Mixtolobo : "Frontera" / Soniquete : "Asignatura flamenca"

lundi 26 avril 2010 par Claude Worms

Mixtolobo : un CD La factoría garrapatera / Bujío BJ - 205 (2010)

Soniquete : un CD Proyecto Alendoy / Bujío BJ - 200 (2010)

Que les nostalgiques d’ Arrajatabla et des classiques de Pata Negra se réjouissent : "Frontera", premier album du groupe Mixtolobo (littéralement, "bâtard"), devrait les dédommager amplement d’ une longue période d’ abstinence.

On n’ avait plus entendu depuis très longtemps une formation de "heavy blues flamenco" aussi convaincante. Assis sur le drive irréprochable d’ une section rythmique réduite au minimum (Ignacio Cintado : guitare basse ; El Chispa : percussions), le duo de guitares formé par Juan Diego Mateos (guitare flamenca) et Jorge Gómez (guitare rock) est la cheville ouvrière de ce qui pourrait être l’ équivalent flamenco des power bands du blues-rock.

Le groupe doit sa cohésion à sa longue collaboration avec Tomasito, qu’ il accompagne sur scène, et auquel est d’ ailleurs dédiée la Bulería qui ouvre le programme, "Tomí mío". Les compositions sont signées à part à peu près égale par les deux guitaristes, avec le renfort épisodique d’ Antonio Soteldo "Musiquita", complice coutumier de Juan Diego. Ce dernier puise une partie de son inspiration dans les thèmes de son premier et excellent album, "Luminaria" (Karonte / Bujío BJ - 055), dont on trouvera de brèves réminiscences dans les Tangos "Dieguito" ("Dos estrellas"), la Bulería por Rondeña "Malika" ("Rondeña del Agüelo") ou dans "Perla Negra" ( "Aires de Libertad" - Romance).

Si la plupart des titres se réfèrent plus ou moins directement à la Bulería (avec une forte dominance du medio compás ternaire, qui peu aisément se transformer en support rythmique de blues et ballades ternaires), leur traitement musical s’ avère des plus varié, et sauve l’ ensemble de la monotonie : superpositions des deux guitares ("Tomí mío", "Dieguito") ; minimalisme et finesse mélodique de Juan Diego, dont le jeu fluide, soutenu par les riffs de Jorge Gómez, évoque d’ ailleurs plus Pepe Habichuela que le toque de Jerez ("Malika", "Perla Negra") ; solos tour à tour saturés ou aériens - on pense souvent à Paul Kossoff ou à Jeff Beck - de Jorge Gómez, accompagnés en arpèges ou en rasgueados rageurs par Juan Diego ("El Perdigal", "El Guaro").

Mais les deux thèmes les plus novateurs sont à notre avis la Siguiriya "A buscarme vienen" et la Soleá "Al compás de la válvula rota", palos très rarement abordés par ce type de formation instrumentale (un seul antécédent probant à notre connaissance, la "Soleá del Tío Raimundo", d’ Arrajatabla). Ce sont aussi les seuls à solliciter le cante : respectivement Juan Castro et Juan Fajardo Moneo "Momo". L’ accompagnement relègue la guitare flamenca au second plan, et met en avant les riffs meurtriers d’ une guitare très saturée et d’ une basse de plomb. L’ âpreté sonore est encore accentuée par les interventions de deux invités de marque : pour la Soleá, les chorus d’ harmonica d’ Antonio Serrano, dont le son évoque James "Jimmy" Cotton ; pour la Siguiriya, quelques coups de boutoir et une envolée du saxophone de Jorge Pardo, qui officie aussi, à la flûte, sur "El Perdigal".

On aurait aimé d’ autres arrangements de cet acabit : à quand des Tientos, Tarantos, Alegrías... ? Malgré sa dégaine de pirate façon Keith Richard, ce loup est décidément très fréquentable.

Moins abouti que le précédent, le premier album de Soniquete, "Asignatura flamenca", n’ en est pas moins tout aussi réjouissant. On y retrouve d’ ailleurs l’ influence occulte de Tomasito, et des collaborations ponctuelles d’ El Chispa, d’ Ignacio Cintado, et de Jorge Gómez. Juan Diego assure pour sa part des parties de guitare sur presque tous les titres, et co - signe la direction artistique, avec Luis Carrasco et Lele Leiva.

Soniquete est le premier groupe flamenco issu d’ un projet éducatif déjà ancien, initié en 2004 / 2005 à Jerez, au sein de la peña Fernando Terremoto, par Carlos González Pantoja et le producteur et compositeur Josema García Pelayo. Il s’ agissait de perpétuer la culture flamenca vivante, en organisant des ateliers de neuf mois destinés aux jeunes de huit à dix neuf ans. En 2007, sur l’ initiative des premiers élèves, le projet devient une entreprise associative, "Soniquete Alendoy S. L.", soutenue par la municipalité de Jerez, l’ Agencia andaluza para el Desarrollo del Flamenco et la Fondation Teresa Rivero. Elle a déjà à son actif plusieurs concerts (Théâtre Villamarta de Jerez, Festival de Jazz de Madrid...), un spectacle théâtral présenté à la Salle Compañía, et cette "Asignatura flamenca". Alendoy travaille actuellement à la production d’ une nouvelle maquette, avec une seconde génération d’ élèves, et à des extensions du projet à Chiclana et Séville.

Comme "Las 3000 viviendas. Viejo patio" en son temps, cet enregistrement est un fidèle reflet du flamenco vécu au quotidien par les jeunes artistes qui en sont les protagonistes, de la tradition héritée de Terremoto, El Borrico ou El Sernita (Manuel de La Chochete, interprète de Fandangos encore un peu trop ambitieux et de Soleares nettement plus assurées, se réclame de ces illustres aînés) à Tomasito ou Niña Pastori (ces dernières options étant tout de même nettement majoritaires dans le répertoire du groupe). En tous cas, la solidarité des générations est encore bien vivante chez ces jeunes musiciens qui citent non seulement Gerardo Nuñez, Moraíto, Tomasito, Antonio Gallardo et Terremoto Hijo dans les traditionnels "agradecimientos", mais aussi les "familles Jero, Morao, Parrilla, Sordera, Valencia, Pantoja, La Venta, Moreno... pour avoir mis au monde des gênes flamencos" - il faut dire que la plupart en sont issus. Leurs aînés le leur rendent bien : Gerardo Nuñez, Terremoto Hijo, Jesús Méndez, Luis Carrasco, Luis de Periquín, Moraíto (le parrain du projet)... ont déjà collaboré avec eux.

Si l’ on excepte les Fandangos et Soleares déjà mentionnés, la totalité du répertoire est constitué sans surprise de Bulerías et de Tangos / Rumbas, entre modèles traditionnels et influences de Tomasito pour les Bulerías (certains choeurs "rap" et "Ritmito rockero") et La Barbería del Sur, Niña Pastori ou Martín Revuelo pour les Rumbas. Les arrangements et la production très professionnels, et l’ enthousiasme des interprètes font le reste. Les guitaristes n’ ignorent rien du style de Moraíto, mais citent parfois un remate de Manuel Morao (Soleá). Quand ils ne sont pas traditionnels, les textes reflètent des préoccupations très adolescentes, d’ ingestions de chocolat en été à la plage, de peines de coeur en affirmations d’ indépendance des jeunes filles confrontés aux velléités machistes de leurs "amiguitos" ; le tout, naturellement, sur fond de téléphones portables et de "multimedia".

Teresa Moreno, Reyes Moreno, Dolores Carrasco, Junquera Carrasco, Manuela Fernández, Jesús de los Ríos, Fernando Romero et Manuel Marín, alias Soniquete, viennent de réussir un fort joli disque. Coup commercial en forme de disque de l’ été (certains titres pourraient le laisser penser), ou énième chapitre de la saga des "Fronteras et nuevas fronteras..." (Fandangos, Soleares, et jusqu’ à la traditionnelle "ronda de Bulerías" a capella qui conclut l’ album) ? Seul leur avenir artistique et professionnel répondra à cette question. Pour le moment, ne boudons pas notre plaisir. De temps en temps, un peu de légèreté ne saurait nuire.

Claude Worms

Galerie sonore

Mixtolobo : "Tomí mío" (Bulerías - extrait)

Mixtolobo : "Malika" (Bulerías - extrait)

Mixtolobo : "A buscarme vienen" (Siguiriyas - extrait)

Soniquete : "Bulerías Multimedia" (extrait)

Soniquete : "Ritmito Rockero" (extrait)

Soniquete : "Había perdío la caló" (Soleares - extrait)


"Tomí mío"
"Malika"
"A buscarme vienen"
"Bulerías Multimedia"
"Ritmito Rockero"
"Había perdío la caló"




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