La Sallago : "... inspiración" / Rosario López : "El cante de Rosario López"

vendredi 17 avril 2020 par Claude Worms

La Sallago : "... inspiración" - Novola/Zafiro ZLF-829, 1978

Rosario López : "El cante de Rosario López" - Novola/Zafiro ZLF-816, 1978

Selon une statistique établie par José Manuel Gamboa sur la programmation des quinze festivals andalous les plus importants pour l’année 1975, 82,48% des artistes engagés étaient des hommes, et 17,52% des femmes, parmi lesquelles on comptait 10,23% de bailaoras, 7,29% de cantaoras et ...0% pour les tocaoras, ça va de soi (Una historia del flamenco. Madrid, Espasa Calpe, 2005, page 75). Par ordre décroissant, les (relatives) têtes d’affiche féminines furent cette année-là Carmen Linares, Lole Montoya, La Piriñaca, La Perrata, María Vargas et Fernanda et Bernarda de Utrera. Les labels discographiques n’agissant pas autrement, notre série "spéciale confinement-assignation à résidence" de rééditions de LPs des années 1970-1980 ne comporte que bien peu de disques de cantaoras. Cependant, en 1978, Zafiro eut l’heureuse idée d’éditer deux enregistrements d’Encarnaciíon Marín Sallago "La Sallago" (Sanlúcar de Barrameda, 1919-2015) et de Rosario López (Jaén, 1943-2016), à quelques semaines d’intervalle si l’on en juge par les numéros de catalogue. Depuis cette date, ces deux albums n’ont jamais quitté la liste de nos disques de chevet.

Encarnacón Marín Sallago "La Sallago" reçu l’ héritage de deux générations de cantoras : sa grand-mère, "La Congue", réputée pour ses marianas et son interprétation des pregones de Dolores "la Parrala" ; sa tante Consuelo, spécialiste des siguiriyas et des soleares ; sa mère Matilde, qui lui transmet son répertoire de cantiñas et d’ alegrías. Mais personne dans la famille ne passera au professionnalisme (ses frères et sœurs chantaient aussi remarquablement), sauf elle. Encore lui faudra-t’ il attendre longtemps, et lutter contre des préjugés tenaces : si elle "débute" précocement à sept ans, sa carrière est interrompue par un mariage d’ ailleurs malheureux, et elle ne remontera sur scène que dans les années 1950, après son veuvage [1]. Entretemps, seule l’ interprétation pendant la Semaine Sainte des saetas, dont elle devient une spécialiste renommée, lui sera tolérée.

Elle se fait alors connaître par des concours radiophoniques, chante dans quelques tournées théâtrales, fait de furtives apparitions au cinéma grâce au réalisateur A. Román ("El amor brujo", 1949 - "La fierecilla domada" - 1955. Elle récidivera en 1964 pour "El alma de la copla" de Pío Ballesteros), et finit par enregistrer quelques EPs : cinq pour RCA en 1958-59 avec Isidro Sanlúcar (dont une anthologie de saetas et une autre de villancicos) ; un en 1961 pour Montilla avec Antonio Peana ; un en 1962 pour Iberofón avec Manuel Morao.

Les années 1960 - 1970 marquent le sommet de sa carrière, avec le parcours obligé des grands professionnels de l’ époque : tablaos d’ abord (Madrid : Torres Bermejas, Las Brujas, Los Canasteros ; Séville : le Cochera Show), puis les festivals andalous. De cette époque date sa seule véritable incursion hors d’ Espagne : elle participe au spectacle "Le mariage gitan" présenté aux Théâtre des Champs Elysées de Paris en 1969, en très bonne compagnie - Curro Vélez, El Chocolate, Gaspar de Utrera, Dolores Amaya, Rocío Loreto...). C’ est à ces années fastes que nous devons l’ enregistrement des quatre LPs qui résument l’ essentiel de sa discographie officielle : en 1972 pour Triumph, avec Ramón de Algeciras (réédition en CD : "Grabaciones Históricas. Vol. 23. Mujeres de la Bética" Universal, 1999) ; en 1976 et 1977 pour Zafiro, avec José Cala "el Poeta" ; enfin , "... inspiración" en 1978 [2]. Notons cependant un dernier enregistrement en public en 1992, à la peña "La Buena Gente", pour les éditions Tartessos.

Comme beaucoup de ses collègues adeptes du cante traditionnel, La Sallago sera à partir du milieu des années 1980 une victime collatérale de la vogue du "Nuevo flamenco". Ses apparitions publiques se font plus rares, et aucun producteur avisé ne lui propose plus, malheureusement pour nous, d’ enregistrer. Les derniers spectacles auxquels elle participe ne sont pas dénués d’ une certaine connotation nostalgique bien contradictoire avec une énergie et une voix demeurés intacts : "Los últimos de la Fiesta" (1985), "Los Venerables" (Bienal de Sevilla, 1994), et un concert d’adieu lors de la Bienal de 2012 avec María Mezcle.

Laura Vital, qui se souvient d’avoir commencé à chanter avec La Sallago en 1992, et qui a repris magnifiquement les granaínas du disque que nous vous proposons, s’exprimait en ces termes le lendemain du décès de la cantaora dans le Diario de Cádiz du 17 janvier 2015 : "Encarna ha sido un espejo para todas nosotras, por eso creo que nos ha ido una grande del flameno y un siglo de sabiduría". On ne saurait mieux dire. La Sallago est l’ une des grandes stylistes du cante "classique", à l’ égal de Bernardo el de los Lobitos, Pepe el Culata ou Manolo Vargas (entre autres...). Dans une ample gamme de formes, quasi exhaustive, elle délivre un chant d’ une grande musicalité, exempt de tout excès expressionniste - la richesse de son timbre légèrement voilé et son soutien vocal la dispensent de devoir forcer la voix, et plus encore de "crier" - ce fameux "cri" réputé, bien à tort, être le nec plus ultra de l’ authenticité flamenca, mais certes pas de la musique flamenca : avez-vous jamais entendu crier Pastora et Tomás Pavón, Juan Mojama, El Carbonerillo, Manuel Torres, El Cojo de Málaga, Aurelio Selles, El Sernita... Enrique Morente, Carmen Linares, Mayte Martín...? - là encore, entre autres, et la liste pourrait s’ avérer interminable, car elle concernerait l’ écrasante majorité des très nombreux grands cantaore(a)s de toutes époques.

Sous son apparente simplicité, le cante de La Sallago dissimule une redoutable technique vocale et une intuition infaillible de la justesse (pas seulement de l’ intonation, naturellement, mais aussi du phrasé, de la dynamique... bref, de l’ ethos propre à chaque forme) : écoutez, par exemple, la fluidité de son phrasé dans les tarantos et les siguiriyas ; l’ornementation des granaínas avec des labiales gaditanes totalement fondues dans les lignes mélodiques ; la finesse de la conduite mélodique et l’émotion à fleur de peau de la ranchera por bulería (impossible de rester insensible à la reprise des derniers vers mezza voce) ; son élégance à lier, sur un souffle ténu, le dernier tercio des soleares avec le début du cante de cierre ; l’ exactitude de sa mise en place sur les mirabrás (plutôt rare, pour un cante dans lequel maint cantaores chevronnés délèguent aux guitaristes le soin de sauver le compás coûte que coûte)... Mais il faudrait citer tout l’ album. Et quand La Sallago est accompagnée par un autre styliste de son envergure, Isidro Sanlúcar (actuellement Isidro Muñoz), la rencontre au sommet est à marquer d’ une pierre blanche.

Pour la biographie et la discographie de Rosario López, nous renvoyons nos lectrices et lecteurs à l’article que Flamencoweb avait publié en 2016 : Hommage à Rosario López. On pourra y écouter cinq séries de cantes enregistrés au cours d’ un récital à la Peña Flamenca de Jaén en 1989 (anthologie "Ellas dan el cante. Mujeres en el Flamenco. Actuaciones históricas" - 2 CDs RTVE Música 62095, 2007 - Ellas dan el cante), de larges extraits de son premier LP (Zafiro, série Raíces - ZL 164, 1975), et de "Raíces y esencias" (Fonoruz CDF-1111, 2002).

"El cante de Rosario López" paraît trois ans après le premier LP. Entretemps, Rsario López a été gravement malade et sauvée par sa sœur, qui lui a fait don d’un rein. L’enregistrement est marqué par cette épreuve, et la cantaora rend hommage à sa sœur dans des siguiriyas particulièrement émouvantes (versions de Manuel Torres des cantes de Manuel Molina et de Diego "el Marrurro", et cante de cierre de Manuel Torres) : "¡ Qué ’güena’ mi hermanita, qué ’guëna’ mi hermana ! / De un trozo de su vida, / la mitad me daba." (premier cante).

Après les bulerías de Manolito de María qu’elle fut la première à reprendre au disque en 1975, elle nous livre ici deux séries de bulerías "classiques", de Pastora Pavón "Niña de los Peines" ("Tengo pleíto con mi ’mare’") et de Jerez ("No te ponga a cavilar"), toutes deux conclues por Cádiz. Son phrasé très ancré sur les temps forts du compás donne une grande puissance énergétique à ses versions, mais peut parfois confiner à une certaine raideur, comme dans les alegrías et les tientos. Rien de tel par contre dans les dessins mélodiques délicatement ciselés de la serrana, de la caña et des deux suites de soleares, toutes empreintes d’émotion contenue - pour les soleares : Enrique "el Mellizo", Antonio Frijones et Joaquín "el de la Paula" ("Al barquito que en la mar" ; La Serneta et cante de cierre de Paquirri ("Aquel que tiene penitas"). Comme toujours, Juan Carmona "Habichuela" lui donne une réplique parfaite (écoutez ses "réponses" dans la caña).

Claude Worms

[1] CANO OLIVERA, Mariuca. La Sallago. Ecos y vestigios de una cultura popular del siglo XIX. Sanlúcar de Barrameda, Confederación de Peñas Flamencas de Andalucía, 1994. 123 pages.

[2] quelques morceaux choisis de ces enregistrements sont compilés dans une anthologie de conception et de distribution hasardeuses, mais qui a au moins le mérite d’exister : "La Sallago. Antología" - Efen Records EFE 10442, 2006. On trouvera aussi des alegrías captées en public lors du premier "Concurso Nacional de Alegrías" de Cádiz de 1952 dans le CD "Homenaje a Manuel Machado en el 50 aniversario de su desaparición" (collection "Cultura Jonda", vol. 1 - Fonomusic CD 1389, 1997).

Programme des disques

"Pajarillo de Granada"
"El reloj de Guadalajara"
"Bulerías populares"
"Que no encuentre sombra"
"Al amanecer"
"Vengo del Guadalquivir"
"En los charquitos del suelo"
"Soleá popular"

"... inspiración" - La Sallago (chant) / Isidro Sanlúcar (guitare)

"Pajarillo de Granada" (granaína et media granaína) / “El reloj de Guadalajara" (ranchera por bulería) / "Bulerías populares" / "Que no encuentre sombra" (mirabrás) / "Al amanecer" (tarantos) / "Vengo del Guadalquivir" (siguiriyas) / "El los charquitos de suelo" (fandangos) / "Soleá popular" (bulerías por soleá)

"Tengo pleíto con mi ’mare’"
"Al barquito que en la mar"
"Las murallas al mar"
"La niña de cinco mozos"
"Que ’güena’ mi hermana"
"Si de mí te quieres librar"
"Aquel que tiene penitas"
"No te ponga a cavilar"
"Tan fácil es ver a un hombre"
"Si con el pensamiento"

"El cante de Rosario López" - Rosario López (chant) / Juan Carmona "Habichuela" (guitare)

"Tengo pleíto con mi ’mare’" (bulerías) / "Al barquito que en la mar" (soleares) / "Las murallas al mar" (alegrías) / "La niña de cinco mozos" (bamberas) / "Qué ’güena’ mi hermana" (siguiriyas) / "Si de mí te quieres librar" (tientos) / "Aquel que tiene penitas" (soleares) / "No te ponga a cavilar" (bulerías) / "Tan fácil es ver a un hombre" (caña) / "Si con el pensamiento" (serrana)


"Pajarillo de Granada"
"El reloj de Guadalajara"
"Bulerías populares"
"Que no encuentre sombra"
"Al amanecer"
"Vengo del Guadalquivir"
"En los charquitos del suelo"
"Tengo pleíto con mi ’mare’"
"Al barquito que en la mar"
"Las murallas al mar"
"La niña de cinco mozos"
"Que ’güena’ mi hermana"
"Si de mí te quieres librar"
"Aquel que tiene penitas"
"No te ponga a cavilar"
"Tan fácil es ver a un hombre"
"Si con el pensamiento"
"Soleá popular"




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