5ème Festival Larachí Flamenca

Maison des Cultures du Monde, Paris / du 19 au 21 novembre 2010

samedi 20 novembre 2010 par Claude Worms

C’ est désormais une tradition bien établie : chaque automne nous ramène, à la Maison des Cultures du Monde et en provenance de Séville (avec, pour la première fois à l’ occasion de cette dernière édition, un détour par Málaga), le Festival Larachí Flamenca, consacré à la promotion de jeunes artistes. Si l’ on en juge par le premier spectacle (vendredi 19 novembre), cette cuvée devrait être excellente

Vendredi 19 novembre / 20h30

Danse : "La Chica

Chant : Inma "La Carbonera" "El Tremendo"

Guitare : Eduardo Trassierra

Percussions : Andrej Vujicic

Programme :

Guajira et Colombiana (baile)

Bulerías (guitare solo)

Soleares por Bulería (baile)

Tientos et Tangos (cante)

Martinete, Debla et Siguiriyas (baile

Le festival reste fidèle à la formation en cuadro traditionnel à laquelle il nous a habitué, chaque protagoniste ayant cependant l’ occasion d’ être mis en valeur. Le programme était ce soir soigneusement construit et parfaitement équilibré.

Pour beaucoup de spectateurs, la révélation de la soirée aura sans doute été le guitariste Eduardo Trassierra, qui captiva le public dès son introduction à la Guajira, par une longue citation du "Farolillo de feria" de Paco de Lucía. Une fausse piste : Trassierra n’ est pas seulement un remarquable interprète, il est surtout un très intéressant compositeur. Il le démontra, en solo, por Bulería : un déluge de virtuosité, mais surtout une riche palette d’ effets sonores (l’ introduction "a cuerda pelá", avec pizzicati et silences abrupts sur les syncopes, pour n’ en citer qu’ un exemple) au service d’ une créativité apparemment inépuisable : modulations inattendues et fugaces ; longs développements répétitifs de pulgar, façon Morón ; arpèges dans les graves évoquant le toque de Jerez ; et jusqu’ à une paraphrase du premier thème des Fandangos "Al Niño Miguel" de Rafael Riqueni - qu’ on ne se méprenne pas cependant, le tout revisité de manière très personnelle.

C ’est cette synthèse harmonieuse de rappels à la tradition et d’ avant-garde que nous avons pu admirer tout au long de la soirée, pour des accompagnements encore plus passionnants que le solo. On en retiendra, en particulier, la superbe harmonisation des Tientos et les deux falsetas qui les ponctuèrent, d’ une lumineuse sobriété (les lecteurs qui ont essayé de composer "por TIento" de manière originale, et respectueuse de la forme, apprécieront : c’ est l’ un des exercices plus plus difficiles qui soit). De même, son toque pour la danse fut un modèle du genre, notamment pour la Guajira et les Siguiriyas : des contrastes dynamiques impressionnants, entre cataractes de rasgueados sur des séquences harmoniques inédites et arpèges à peine effleurés ; paseos en pizzicati ; et, surtout, de brefs thèmes mélodiques sur les escobillas, que l’ on pourrait qualifier de contre-chants, puisque le taconeo de la bailaora s’ avéra souvent d’ une fine musicalité.

Le cante ne fut pas en reste. Pa’ lante, Inma La Carbonera nous gratifia d’ une série de Tientos classiques (avec le même montage qu’ affectionnait Mayte Martín - cf : son premier disque "Muy Fragíl") interprétés avec sensibilité et émotion, suivis de Tangos de La Niña de los Peines (et un remate "por Camarón" : "Como el agua..."). Les Soleares, prises a tempo de Soleá por Bulería, mirent en valeur son timbre et son sens de l’ articulation rythmique, avec notamment un premier cante de Enrique El Mellizo, et un troisième de Frijones (Bulería cortas de Jerez pour le final).

José Guerrero "El Tremendo" chanta les Guajiras avec la sobriété et la précision rythmique qui conviennent pour la danse. En solo, et en introduction au baile "por Siguiriya", il fut parfois en difficulté sur le Martinete et la Debla popularisée par Tomás Pavón, avec quelques reprises de souffle intempestives. Par contre, la série de Siguiriyas qui suivit fut très maîtrisée : cantes de El Viejo de La Isla (avec un premier tercio personnel), El Marruro et Manuel Molina (cambio).

Nos lecteurs savent déjà que je ne suis pas franchement un spécialiste du baile : il suffira donc d’ écrire que, pour une fois, je ne me suis pas ennuyé un instant pendant les trois chorégraphies de Francesca Grima "La Chica". Des chorégraphies toujours très équilibrées, avec un dosage parfait de marquages, d’ escobillas (jamais trop longues - merci !)... et une habile utilisation de l’ espace scénique. La bailaora semble puiser son inspiration à toutes les écoles traditionnelles, de l’ école sévillane (Guajira avec mantón puis éventail) au baile gitan, de Carmen Amaya à Manuela Carrasco (bras "en dedans" sur la Soleá et la Siguiriya). Ses escobillas, virtuoses bien entendu, sont surtout très musicales (la Siguiriya fut de ce point de vue un régal), et sa gestuelle est à la fois variée et élégante, avec quelques pointes d’ humour (pour une fois sans vulgarité - encore merci !).

Les chorégraphies, avec des échanges millimétrés entre danse et guitare, comme d’ ailleurs l’ ensemble du programme, étaient visiblement très étudiées et soigneusement peaufinées (ce qui n’ est pas - du tout - une critique) : rien d’ étonnant, puisque tous les artistes collaborent ensemble depuis longtemps, notamment dans la compagnie "Puerto flamenco". C’ est le cas aussi du très efficace et très swinguant percussionniste Andrej Vujicic, que l’ on n’ aura garde d’ oublier (belle introduction solo aux Siguiriyas).

Les artistes eurent enfin le bon goût de ne pas se lancer dans une "fin de fiesta" interminable : la très courte Bulería était en fait une sorte de salut chorégrafié (encore merci !).

Une soirée qui ne nous laissera que de bons, et durables, souvenirs.

Claude Worms

Photos :

Darrin Zamit Lupi (La Chica / El Tremendo)

Bojan Dimitrijevic (Inma "La Carbonera)


Dimanche 21 novembre 2010 / 17h (Clôture du Larachí Flamenca)

Danse : Luisa Palicio

Chant : Jesús Corbacho

Guitare : Pedro Sánchez

Programme :

Martinete / Debla / Siguiriya / Fandango (baile)

Taranta (guitare solo)

Petenera (baile)

Cantiñas / Alegrías / Bulerías de Cádiz (baile)

26 ans d’ existence et 22 ans de danse. Si de nombreuses danseuses insistent sur le fait d’ avoir commencé très jeune pour palier parfois un manque d’ expérience dû à leur jeune âge, il est inutile de polémiquer sur Luisa Palicio : le résultat sur scène parle de lui-même. Il est fort regrettable que la clôture du Larachí à Paris ait été programmée un dimanche après-midi à 17h, car l’ afición parisienne aura perdu l’ occasion de voir une représentante importante du panorama actuel du baile : la digne héritière de Milagros Mengíbar, Luisa Palicio, dernière danseuse de la Escuela Sevillana.

Cette lignée, que l’ on connaît encore aujourd’hui par les deux dernières figures de l’ ancienne génération que sont Matilde Corral (qui ne danse plus) et Milagros Mengíbar (que l’on ne voit presque plus), peut encore être admirée sur scène avec Luisa Palicio, que malheureusement le public ne connaît pas assez.

En format réduit (chant, guitare et danse), Jesús Corbacho, Pedro Sánchez et Luisa Palicio proposèrent un spectacle impeccablement construit, en symbiose parfaite, et truffé de petits bijoux subtilement intégrés à l’ensemble.

Après une introduction de Pedro Sánchez « por Siguiriya », Jesùs Corbacho se présenta sans micro, invitant la danseuse à se joindre au trio. Luisa Palicio fit son entrée en silence, avec un taconeo discret qui prolongea le délicat prélude de ses deux partenaires. Tout en finesse, elle rappela le chant et dansa la Siguiriya en choisissant une couleur plutôt flamenca qui servait une mise en scène sobre, proposant un duo visuel avec Corbacho, avant de conclure « por Fandango », ad libitum (une idée originale, qui pourrait choquer les « orthodoxes », mais qui s’ avéra fort efficace pour accompagner la sortie de la bailaora), dans une esthétique dont elle est devenue maestra, celle de la Escuela Sevillana, plus théâtrale et raffinée.

Mais c’est réellement après le solo de guitare por Taranta, que Luisa Palicio illustra, avec une totale maestría, ce qui lui vaut la reconnaissance absolue de sa propre maestra Milagros Mengíbar, en revêtant la bata de cola por Petenera. Dès l’ entrée en matière sur une falseta de Pedro Sánchez, on pouvait parfaitement retrouver les postures de Milagros Mengibar, tout en appréciant le « toque » flamenco que Luisa a donné à un style qu’ elle a su faire sien, sans rien perdre pour autant de la pure tradition. Le contraste très marqué qu’ elle propose, entre des pieds qui imposent leur force, et une esthétique délicate, servie par une technique sans faille, a produit un ensemble réellement fascinant. La bata de cola toujours parfaitement placée là où la danseuse le désire, sans jamais faillir, jouant entre le dessous de la robe (ici doublée de rouge pour accentuer les figures) et les vols à hauteur d’ épaules, elle enchaîna des figures qu’ on ne voit plus aujourd’hui nulle part ailleurs. Car si de nombreuses danseuses dansent correctement, voire bien, avec la bata de cola, sa véritable technique requiert non seulement une parfaite maîtrise de l’ esthétique du classique espagnol, mais aussi des années de dévouement exclusif, des heures de souffrance, et des postures sans cesse répétées à l’ identique, c’est-à-dire une véritable dévotion à ce style parfois considéré comme désuet.

Luisa Palicio enchaîna quatre vueltas sur un pied, l’ autre portant la cola plus haut que le genou, quatre vueltas identiques qui ne vacillèrent pas une seconde. La performance se doubla de l’ exécution de parfaites figures tout droit sorties de cette Escuela Sevillana, dont les lignes pures et assurées n’ ont rien à envier au travail des danseuses classiques. La deuxième partie amena une petite touche de modernité avec un éventail prolongé par un foulard – une idée lui fut inspirée par un cadeau que lui fit une de ses élèves japonaises – comme un 2 en 1, puisque les deux accessoires de prédilection se trouvaient alors unis en un seul. Le clin d’œil fut amusant, et cette Petenera « con bata de cola » fut un vrai moment de bonheur.

Enfin les Alegrías … Le swing de la guitare renforçait la présence du chant parfaitement mené par Jesús Corbacho, qui commença seul par une belle série de quatre Cantíñas (dont deux peu fréquents – Niña de los Peines et La Juanaca), avec une construction en crescendo d’ une rare cohérence. Après une entrée brillante de la danse, accompagnée cette fois d’ un vrai châle, un magnifique silencio, chanté « por Milonga » -chant profondément inspiré prolongé par une série de trémolos et d’ arpèges élégants de la guitare - témoignait de la réelle connivence et du profond respect entre les trois artistes, et de l’ originalité de leur travail collectif. Après la « carretilla », Luisa Palicio exécuta une diagonale somptueuse, reprenant des figures de trois quart, puisant à la fois dans les passes de toreros et dans la majesté des danseuses anciennes, toujours dans une perfection esthétique qui ne laissa personne indifférent. Son placement est tellement impeccable qu’ on a parfois l’ impression de voir la bata de cola, pourtant absente ici, car l’ imaginaire du spectateur ne cesse d’ être stimulé par cette variété de propositions, toutes plus séduisantes les unes que les autres. Le « Caray » (Bulerías de Cádiz) finit par faire danser le châle, pour conclure un programme qui donnait l’ impression d’ être trop court, après pourtant plus d’ une heure et quart de spectacle.. La salle réclama un bis, qu’ ils exécutèrent tous les trois avec humour et générosité « por Bulería ». Et, même dans ces instants de détente, la rigueur des artistes ne se démentit pas : des cantes mezza voce de Jesús Corbacho (souvent plus difficiles que les démonstrations de puissance vocale qu’ on nous administre trop souvent) avec un legato impressionnant, et un accompagnement minimaliste, mais très attentif, de Pedro Sánchez (là encore, l’ exact dosage des silences est souvent plus exigeant que des déluges de notes – musicalement parlant).

Nous avions déjà entendu Jesús Corbacho il y a trois ans, dans le cadre de ce même festival. Son style a depuis considérablement évolué, et a beaucoup gagné en sobriété et en cohérence. La construction d’ ensemble de ses cantes est toujours très rigoureuse, à la fois dans la continuité des modèles mélodiques et dans le choix des textes (par exemple, la série des Cantiñas et Alegrías, ou encore le duo Siguiriya de Jerez / Fandango). Sa technique s’ est encore affinée, notamment avec des graves bien sonorisés et solidement assis, et des mélismes d’ une parfaite justesse, ce qui lui permet de donner des versions personnelles pertinentes des cantes traditionnels (par exemple, l’ estribillo final de la Petenera, avec un redoublement à l’ octave, et une désinence dans les graves du plus bel effet). Sa curiosité, et sa connaissance du répertoire, nous ont valu quelques agréables surprises, comme la coda de la Debla, avec une paraphrase du « Ay » (« Deblica Barea ») qu’ affectionnait Rafael Romero.

Le jeu de Pedro Sánchez s’ inscrit à l’ évidence dans le style d’ une école sévillane qui, de Niño Ricardo à Rafael Riqueni (sa principale référence) en passant par Pepe Martinez ou Manolo Franco, a toujours privilégié la finesse mélodique et la justesse de ton, chaque forme étant aisément identifiable dès les premières notes de l’ introduction, et traitée avec un véritable respect de son esthétique spécifique (ou encore, de son éthos, écriraient les musicologues). L’ harmonisation et l’ articulation rythmique, si « modernes » qu’ elles soient par instants, sont directement engendrées par la ligne mélodique, et servies par une sonorité limpide (trémolos, arpèges…). Le guitariste le démontra non seulement dans un solo « por Taranta », mais aussi, et surtout, tout au long de ses accompagnement du cante et du baile, dont il a, à l’ évidence, une profonde connaissance.

Luisa Palicio n’ est pas seulement la dernière héritière de l’ Escuela Sevillana, ce qui devrait suffire en soi à motiver n’ importe quel aficionado. Elle propose également un style plus riche que celui de ses prédécesseurs, qui, sur la base d’ une connaissance approfondie de la tradition, lui intègre des subtilités nouvelles de manière parfaitement cohérente.

A voir et revoir pendant qu’ il en est encore temps.

Manuela Papino et Maguy Naïmi

Photos :

D. R. (Pedro Sáchez et Luisa Palicio - 1ère photo )

M. Avilés (Jesús Corbacho)

Marjon Broeks (Luisa Palicio - 2ème photo)

NB : nous publierons prochainement une longue interview des trois artistes.





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