"Guitares flamencas de Jerez" - Editions Delatour

"Manolo Sanlúcar (1970 - 1980)" - Editions Combre

mardi 24 juillet 2012 par Louis-Julien Nicolaou

"Guitares flamenca de Jerez" - Editions Delatour (2011) : Deux volumes (Vol. 1 : 109 pages, Perico el del Lunar / Manuel Morao - Vol. 2 : 124 pages, Paco Cepero / Parrilla de Jerez). Transcriptions en solfège et tablature. Texte bilingue, français et anglais. CD inclus.

"Manolo Sanlúcar (1970 - 1980)" - Editions Combre (2010) : collection "Maestros clásicos de la guitarra flamenca", volumes 4a et 4 b (99 et 101 pages). Transcriptions en solfège et tablature. Texte trilingue, français, espagnol et anglais.

"Guitares flamenca de Jerez", volumes I & II

Pour tout guitariste flamenco, le nom de Jerez de la Frontera a une résonance particulière. Il est synonyme de brillance, de rapidité et d’ allégresse, autant de qualités qui faisaient la superbe du regretté Moraíto Chico, l’ un des plus ardents défenseurs contemporains de ce soniquete particulier. Cette petite ville n’ est pas seulement une origine, une source, un pedigree. C’ est un style, une manière de jouer. C’ est également le foyer toujours vivant d’ une tradition qui s’ est transmise par des voies aussi bien familiales que professorales. Autant dire que le jeu por Bulería, Soleá, Siguiriya ou Tango ne s’ y distingue pas de l’ art de vivre tout court.

A plus d’ un titre, ces deux nouveaux recueils de Claude Worms sont donc importants. D’ abord, ils mettent en valeur des guitaristes essentiels, comptant parmi les plus importants fondateurs et diffuseurs du toque jerezano. Ensuite, ils proposent un nombre important de falsetas por Soleá, Soleá por medio, Siguiriya, Fandangos, Tangos, Alegrías et Bulerías. Enfin, ils s’ accompagnent des enregistrements originaux de ces falsetas, des documents rares qui, à eux seuls, suffiraient à nous ravir.

Comme Claude Worms l’ indique en introduction, la création d’ un style propre à Jerez doit presque tout au mythique Javier Molina. Malheureusement, ce génie a fort peu enregistré et c’ est surtout par ses élèves que sa musique nous est connue. Parmi ceux-ci figure l’ oncle de Moraito Chico, Manuel Morao. Au lieu de faire une carrière de soliste, ce guitariste s’ est consacré à l’ accompagnement du cante et, à travers différents spectacles, à la diffusion de la culture gitane de Jerez . Son jeu assez simple, mais très précis, est ici évoqué à travers pas moins de 46 falsetas. Contrairement à Morao, Perico el del Lunar ne compte pas parmi les élèves de Molina, mais son jeu possédait assez de caractéristiques communes avec lui pour que certaines de ses falsetas soient également transcrites. Enfin, deux célèbres élèves de Rafael del Aguila, lui-même élève de Molina, sont encore à l’ honneur : Parilla de Jerez, qui accompagna toute sa vie le cante, notamment celui de l’ immense Paquera de Jerez, et auquel on doit des enregistrements solos aussi peu nombreux qu’ indispensables, et Paco Cepero, accompagnateur des meilleurs cantaores de sa génération (El Sordera, Rancapino, Pansequito, El Turronero, Santiago Donday… ) et auteur d’ une riche discographie soliste, dont les deux premiers titres sont devenus des classiques.

La limpidité de l’écriture "manuscrite" (un exploit tout à fait hors de notre portée) et la simplicité technique des falsetas retenues (qui ne doit évidemment par faire oublier la vraie difficulté, le rythme, véritable charpente du style jerezano) rendent ces recueils accessibles au plus grand nombre. De plus, le guitariste n’ aura pas à craindre de manquer de matière : avec 77 relevés pour le premier volume et 78 pour le second, il aura largement de quoi se nourrir pendant plusieurs mois.

Manolo Sanlúcar (1970 - 1980) - Collection "Maestros clásicos de la guitarra flamenca", volumes 4a et 4b

Né non loin de Jerez, à Sanlúcar de Barrameda, Manolo Sanlúcar a payé sa dette au génie de Javier Molina en lui dédiant une de ses compositions, "Recuerdo de Javier Molina", somptueuse Farruca enregistrée pour l’ album "Recital de flamenco". Claude Worms ayant déjà transcrit cette pièce pour le volume 4b de la collection "Duende Flamenco" et s’ étant également attaqué au premier grand œuvre de Manolo Sanlúcar, les trois disques intitulés "Mundo y formas de la guitarra flamenca", ainsi qu’ à son chef-d’ œuvre, "Tauromagia", il a résolu, pour ces nouveaux recueils, d’ aborder le répertoire enregistré par le maestro entre 1970 et 1980 (en exceptant évidemment la trilogie déjà abordée).

Un certain tri était nécessaire en raison de l’ abondance de la production (6 albums) et de son hétérogénéité (musique de chambre et orchestrations pop alternant avec des formes flamencas plus traditionnelles). On échappe ainsi, sans regret d’ ailleurs, à quelques rumbas très "commerciales" que le temps n’ a guère épargnées. Le transcripteur n’ a finalement retenu que vingt compositions dont aucune n’ est négligeable et qui exploitent de nombreux palos : trois Bulerías, un Jaleo, une Alegría, une Soleá por Bulería, deux Fandangos, deux Zapateados (dont l’ un, magnifique, est issu de la "Fantasía para guitarra y orquesta"), deux Tarantos, une Granaína, une Rondeña, une Nana, et encore des palos de ida y vuelta, une Guajira et une Milonga. Enfin, quelques pièces ne se réfèrent pas directement à des palos flamencos, ainsi "Cristina", "Corrida real" (dont les deux parties de guitare sont transcrites) et "Poema de la Soleá", d’ après García Lorca. Si un rythme ternaire charpente chacune d’ elles, la première se déroule principalement en majeur, tandis que les deux autres se jouent en La mineur, une tonalité plutôt rare en flamenco.

Cette sélection met en lumière le cheminement de Manolo Sanlúcar, la manière dont son style n’ a cessé d’ évoluer sans jamais se détourner radicalement de la tradition. Au fil des partitions, on voit ainsi apparaître certains traits stylistiques qui deviendront constitutifs du jeu de Sanlúcar, notamment le trémolo continu parfois libéré de la basse qui chante tout au long de la Nana "A mi niño Isidro", forme un long passage de la Rondeña "Elegía a Ramón Sijé" et qui, dans "Tauromagia", donnera naissance à la superbe et mystérieuse "Oración". D’ une façon générale, le continuum mélodique tend à devenir tentaculaire – et circulaire, puisque Manolo Sanlúcar recourt souvent à des motifs cycliques – et, incorporant en lui anciens clichés et séquences de compás, il les renouvelle subtilement sans jamais les rudoyer (c’est particulièrement perceptible dans la Bulería por arriba "Cuando un gitano mira al cielo").

A la musique très harmonique et pleine de heurts rythmiques de Paco de Lucía, le seul de ses contemporains auquel on puisse le comparer, Manolo Sanlúcar oppose, dès les années 70, une musique très souvent monodique et d’ une grande finesse rythmique. En plongeant dans ses réalisations d’ alors, on sent palpiter un génie qui se découvre, qui expérimente, se ravit ou s’ étonne de ses trouvailles. Cette aventure n’ est pas achevée et on souhaite la voir se poursuivre encore très longtemps : elle compte parmi les plus stimulantes de l’histoire de la guitare flamenca.

Louis-Julien Nicolaou





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