Dunas : María Pagés, Sidi Larbi Cherkaoui

Biennale de Flamenco de Séville 2010

lundi 4 octobre 2010 par Manuela Papino

Dunas était un spectacle extrêmement attendu dans cette Biennale de Flamenco de Séville. Co-production du Dans festival esplanade- théâtre on the bay (Singapour), INTEREG festival de Temporada Alta (Girona), Festival Les Estivales Perpignan, Les nuits de Fourvière de Lyon (France), Sadler’s Wells de Londres, Festival de Otoño Madrid, Festival Mawazine rythmes du monde (Maroc), et du Teatre Auditori de Sant Cuga, autant de lieux garants a priori de sa qualité, il représentait cependant dans ce contexte particulier un réel défi face à un public sévillan revendiquant encore majoritairement « un flamenco puro » acceptant peu les « excentricités » ... jusqu’à cette année semble t-il, car Dunas à fait l’unanimité.

"Dunas"

2 octobre / 20h30 / Théâtre Maestranza

Chorégraphie, direction, interprétation : Sidi Larbi Cherkaoui, María Pagés

Musique originale : Szymon Brzoska, Rubén Lebaniegos

Piano : Barbara Drazkowska

Chant : Ismael del Rosa

Voix arabe : Mohammed El Arabi-Serghini

Guitare : ‘Fyty’ Carillo

Violon : David Moñiz

Percussion Chema Uriarte

Maria Pagés aurait pu porter une responsabilité majeure dans ce cadre de Biennale Flamenca. Pour certains cependant, la véritable attente reposait bel et bien sur Sidi Larbi Cherkaoui, dont la réputation n’ est plus à faire, mais qui demeure cependant « en dehors de ce monde flamenco ». Pour les deux danseurs, et ce très clairement, le spectacle représente un travail également assumé, né d’une « admiration mutuelle ». Ce qui est sûr, c’ est que même si María Pagés jouit, sans aucun doute, de toute la confiance de la Biennale de Flamenco de Séville, cette création cosignée à part égale par Cherkaoui et Pagés, signifiait une grande première, celle de la programmation d’ un travail de couleur « contemporaine » dans un cadre clairement flamenco. D’ aucuns penseront que « grande première » est une expression très exagérée, puisqu’ il est vrai que de nombreux spectacles de « fusion » ont été programmés ces dernières années. Cependant, la signature d’un chorégraphe aussi prestigieux que Cherkaoui et le dessein de ne pas proposer « une fusion » mais une rencontre entre deux univers chorégraphiques, en légitime la qualification, certes quelque peu provocante.

D’ origine marocaine par son père, flamand par sa mère, Sidi Larbi Cherkaoui pénètre donc avec "Dunas" dans le milieu si exigeant du flamenco. D’ emblée, on s’ interroge effectivement, plus par curiosité que par scepticisme, sur son approche préalable du flamenco. A cela Cherkaoui n’ hésite pas à répondre : « pour moi, le rythme du flamenco était un vrai challenge, parce que c’ est complexe. En même temps, c’ est le rythme du cœur. Or nous avons tous un cœur qui bat, donc nous connaissons tous le rythme. » Notre intérêt n’ en est alors que plus aiguisée.

"Dunas" commence par quelques notes de piano qui accompagnent un jeu de mains entre des voiles ocres, couleur du désert qui sera déclinée tout au long du spectacle. “Une dune n’ a jamais la même forme, elle change constamment avec le vent ; ça pas de définition, » dit Cherkaoui. « C’ est quelque chose qui se transforme sans cesse. Nous trouvions important de regarder notre danse, les mouvements, avec cette liberté là ». Et c’ est sur un duo à quatre mains dansantes, que les deux danseurs se présentent, dans l’ émotion du geste éphémère, l’ incessante transformation des choses, le désir de se perdre et se retrouver dans l’ autre. Toute la première moitié de la pièce développe les multiples talents de Sidi Larbi Cherkaoui, depuis son sens du rythme, en passant par son goût pour le chant, jusqu’ à un magnifique moment qui évoque sa passion première : la peinture et le dessin.

Dans une mise en scène d ’une beauté touchante, María Pagés danse, très traditionnellement, un solo por Siguiriya, alors que Cherkaoui l’ accompagne discrètement aux palmas dans un coin de la scène. L’ escobilla bien menée termine en puissance, amenant le deuxième tableau, qui captivera le spectateur par la projection en direct des dessins de Cherkaoui, accompagnant véritablement les bras élégants de la danseuse. En rétroprojection, Cherkaoui trace, sur le sable répandu sur son écran, des lignes qui forment et déforment un Arbre de Vie, et l’ on voit alors les longs bras de Pagés se prolonger sur l’ écran géant de la scène, comme un jeu qui semble inépuisable. A la façon des moines tibétains qui tracent des mantras sur le sable, recherchant le côté éphémère de la création qui maintient l’ homme dans une humilité nécessaire, Cherkaoui propose une véritable retrospective de tout son questionnement artistique antérieur et présent : depuis l’ évolution de l’ homme, qu’ il symbolise par un premier être marchant à quatre pattes, puis un second se redressant quelque peu, telle la frise préhistorique que l’ on peut voir dans les musées d’ archéologie, en passant par la méditation boudhiste ou la métaphore du ciel et de l’enracinement, jusqu’ à l’amour et la mort, ou encore les tours jumelles de New-York. On se souvient alors de ses préoccupations existentielles, soigneusement développées dans son triptyque « Foi » « Myth » et « Babelwords » il y a quelques mois. C’ est ainsi qu’ il questionne à nouveau sur le pouvoir de la foi, sur l’ attente vaine de l’ homme providentiel, et surtout sur l’ exploration du langage et de l’espace comme vecteurs déterminants de toute relation humaine. Dans "Dunas", les trois initiations sont intégrées : c’ est une acceptation fluide des transformations de la vie et des relations qui la ponctuent, des allées et venues existentielles. On assiste à une véritable traversée du désert, une réconciliation des dualités humaines à travers la communion de deux arts où l’ espace est ici magnifié.

Durant tout le parcours auquel nous invite le spectacle, des écrans successifs descendent sur scène, symbolisant une proximité, une profondeur humaine dans lesquelles on nous propose d’ entrer. Le dernier écran, très proche du spectateur, donne l’ impression d’ un miroir dans lequel se reflètent les jeux de mains du danseur, un hommage magnifique au flamenco, redonnant sens au baile des mains flamencas. Il est véritablement curieux de constater que c’ est Cherkaoui lui-même qui rend le plus « essentiellement » hommage au flamenco dans toute sa profondeur. C’ est lui, avec sa technique contemporaine et hip hop, qui restitue le mieux l’ identité flamenca. Dans le tableau suivant, il chante en arabe pour María Pagés et, là encore, il atteint une vérité flamenca, autre, mais très juste. Jusque-là María Pagés reste dans son ombre – c’ est le cas de le dire puisque ses différentes apparitions comptent beaucoup sur un jeu d’ ombre et de lumière – et n’ atteint pas la force et la créativité que propose son partenaire. Elle se cantonne à une image répétitive de la femme, belle, élégante et poétique, discrète et éthérée. Peut-être doit-on y voir une volonté de souligner deux aspects de l’être, le féminin et le masculin, qui peu à peu se rejoignent pour se rééquilibrer à la fin du spectacle... Sûrement...

Développant cette utilisation de la lumière et de ses opposés, Cherkaoui entame alors ce qui en réalité est un solo, mais donne l’ illusion d’ un duo avec lui-même. Grâce à un dispositif technique judicieux et irréprochable, nous assistons au combat d’ une ombre dédoublée, qui permet au danseur de... danser avec lui-même en direct. C’ est un moment vraiment remarquable et très impressionnant.

Vient ensuite un classique de la danse contemporaine, une même phrase chorégraphique, déclinée dans l’ espace par le duo Cherkaoui-Pagés. L’ intérêt premier réside dans une phrase dansée similaire, déclinée selon deux langages : le flamenco et le contemporain. Alors que María Pagés reste toujours dans sa discipline, timidement, Cherkaoui n’ hésite pas à jouer le jeu du flamenco : il chausse ses bottes cloutées et assume très dignement les mêmes taconeos que Pagés. (On regrette beaucoup que la danseuse n’ ait pas saisi ici l’ opportunité d’ envoyer force et rythme, et de démontrer un peu plus le potentiel et la complexité du flamenco). Ainsi, si la performance technique de Cherkaoui est remarquable, on commence à douter, parfois, de celle de la danseuse, un peu répétitive. Mais c’ est alors que vient son solo de castagnettes por Siguiriya, dans lequel elle est tout simplement magnifique. Une douche de lumière en milieu de scène lui donne entièrement le premier rôle, qu’ elle s’ approprie avec charisme et brio. Vient ensuite un chant religieux en latin : Cherkaoui a remplacé ses chaussures cloutées par des chaussures de ville et un duo mimétique - lui, muet face aux pieds sonores de Pagés - met très judicieusement l’ accent sur l’ importance du son du taconeo dans le flamenco. Il passe alors très habilement à un travail au sol, où il démontre sobrement les qualités exceptionnelles qu’ on lui connaît. C’ est ainsi que souplesse et accrobaties amènent un rythme violent qui souligne l’évocation de la destruction, et de cette force incontrôlable inhérente à notre condition humaine, qui passe par de constantes métamorphoses, source même de la Création et des créations. La splendide musique navigue entre les idiomes flamenco, juif, classique ou ici médiévale : évoquant le chemin de Saint Jacques de Compostelle, nouveau clin d’oeil à la quête initiatique, elle est magnifiquement interprétée par tous les musiciens présents sur scène.

L’ idée se transforme alors en Soleá, en une improvisation chorégraphique amenant la notion de liberté, à la fois fluide et dangereuse, et la venue des émotions incontrolées qui surgissent dans l’ instant de la rencontre. Nouvelle évocation subtile du flamenco, qui porte en lui l ’éternelle répétition des mêmes émotions, transfigurées et sublimées par la magie de l’ instant lui-même. On assiste alors à un moment stupéfiant : Cherkaoui, dansant aux côtés de Maria Pagés taconeando, frappe soudain le sol à genoux, tout comme la danseuse le martèle de ses pieds. Les genoux de Cherkaoui, supportant l’ accélération du tempo, rééquilibrent soudain comme un écho la démonstration préalable de ses pieds enfermés dans le mutisme par ses chaussures de ville. Et brusquement, le mouvement de son corps se fond avec le son des pieds de Pagés dans un instant tout simplement génial. (De multiples clins d’oeil ponctuent constamment les interventions de Cherkaoui, qui garde manifestement très présente l’ actualité, suggérant par exemple la femme voilée dans un moment d’ accalmie qui succède à un tableau plein de tensions, sans perdre à aucun moment la sensibilité et la poésie).

Annonçant doucement la fin, un grand voile réapparaît, enfermant Cherkaoui, comme un utérus accueille un foetus. L’ image se maintient quelques secondes, puis rapidement il invite à nouveau la danseuse à un ultime duo, magnifiquement accompagné par Mohammed El Arabi-Serghini, qui leur sussure des « Habibi » tandis que les deux danseurs, enveloppés de volupté et de sensualité, s’ enroulent petit à petit dans leur voile commun, discrètement, comme pour ne pas monopoliser l’ attention par le visuel.

La dernière image d’ un voile ocre tombant sur eux, pour ne plus laisser voir qu’ une unique dune au milieu de la scène, fut brève... et le public du Maestranza, sans attendre, les acclama durant de longues minutes, debout, réellement fasciné par ce qu’ il venait de voir.

Une seule conclusion possible : "Dunas" est un grand moment qu’ il ne faut surtout pas manquer.

Manuela Papino

Photos : Luis Castilla / Archives photographiques Bienal de Flamenco





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