas
Bulerías de Triana
Fandangos I
Martinetes y tonás
Tientos-tangos
Farruca
Soleares
Bulerías por soleá
Fandangos II




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