Entretien avec Muriel Mairet

mardi 3 avril 2012 par Maguy Naïmi

" Je n’ aime pas le travail "fuera de compás" " (Muriel Mairet)

FW : Une question d’ ordre général pour commencer. D’ où vient ton intérêt pour le flamenco ?

Muriel Mairet : Je dirais qu’ il s’ agit plutôt d’ une rencontre en deux temps avec un grand contretemps entre les deux !

A six ans j’ ai commencé à suivre des cours de danse classique, j’ étais très impatiente de commencer. A cette époque, je déjeunais tous les midis chez une nounou andalouse, de Málaga. Une famille classique composée de trois sœurs (Dolores, Pilar, Concepción) et d’ un frère (Juan Carlos). Son mari sifflait des airs mélodieux à la pause café, les deux filles aînées chantaient des coplas et la guitare trônait au milieu du salon. Je suis partie en vacances chez eux en Espagne. Je me souviens d’ une féria où je portais une jupe blanche à pois fuschia et des pendentifs en plastique. Une vraie princesse andalouse ! Les volants, la musique, j’ étais sur un petit nuage. Mais à l’ époque j’ étais très timide et cette culture me bousculait beaucoup. Vers douze ans je ne mangeais plus chez eux et je suis rentrée au Conservatoire poursuivant mes cours de classique. J’ étais très attirée par la discipline et l’ effort. Puis le temps a passé, j’ ai suivi d’ autres cours de danse : modern-jazz, hip hop... Le flamenco s’ est totalement évanoui.

Patricia Guerrero / Eva la Yerbabuena

A l’ hiver 2002 j’ ai choisi d’ assister au spectacle "Mariana Pineda" de la compagnie Sara Baras. J’ étais bouleversée et très émue. J’ ai compris que le flamenco n’ allait plus me quitter, cet art permet d’ explorer toute la palette des émotions et laisse une liberté d’ expression totale (au contraire du classique où les chorégraphies relèvent de l’ interprétation de rôles ; où le physique est stéréotypé ; où l’ âge décide de l’ arrêt de la carrière du danseur). L’ artiste est libre de se réinventer à chaque fois, de nous faire découvrir sa sensibilité, son tempérament. Il peut être lui-même tout simplement. Pour moi c’ est comme si le cœur était "à poil". Deux semaines après le spectacle j’ étais en cours, je ne me suis plus arrêtée. J’ ai retrouvé les efforts et la discipline !! Stages de bailes à Jerez, Séville, Mont-de-Marsan, voyages en Andalousie font partie de mon agenda tous les ans. J’ ai de nombreux amis andalous, beaucoup de danseuses je dois le reconnaître. Je me suis rendue compte que l’ esprit du flamenco me correspondait aussi.

Javier Barón / Lole Montoya

FW : En fait ton intérêt pour le flamenco porte surtout sur la danse comme tu viens de nous l’ expliquer. Mais qu’ est ce qui, dans la danse flamenca, fascine la photographe Muriel Mairet ?

MM : Je trouve que le baile est un langage très visuel, composé de liés et déliés, de torsions, de tourbillons, souvent amplifiés par les costumes ou les accessoires (je pense au mantón, à l’ abanico, à la bata de cola). Ce qui est fascinant, c’ est cette vibration que l’ on perçoit sur le visage des artistes, cette variété d’ émotions. Tantôt, gaie, triste, explosive... J’ aime aussi cette complicité partagée avec les musiciens, les chanteurs. Ils se portent les uns les autres et le baile s’ en ressent. Lors des prises de vue, j’ essaye de trouver les intentions de l’ artiste, leur essence. Je pars du fait qu’ ils ont le même vocabulaire avec les mêmes verbes, mais qu’ ils nous offrent des conjugaisons personnelles et uniques. Je suis ouverte à toutes les surprises !

FW : La dernière exposition de photos de Muriel Mairet que j’ ai vue est celle du Centre Culturel d’ Etain, en Lorraine. Ce qui m’ a frappée, c’ est l’ importance accordée aux mains des artistes (et à leur prolongation : les bras), que ce soient celles des danseurs, danseuses, chanteurs, chanteuse , palmeros..., ces mains attirent le regard. As-tu conscience de cela ?

Rocío Molina

MM : Pas du tout ! Lors du choix des clichés, plusieurs critères ont participé à cette sélection. Mais l’ expression des mains n’ en faisait pas partie. A mes yeux, les mains sont cette prolongation du mouvement, des tensions ; elles ont leur vie à elles, un peu comme les feuilles qui frémissent au bout de la branche d’ un arbre. D’ un autre côté, la main nous ramène au concept du contact, du toucher et donc au ressenti. Je pense que les artistes nous transmettent aussi le leur par l’ expression de leurs mains. Mais cette remarque est très intéressante. J’ ai toujours attaché de l’ importance aux mains et à leurs expressions, qu’ elles soient physiques ou dynamiques. J’ adore les mains d’ un potier sur son tour, celles qui réparent un filet de pêche, celles qui en tiennent d’ autres. Je regarde souvent les mains des gens, je ne cherche pas d’ informations sur la personnalité, je les regarde plutôt comme des sculptures. On oublie combien elles nous aident chaque jour, on les maltraite aussi. Pour la petite histoire, des circonstances exceptionnelles ont fait que j’ expose depuis quelques jours à l’ Institut Français de la Chirurgie de la Main à Paris, dans la salle de rééducation… !

El Capullo de Jerez / Rafael Rodríguez

FW : Tu dis qu’ en fait le choix des oeuvres exposées ne s’ était pas fait selon le critère des mains et des bras des artistes. J’ aimerais savoir comment s’ opère le choix des oeuvres qu’ on expose. Les personnes qui vous engagent, vous, les photographes, ont-elles des exigences particulières ou des contraintes ? (par exemple ton expo à Etain sera-t-elle la même que celle de l’ Institut français de la chirurgie de la main ?)

MM : J’ ai été contactée de diverses manières. Pour ma première expo, c’ était Laurent Milhoud qui m’ avait proposé de rejoindre l’ expo Planète Andalucia qui présentait leur tablao sous l’ œil de plusieurs photographes ; pour Nîmes, c’ est Patrick Bellito qui m’ a contactée - nous nous connaissions depuis plusieurs festivals de Jerez et Mont-de-Marsan ; pour Etain, c’ est la chargée de communication du Centre Culturel de la ville ; pour la clinique, c’ est un patient qui a parlé de mon travail à un kinésithérapeute...

Milagros Menjíbar

Pour choisir les œuvres, il s’ agit de répondre aux critères du commanditaire, parfois très cadrés ou parfois très libres, et dans ce cas je pose des questions pour affiner l’ esprit qu’ il recherche. Pour Etain, on m’ a communiqué les tailles, le nombre de clichés et le souhait de donner une fenêtre très riche du flamenco. Mais 20 photographies pour retranscrire un climat quand on connaît la richesse du flamenco, cela peut paraître restreint. C’ est le point de départ du challenge. Il s’ agit d’ un Centre Culturel situé dans une région au passé historique douloureux, où le flamenco n’ est pas bien connu mais où l’ expo encadre toute une programmation flamenca sur deux mois (spectacles, conférence, atelier de danse). J’ ai pensé aux dates de l’ expo en me disant qu’ il ferait sûrement froid pour installer tous les clichés. Je voyais les arbres sans feuilles et je me suis dit qu’ il fallait réchauffer tout çà et donner envie aux gens de rester après le spectacle, que les regards échangés sur les photos puissent faire un lien entre les gens, qu’ ils commencent à "charlar"… J’ ai donc voulu beaucoup de couleurs différentes et très vibrantes. Je suis remontée dans mes archives, j’ ai fait une sélection de 142 clichés, et puis je suis arrivée aux 20 en question.

María Pagés : "Autoretrato"

Pour la clinique, j’ ai cherché des photographies qui avaient marqué ma mémoire dans des positions de mains particulières, et celle de la compagnie Maria Pages dans "Autoretrato" m’ a inspirée pour sélectionner les autres. Pour les autres contraintes, il s’ agit d’enveloppes financières destinées au projet. La crise étant passée par là, je propose en général plusieurs devis, et je laisse aussi une marge de discussion.

FW : Et enfin, dernière question : quels sont tes projets ?

MM : Je vais essayer de prendre quelques clichés le 14 avril prochain pour l’ hommage à Camarón de la Isla à Paris. Je suis en cours de discussion avec le Centre Culturel d’ Haguenau pour une expo vers la rentrée. Je travaille sur des croquis pour un projet que j’ ai abordé avec la danseuse Sabrina Le Guen. J’ ai relancé de mon mieux mes recherches de producteur pour mon documentaire, mais l’ horizon est encore calme. Je compte partir à Mont-de-Marsan pour Flamencoweb et suivre les cours. J’ ai le projet d’ écrire un spectacle que j’ ai en tête depuis 2007… Heureusement, tout n’ arrivera pas en même temps, je prendrai soin de chaque projet. Je n’ aime pas le travail "fuera de compás".

Propos recueillis par Maguy Naïmi pour Flamencoweb.fr

Photos : Muriel Mairet

Logo : photo Paco Sánchez





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