Vicente Escudero et La Courbe

mercredi 30 janvier 2013 par Nicolas Villodre

Retour sur Vicente Escudero et son éphémère cabaret parisien, auxquels le spectacle "La Curva" d’ Israel Galván rend hommage.

à gauche : photo Edward Weston

Vicente Escudero est né à Valladolid le 27 octobre 1888 et mort à Barcelone le 4 décembre 1980. Il a été danseur et chorégraphe, théoricien de la danse, conférencier, peintre, écrivain, acteur et même chanteur. Castillan et pas du tout, comme on l’ affirme assez souvent, gitan, il découvre dès l’ enfance le flamenco au contact des gitans de Valladolid. Il fait ses vrais débuts professionnels à Paris, à l’ Olympia, en 1920 avant de créer, en 1925, avec La Argentina et en rapport direct avec le compositeur Manuel de Falla, "L’ Amour sorcier". Son spectacle à Pleyel, en 1928, a beaucoup de succès et enchante une des spectatrices présentes dans la salle, Anna Pavlova. Il organisa, le 27 décembre 1928. au Bal Bullier, une soirée sur le thème du bal costumé espagnol, à laquelle participèrent la vedette de la chanson et du cinéma Raquel Meller, Antonia Mercé (La Argentina), Rolf de Maré, le directeur du Théâtre des Champs-Élysées et des Ballets Suédois, ainsi que le peintre Van Dongen, qui fit un beau portrait du danseur coiffé d’ un chapeau andalou à larges bords.

Entre 1920 et 1925, c’ est à la fois pour Escudero une période de vaches maigres et de vie de Bohème puisqu’ il fréquente les artistes montmartrois, notamment les peintres cubistes qui sont dans le sillage de Picasso, puis les Surréalistes. En septembre 1920, lorsqu’ il se produit à l’ Olympia, la presse annonce brièvement l’ événement : "Des danses seront exécutées par le flamenco Vicente Escudero, par la spirituelle Pomponnette, par Miss Cynthia Good et par Mlle Foxtrotsky. Entrée 5 fr., tous droits compris.". Il gagne alors sa vie comme danseur mondain et professeur de danse de salon - des photos le montrent les cheveux gominés, vêtu d’ un smoking, tenant dans ses bras sa partenaire, dans une pose de danse de couple de l’ époque (un fox-trot ou un tango argentin).

Ayant en tête le précédent de Léonide Massine qui, en 1919, avait introduit une Farruca dans le ballet "Le Tricorne" composé par de Falla et décoré par Picasso, Escudero envisage un rapport entre le flamenco et l’ avant-garde qui ne relève pas de l’ effet pittoresque, mais qui interroge en profondeur les deux formes expressives. Il projette alors de proposer au public parisien ses idées en matière de danse en lien étroit avec l’avant-garde picturale de l’époque. C’ est ici qu’ intervient la brève et singulière aventure du théâtre La Courbe.

Cet épisode est, il faut le dire, confidentiel, souterrain. Il se déroule dans une petite salle d’ art qui avait tout d’ un club privé, d’ un café-théâtre ou d’ une comédie-club pour public huppé : le théâtre Fortuny, en 1924, l’ année du premier manifeste surréaliste. Le théâtre Fortuny fut alors loué par Escudero et un de ses amis à la comédienne et courtisane célèbre Émilienne d’ Alençon. Il était situé au 42 de la rue Fortuny, une rue qui fut ouverte en 1876 dans le cadre de l’ expansion de ce qu’ on n’ appelait pas encore le "grand Paris", une opération ou spéculation immobilière qui annexa certaines communes périphériques, comme celle de Batignolles-Monceau, entre le mur des Fermiers Généraux et l’ enceinte de Thiers. La rue porte le nom d’ un Espagnol célèbre, l’ artiste catalan Mariano Fortuny i Marsal, spécialiste de la peinture de genre, intéressé aussi par l’ orientalisme et par l’ impressionnisme, très célèbre vers 1870 et décédé en 1874.

L’ hôtel particulier du 42 rue Fortuny

Le théâtre d’ Escudero succédait à un établissement appelé, vers 1921-22, le Tréteau Fortuny. Auparavant, en 1895, cette salle avait pompeusement été baptisée Théâtre international. La Courbe se trouvait dans un hôtel particulier. Il faut dire que la rue, comme ce quartier de l’ actuel 17e arrondissement chicos, n’ en manque pas : à la fin du 19e siècle, Edmond Rostand a écrit son fameux Cyrano dans un des hôtels de cette rue, Marcel Pagnol en a occupé un troisième, entre 1933 et 1950. La Belle Otéro a vécu dans l’ hôtel particulier du n°27. Sarah Bernhardt en avait fait construire un dès l’ ouverture de l’ artère, à l’angle de celle-ci et de la rue de Prony. Précisons pour l’ anecdote que cette propriété a récemment été rachetée par… Dominique de Villepin. Il est amusant aussi d’ apprendre que dans un immeuble tout proche de celui d’ Émilienne d’ Alençon, et de l’ éphémère théâtre d’ Escudero, Nicolas Sarkozy a passé une partie de son enfance dans une maison appartenant à son grand-père maternel…

Deux oeuvres du maître verrier Joseph Ponsin

L’ immeuble où se situait La Courbe est un hôtel particulier de style néo-Renaissance bâti en 1879 par Alfred Boland pour Joseph Ponsin, maître-verrier, concepteur à l’exposition de 1900 du "Palais lumineux" pour la manufacture Saint-Gobain. L’ hôtel devait servir à l’ artiste,d’ habitation, comme de lieu de création et d’ exposition de sa production. Ainsi au sous-sol étaient installés trois fours. Un grand salon d’ exposition s’ ouvrait au rez-de-chaussée. Au premier étage étaient réservés un atelier et un bureau. Aux deuxième et troisième étages étaient prévus les appartements d’ habitation et au quatrième un grenier très mansardé. La structure de la façade, qui comprend quatre niveaux, est inhabituelle. Une large travée occupe les deux tiers de la façade. Le déséquilibre, lié aux différents formats des ouvertures, est compensé par l’ ornementation sculptée qui se déploie sur la façade de pierre. Masques grimaçants, chutes de fruits, faunes, femmes drapées sont puisés dans le répertoire de la Renaissance. Au troisième étage, deux cariatides soutiennent un portique formé d’ une grande corniche sculptée à laquelle se rattachent des guirlandes de fleurs retombant en bouquet. Une de ses verrières, qu’ il avait fait placer sur la façade de son hôtel, avait été primée lors de l’ Exposition Universelle de 1878. Elle a aujourd’hui disparu, les cariatides sur la façade l’ encadraient. Le théâtre avait probablement pris la place des fours du verrier au sous-sol de l’ immeuble, de nos jours occupés par des bureaux en entresol.

Mariano Fortuny i Marsal

Mais parlons moins architecture et revenons à la danse, au flamenco et au théâtre éphémère que fut La Courbe. Une invitation à la répétition générale du "Spectacle Espagnol" d’ Escudero, invitation dessinée par le peintre cubiste Georges Valmier (par ailleurs musicien et chanteur d’ opéra), indique une date qui correspond au vendredi 23 mai 1924 (le tampon, mal imprimé, a trompé certains qui ont parlé du 25 mai et d’ autres, qui ont cru lire le 28 mai, mais nous avons vérifié avec le calendrier de l’ époque : le vendredi avec le chiffre des vingtaines correspond au 23 mai). Un entrefilet dans Electes, du 1er juin 1924 parle de danses "cubistes" avec des éléments décoratifs dessinés par Jean Metzinger. "Le spectacle se déroula sur une petite scène encadrée de peintures modernes évoquant synthétiquement l’ Espagne : un toréador exécutant une vache rouge, des barriques de marsala, une porte aux à-jour en forme de piques et l’ inscription Telefono sur fond jaune…". Dans son ouvrage, "Mi baile", publié en 1947, Escudero reconnaît l’ influence cubiste et surréaliste dans son travail. Autodidacte, il se lance dans le dessin, qui lui permet de noter des mouvements de danse.

À peine une trentaine de personnes assistèrent à l’ événement du théâtre La Courbe, d’ après l’ étude d’ Idoia Murga Castro, grâce à qui nous avons retrouvé trace de l’ invitation ("Escenografía de la Danza en le Edad de Plata, 1916 - 1936" - Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2009, pp 163 et ss). Escudero eut plus de succès quelques années plus tard, en mars 1928, salle Pleyel, avec une prestation mémorable ("Toutes les danses d’ Espagne") qui eut lieu le 17 mars 1928. Le lendemain, L’ Intransigeant en rendit compte en ces termes : "Escudero (…) a orienté son programme dans la voie d’ un modernisme hardi. Lui-même a dessiné les maquettes de certains costumes pour le moins curieux, - et lui-même a réalisé un décor synthétique, sorte de symphonie en blanc et noir où il n’ y a pas de sujets, mais qui suffit à créer une atmosphère. Le spectacle était composé de seize numéros, parmi lesquels : des Seguidillas d’ Albeniz, la Danse du meunier du Tricorne de Manuel de Falla, un Garrotín féminin, Córdoba d’ Albeniz, des Rythmes et une Farruca". Escudero s’ entoura des bailaoras Carmita et Almería, de la pianiste Margarita Normand (et non Marguerite Monnod) et du guitariste José García.

Preuve que la révolution artistique peut aller de pair avec la révolution tout court, un fait divers nous est rapporté par la Revue d’ histoire moderne et contemporaine de 1954 : en 1924, année de l’ épisode de La Courbe et de la naissance du mouvement surréaliste, le Fascio (mouvement fasciste parisien) installe son siège précisément au… 42, rue Fortuny. Il compte alors effectivement 400 adhérents payant une cotisation assez élevée de 20 à 30 francs par mois. Pour vous donner une idée de l’ ambiance de l’ époque, nous nous référons à un article du Figaro daté du… 1er mai 1924 : "Les anarchistes jettent une bombe au siège parisien du Fascio. Une bombe a été jetée, hier soir, au siège du groupement fasciste de Paris, qui occupe, 42, rue Fortuny, le premier étage d’ un hôtel particulier. Une réunion s’ y tenait, hier soir, organisée par M Lariosa, membre de la Commission des Réparations, et par le docteur Borea. Il était 10 heures environ, une quinzaine de personnes se trouvaient réunies dans la salle de conférence, en attendant d’ autres membres du groupement fasciste, lorsqu’ une détonation formidable retentit, renversant tous les assistants et brisant toutes les vitres et glaces de la salle. Une bombe venait d’ éclater. Par miracle, une seule personne était blessée, et encore légèrement. C’ est Mme Alba Rodolozi, demeurant 33, rue Pierre-Picard, qu’ un éclat de l’ engin avait atteinte à la jambe. Revenus de leurs émotions, les fascistes se précipitèrent dans l’ escalier juste à temps pour voir s’ enfuir, dans la direction de la rue Prony, trois individus. Assistés des gardiens de la paix Aicard et Delinguer, que le bruit de la détonation avait attirés, ils se mirent à leur poursuite et tirèrent même contre eux plusieurs coups de revolver. Les fuyards ne furent pas atteints et se perdirent dans la nuit. De l’ enquête qui a été menée aussitôt, il résulte que les anarchistes, après avoir pénétré dans l’ immeuble sans que personne les vît, avaient déposé leur bombe contre la porte de la salle où se trouvaient les fascistes. À l’ aide d’ une mèche, ils la firent ensuite éclater depuis le couloir du rez-de-chaussée. On a trouvé sur le trottoir trois chargeurs de revolver qu’ ils ont laissés tomber dans leur fuite."

Nicolas Villodre

Erratum :

A propos du concert du 17 mars 1928 à Pleyel : après une recherche sur le site de la BNF, j’ ai pu vérifier que la pianiste annoncée était bien Margarita (sic) Monnod, et non Margarita Normand. Voir ci-contre l’ annonce publiée le 16 mars 1928 dans l’ Intransigeant.

La Semaine à Paris du 9 mars 1928 annonce pour sa part Margarita Normand...

Qui croire ? Le Heraldo de Madrid du 23 avril 1930 semble clore l’ enquête : une certaine Margarita Monnod, qui, d’ après la photo, ressemble étrangement à la plus connue Marguerite Monnot (jeune pianiste prodige, puis compositrice : Mon légionnaire, La vie en rose, l’ hymne à l’ amour, Milord, la comédie musicale Irma la douce...).


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