Festival Larachi Flamenca

Maison des Cultures du Monde, du 25 au 27 novembre 2011

jeudi 1er décembre 2011 par Maguy Naïmi

Le flamenco revient à Paris cet automne avec le festival Larachí Flamenca, les 25 , 26 et 27 novembre à la Maison des Cultures du Monde, boulevard Raspail. A cette occasion, nous vous proposons une interview réalisée par la photographe Muriel Mairet, que nos lecteurs hispanophones pourront écouter en version audio sur le site Flamenco- Culture. Pour ceux qui malheureusement ne connaissent pas bien l’ espagnol, nous avons traduit cet entretien.

Muriel Mairet a volontairement omis les questions, nous livrant tout simplement les réponses de l’artiste, rendant de cette façon son travail plus fluide.

Alicia Márquez : L’ art n’ a pas d’idiome, il n’ a pas de pays , nous sommes tous, en fin de compte, des êtres humains avec un corps avec une peau ; on transmet énormément de choses par le corps , on travaille beaucoup avec son corps , avec sa peau…

Ma mère a toujours été une artiste, elle a toujours aimé écrire des poèmes, écouter du flamenco. Une de mes sœurs est actrice, l’autre est artiste peintre, ma mère a donc vu d’un très bon œil ma passion pour la danse. J’ai toujours aimé danser, j’ai suivi des cours où on enseignait les sévillanes et un peu de flamenco, mais je voulais être une danseuse professionnelle, et j’ai décidé d’en apprendre davantage (castagnettes, ballet classique espagnol)…

J’ai surtout étudié avec Matilde Coral. Une fois mes études terminées, je suis entrée dans la compagnie de Mario Maya, et j’ y suis restée deux ans. Intégrer une compagnie dans laquelle se trouvaient Israel Galván, Rafaela Carrasco (Rafaela était une de mes camarades au cours de Matilde Coral), cela a été pour moi quelque chose de merveilleux. Cela a représenté beaucoup de travail, mais aussi énormément de bonheur et de motivation. Ensuite je suis entrée dans la Compagnie Andalouse de Danse, et j’ ai eu le plaisir de travailler avec Manolo Marín, avec José Antonio (directeur du Ballet National) , Antonio Gades et Javier Barón (avec lequel j’ai monté des chorégraphies)… Javier Latorre, Eva la Yerbabuena, Alejandro Granados, Isabel Bayón … J’ ai donc eu le plaisir immense d’ y côtoyer une pléiade d’ artistes…

Manolo Marín m’ a vraiment donné ma chance et je lui en serai éternellement reconnaissante, car lorsqu’ il a monté le spectacle de la Compagnie Andalouse, il n’y avait qu’ un seul solo (des Tientos / Tangos ) et lui, il a dit : « C’ est Alicia qui va le danser, seule, avec les six garçons de la troupe ». Il a eu confiance en moi, alors que moi je ne me sentais pas assez mûre, et il a insisté. C’ est pourquoi je lui suis vraiment reconnaissante…

Quand je donne des cours, je dis à mes élèves qu’ il leur faut étudier avec beaucoup de personnes différentes. C’ est comme un éventail qui s’ ouvre devant soi. Quand Alejandro dit : « Pourquoi tu ne fais pas ça ? », il t’ ouvre un autre chemin, te présente une autre forme d’ expression, sans vouloir forcément changer ta façon de danser. Eva aussi. Elle a fait un montage avec « bata de cola », et elle m’ a ouvert un autre espace. J’ ai pu emprunter ce nouveau chemin…

Tous les danseurs ont peur de monter sur scène, parce qu’ on ne sait jamais comment le corps va réagir, s’ il va se dérober à nous. C’ est comme une pochette surprise. La scène et la technique te donnent, bien sûr, de l’ assurance. Quand le corps est fatigué ou quand on n’ a rien de particulier à raconter au public, on peut se servir de sa technique ,et l’ on est parfois surpris de ce qu’ on parvient à faire. Je préfère travailler avec les mêmes artistes ; ça me donne de l’ assurance car ils me connaissent, et moi je me sens à l’ aise avec eux. Ils me jouent la musique que j’ aime, les chanteurs interprètent des coplas qui me touchent. J’ aime pouvoir compter sur eux…

Je considère que je suis une professionnelle, j’ aime le travail bien fait, propre. Un sportif professionnel a une certaine discipline, une certaine hygiène de vie. Le coureur qui boit trois whiskys ne peut pas ensuite monter sur sa bicyclette, il ne peut pas courir. Une danseuse doit répéter pour être à l’ aise sur scène, mais l’ artiste se doit de transmettre aussi son propre vécu. La danse dans un corps de ballet n’ a rien à voir avec la danse en solo. Le travail du solo est très intense, on est très nerveux car on ne sait pas ce que ça va donner.C’ est très différent d’ un spectacle où l’ on te donne des indications. On doute, on ne sait pas si ça sera bien. Mais d’ un autre côté, c’ est bien car on donne tout ce que l’ on a en soi. Il faut se donner à 100% voire même à 300%. Il faut se donner à fond pour que les gens aiment. Il faut avoir de la technique, mais également savoir transmettre. Le public ne doit pas savoir si l’ on est fatigué : il veut nous voir, et nous , nous devons donner tout ce que nous pouvons. On dit que les jours où l’ on est fatigué, on danse mieux parce que se met en marche un mécanisme, comme de l’ adrénaline. On se dit : « Je suis fatiguée, je ne vais jamais y arriver », et alors on met en marche un mécanisme. On trouve en soi de la force, et au bout du compte, on se fait la réflexion suivante : « Finalement, c’ était mieux qu’ hier alors que j’ étais en pleine forme »… C’ est magique !

Propos recueillis par Muriel Mairet et traduits par Maguy Naïmi

Photos : Muriel Mairet

Flamenco - Culture


Maison des Cultures du Monde - 26 novembre 2011

Danse : Alicia Márquez et El Nano

Chant : Pepe de Pura

Guitare : Jesús Torres

Le festival Larachí Flamenca est devenu un événement incontournable des nuits flamencas parisiennes de novembre, car il présente deux qualités majeures. Il sert tout d’ abord de tremplin à de jeunes talents venus d’ Espagne ( du Nord, du Levant, ou du Sud ), leur permet de se faire connaître en dehors de leur pays, de s’ affirmer et d’ acquérir une certaine notoriété. Il propose également une formule traditionnelle plus proche des anciens tablaos que des spectacles des grandes compagnies que l’ on peut voir sur les grandes scènes internationales.

Le triangle, chant, danse, guitare était représenté ce samedi soir par deux danseurs : la sévillane Alicia Márquezet le valencien "El Nano", accompagnés à la guitare par Jesús Torres (basque), et au chant par Pepe de Pura (sévillan).

C’ est Alicia qui débute, seule, sobrement vêtue d’ une légère bata de cola noire. Les Martinetes de Pepe de Pura chantés a compás de Siguiriya et la chorégraphie intimiste d’ Alicia ponctuée de quelques taconeos (juste ce qu’il faut) servent de prélude à une danse en duo. Sur scène les deux danseurs exécutent une chorégraphie variée, dansant en silence, ou sur la guitare et le chant, les bras et le corps en mouvement, même lorsque les pieds frappent le sol. Leur danse sinueuse et harmonieuse, en miroir ou en dédoublement ne manque pas d’ élégance.

Le duo Jesús Torres / Pepe de Pura, en revanche, ne nous a pas complètement captivés : les Tientos d’ Antonio Chacón et les Tangos extremeños manquaient de relief, de "groove", les deux artistes n’ étant sans doute pas habitués à se produire ensemble.

Alicia Márquez revenue sur scène, avec mantón, a débuté la Siguiriya par un zapateado rapide, glissant ensuite vers la partie lente. Sa danse est ramassée, intense, les zapateados, sur les parties en picado de la guitare, forment comme des traits qui soulignent le compás des deux Siguiriyas de Jerez chantées par Jesús Torres. Le chanteur a eu le bon goût de terminer par la superbe cabal del Fillo ("Y salí por la puerta"), qui constitue un véritable morceau de bravoure.

Photo : Luis Castilla

Le solo de Jesús Torres por Taranta, très virtuose et très (trop) dense harmoniquement, servit de transition vers un autre palo fondamental du flamenco : la Soleá (ici Soleá por Bulería) dansée en solo par El Nano . Celui-ci nous a semblé plus à l’ aise avec la partie taconeo de la chorégraphie qu’ avec l’ art du braceo. Il alterne les positions figées avec les parties en zapateado, comme on avait coutume de le faire traditionnellement. Son taconeo puissant, précis, tout en énergie (mais sans bras...) a soulevé l’ enthousiasme du public. Le danseur possède une excellente technique qui lui permet de produire les sons les plus variés : sourds, aigus, lourds, légers..., il est capable également de changer de balancement à l’ intérieur d’ une même phrase rythmique. Il termina, bien sûr, par des Bulerías qui lui valurent une véritable ovation de la part du public, venu très nombreux ce samedi soir.

Alicia est revenue sur scène dans une bata de cola colorée qui déchaîna la joie du public. Ses Alegrías suivies des Bulerías de Cadiz, gracieuses, tout en mouvement, respectent le schéma traditionnel ("marcaje", "silencio", "escobilla"), faisant alterner énergie, grâce et drôlerie, sans nous assommer d’ une surdose de "pieds". Elle se révéla drôle jusqu’ au bout, avec sa sortie "en canard". Le spectacle s’ est achevé, sans surprise, par des Bulerías qui ont réuni les quatre participants sur scène…. Une bonne soirée dans la froideur de novembre.

Maguy Naïmi


Maison des Cultures du Monde - 27 novembre 2011

Danse : Lidón Patiño

Chant : Angélica Leyva

Guitare : Carlos Orgaz

Les dimanches après-midi du Larachí Flamenca nous réservent décidément de belles surprises - on se souvient de la belle prestation de Luisa Palicio, Jesús Corbacho et Pedro Sánchez, l’ année dernière. Cette année, la règle n’ a pas été démentie : le trio Lidón Patiño, Angélica Leyva, et Carlos Orgaz s’ est en effet montré à la hauteur de nos attentes et a remporté un énorme succès auprès d’ un public nombreux et chaleureux.

Dès le début nous avons été séduits par le "toque" clair et élégant du guitariste Carlos Orgaz . Son jeu peu conventionnel, qui laisse entrevoir l’ influence d’ autres musiques (ce sera évident dans son solo, commencé "por Soleá" et conclu "por Tango"...), s’ adapte bien dans son accompagnement à la voix voilée et diffuse d’ Angélica Leyva.

Les Tientos balancent (quelques allusions au style d’ Enrique Morente pour le cante), la danse de Lidón Patiño est sobre. Elle exécute son zapateado avec l’ aide de la percussion de son guitariste et ses propres castagnettes. Ses deux interventions brillent par leur précision et leur brièveté. Il s’ agit de deux danses courtes et très rythmées, de deux séquences brèves et comme incrustées dans la musique que lui proposent ses partenaires.

Les Fandangos (traditionnels de Huelva, suivis, après une habile transition du guitariste, du Fandango "abandolao" de Frasquito Yerbabuena) impriment eux aussi leur balancement. La personnalité et la présence de la danseuse y sont pour beaucoup, ainsi que l’ interprétation élégante et personnelle d’ Angélica Leyva. Le taconeo de Lidón Patiño est inclus dans sa danse, il est intimement lié à elle. Les artistes se connaissent bien, leur complicité est évidente : la belle intervention de Carlos Orgaz, sur le zapateado de la danseuse pour nous remettre sur les rails du Fandango, en témoigne. Dans le final "por Bulería" (cante "por Romance", à la manière d’ Utrera) la précision de la danseuse, excellente dans les contretemps, ainsi que celle du guitariste nous laissent pantois. Les (rares) défaillances techniques de la guitare et les problèmes de reprise de souffle du chant nous semblent bien secondaires, tant la musique est présente. La musicalité de ces deux artistes, le climat sonore qu’ ils savent créer, importent beaucoup plus.

L’ introduction des Tarantos, toute en douceur, nous transporte vers le Levant. L’ harmonie entre la danse et la guitare est perceptible : il s’ agit d’ une version moderne donnée par le guitariste. La danse est en symbiose avec la guitare : précision du geste, du taconeo, danse nerveuse mais dans le respect des silences imposés par le style. Il semble que la chorégraphie se crée sur les falsetas du guitariste. Chez la danseuse, tout est signifiant : mains, bras, poignets, épaules, tout est mouvement. Le geste est juste , pour ne pas écrire ajusté, tandis que les pieds accomplissent leur travail percussif. Tout est exact, jusque dans les choix de tempo, et, comme chez toutes les bonnes danseuses, même les moments d’ immobilité sont habités.

Photos : Luis Castilla / Jesús Valinas

Le guitariste amorce les Bulerías, chantées en solo par Angélica Leyva, en semblant jouer à l’ envers tant les points d’ ancrage du compás sont dissimulés par la complexité du phrasé. La chanteuse les interprète comme un crooner, sur un accompagnement minimaliste de la guitare. A ces premiers cantes inspirés du genre "cuplé", nous avons préféré les Bulerías plus traditionnelles qui suivirent (répertoire de La Perla de Cádiz)).

Mais ce sont les Alegrías qui se sont avérées être le "clou" de ce spectacle. Tout à fait exceptionnelles, elles nous ont offert la synthèse de tout ce qui avait été présenté dans les chorégraphies précédentes : belles mélodies très variées (premier cante original, suivi d’ un "classique" de Cádiz" - "El sentido me da vueltas", et d’ une Romera) et beau son pour accompagner une danseuse à la virtuosité remarquable. Mouvements des épaules, frappements des mains sur le corps, taconeo subtil qui s’ accélère et prend du poids, précision des gestes, arrêts sur enroulement de la bata de cola, jeu avec la même bata aérant la chorégraphie... se sont succédés à un rythme infernal, sans le moindre temps mort, comme cela avait déjà été le cas pour la série des Fandangos. Il s’ agissait sans doute d’ un choix chorégraphique délibéré, puisque le guitariste écourta résolument les applaudissements qui saluèrent la première "escobilla" en enchaînant rapidement sur le "silencio". La grâce et le dynamisme de Lidón Patiño ont enchanté le public, venu en grand nombre cet après midi de novembre.

Un moment exceptionnel, en compagnie d’ un trio de grand talent !

Maguy Naïmi





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