"Larachí flamenca"

Maison des Cultures du Monde (Paris) : 23 et 24 novembre 2007

jeudi 29 novembre 2007 par Maguy Naïmi

Vendredi 23 novembre : Leonor Leal (baile) / Jesús Corbacho et Moi de Morón (cante) / José Luis Rodríguez et Tino van der Sman (guitare).

Samedi 24 novembre : Ana Morales et David Pérez (baile) / Rosario Amador et Miguel Rosendo (cante) / Oscar Lagos et José Acedo (guitare).

Comptes rendus, interviews, derniers CDs de José Luis Rodríguez et Tino van der Sman.

Photo Luis Castilla

La Maison des Cultures du Monde à Paris, accueillait pour la plus grande joie des aficionados, "Larachí Flamenca". Mais qu’est-ce que "Larachí Flamenca" ?

Ce sont des spectacles produits par les Productions Sonakay (Sonakay). Celle ci fait la promotion depuis sept ans, de jeunes artistes, en organisant à Séville et à Paris des concerts tous les ans.

Celui du 23 novembre réunissait sur scène les guitaristes José Luis Rodríguez Tino Van Der Sman, les chanteurs Jesús Corbacho et Moi de Morón ( prononcer Moï), et la danseuse Leonor Leal. Le spectacle a débuté par une Rondeña jouée en solo par José Luis Rodríguez, dont le jeu tout en finesse et en douceur a donné d’emblée , la tonalité du spectacle : intimité et élégance. Sa musique respire,elle fait alterner silences et jeu tout en nuance. Le chanteur Jesús Corbacho a interprété, accompagné par J L Rodríguez, une première série de trois cantes (Malagueña-Granaína de Aurelio Sellés, Malagueña Grande de Chacón, et Jabera) : pari risqué pour le chanteur, car l’interprétation enchaînée de ces styles requière une grande tessiture et une parfaite maîtrise de la puissance de la voix. Il s’agit de ne pas crier mais de suggérer dans les Malagueñas et de laisser s’épanouir la voix dans les Jaberas, et ce jeune chanteur de vingt ans a plutôt bien réussi son pari, et confirmé ensuite avec des Alegrías et Cantiñas.

La danseuse Leonor Leal, accompagnée par la guitare de Tino Van Der Sman ( jeune guitariste hollandais)et les voix de Moi de Morón et de Jesús Corbacho, a alterné Granaína(avec Jesús) Jaleo (avec Tino) Media Granaína ( avec Jesús ), Fandangos de Lucena (avec Moi), pour terminer sur un Jaleo.Ce va et vient constant entre les différentes formes, résultat d’un travail et d’une concertation entre les artistes, a permis à Leonor Leal, jeune danseuse dynamique et gracieuse, d’exprimer tout son talent. Nous noterons au passage, que peu de danseurs osent corégraphier des styles tels que les Granaínas qui se chantent "ad lib".

La soirée s’est prolongée sans interruption, et le duo Corbacho- Rodríguez nous a régalé de chants qui ne figurent guère dans le répertoire des jeunes générations, tels que les Cantes de Trilla, ou les Guajiras. Félicitons ces jeunes artistes pour leur souci de soustraire à l’oubli ces palos et de les régénérer par l’apport de leur interprétation moderne (respect des anciens ne signifiant pas fossilisation de l’nterprétation du cante et du toque). Tino, Moi et Leonor ont clôt le spectacle avec des Alegrías et des Bulerías de Cádiz,et nous avons pu apprécier comment la danseuse a su intégrer le zapateado dans la danse et le mouvement. Elle ne nous a pas infligé un martèlement statique des talons , démonstration de virtuosité technique bien trop souvent indigeste. Leonor a su se faire légère, et le public sur sa faim , en a redemandé. Toute la troupe s’est donc retrouvée pour une traditionnelle "ronda de Bulerías".

La Maison des Cultures du Monde , par la qualité de ses spectacles et la chaleur de son accueil, porte décidément bien son nom.

Maguy Naïmi

APRES LE CONCERT : ENTRETIEN AVEC JOSÉ LUIS RODRÍGUEZ ET TINO VAN DER SMAN

José Luis Rodríguez : Né en 1967 à Ceuta, José Luis Rodriguez a commencé l’ étude de la guitare à la Peña Flamenca de Huelva, où sa famille s’ est installée. Il travaille ensuite avec Mario Escudero, et est remarqué par la critique à l’ occasion de sa remarquable prestation au concours « Giraldillo del toque » de Séville en 1990. Il fut longtemps le guitariste attitré de la Peña Femenina de Huelva, avec laquelle il a gravé plusieurs disques. Il fut pendant dix ans le premier guitariste de la compagnie de Cristina Hoyos, pour la quelle il composa la musique de cinq spectacles et de différents films.Il se produit de puis trois ans en concert, et collabore régulièrement avec La Susi et Belén Maya.

José Luis Rodríguez

Tino van der Sman : Né à La Haye en 1974, Tino van der Sman commence à étudier la guitare flamenca à 14 ans, avec Paco Peña, au festival de Córdoba, puis se perfectionne avec Gerardo Nuñez, Paco Jarana, Manolo Franco, et Miguel Ángel Cortés.Diplômé de guitare flamenca du Conservatoire de Rotterdam (classe de Paco Peña), il est nommé professeur à la Fondation « Cristina Heeren » de Séville (2000), et est parallèlement assistant de Gerardo Nuñez dans le cadre des stages de Huelva. Il a été guitariste de la troupe d’ Israel Galván, et collabore régulièrement avec Segundo Falcón, José de la Tomasa, et Sonia Miranda. Il a enregistré un premier disque en 2004 (« Desatino flamenco »). Le deuxième, « Tino », est paru cette année.

Tino van der Sman

FW : Il n’ est pas très courant qu’ un guitariste flamenco « étranger » fasse carrière en Espagne, et encore moins qu’ il devienne professeur à Séville. Ce fut difficile ?

TvdS : A vrai dire, je ne m’ étais pas posé la question. J’ étais venu à Séville pour prendre des cours, et le hasard a voulu qu’ on me propose ce travail. J’ ai pu ainsi gagner ma vie, nouer des contacts, et surtout apprendre beaucoup.Tu ne peux pas venir ici sans connaître personne pour faire carrière. Il faut du temps et de la patience. C’ est un long processus, et il doit en être ainsi.

FW : Je crois que tu as composé beaucoup de musiques de scène. Composes- tu d’ abord sur la guitare ? Ecris-tu toi – même mes arrangements ?

JLR : Normalement, je compose avec la guitare. Pour les arrangements, je suis aidé par deux musiciens classiques, surtout par Vicente Sanchis, qui est chef d’ orchestre. J’ ai quelques connaissances musicales, mais je ne me suis jamais aventuré à faire seul ce travail, car je le respecte trop. Il faut connaître exactement les possibilités de chaque instrument, la sonorité des différents alliages de timbres… L’ orchestration ne s’ improvise pas. Ainsi, le résultat est nettement meilleur, et tu apprends toi – même beaucoup plus. Nous autres, les « flamencos », avons été longtemps trop intrépides. Les jeunes se rendent de plus en plus compte qu’ il faut savoir s’ entourer de personnes qui connaissent bien la musique. C’ est ainsi que nous pouvons embellir nos compositions, et le flamenco en général.

FW : En écoutant ta Rondeña, j’ ai eu l’ impression d’ une certaine influence de Manolo Sanlúcar, dans les phrasés, les ornements… C’ est aussi souvent le cas pour Juan Carlos Romero. Peut – on parler d’ un style particulier à Huelva ?

JLR : Un peu. Je crois qu’ à Huelva, nous avons tous subi l’ influence de Niño Miguel. J’ ai toujours beaucoup admiré Manolo Sanlúcar. J’ ai souvent travaillé avec lui, et beaucoup appris simplement en parlant de musique. Tu emportes chez toi un seul te ses commentaires, et ça te donne à réfléchir pendant des mois. Sans que tu t’ en rendes compte, ta manière de travailler en est changée. J’ ai aussi un style plutôt symphonique et élégiaque qui s’ accorde bien avec l’ esprit de sa musique. Mais j’ ai aussi mes moments de frénésie rythmique, qui viennent plutôt de Niño Miguel et Paco de Lucía. Je pense que Manolo Sanlúcar a une grande influence sur la musique actuelle, car son œuvre est très intéressante, et tout guitariste peut en tirer parti, sans pour autant lui ressembler, par des détails, des ornements…, comme tu le disais précédemment. L’ influence de Paco de Lucía est plus directe, et plus rigide. Ce sont deux écoles différentes. Nous tenons tous un peu de Manolo, et un peu de Paco : les « dosages » sont différents selon la personnalité de chacun. Et n’ oublions pas les anciens, surtout Mario Escudero, Sabicas, Niño Ricardo, et Ramón Montoya.

FW : Dans votre manière de jouer à tous les deux, j’ ai admiré le silence. Habituellement, on ne valorise pas beaucoup le silence, mais je lui accorde une grande importance. Vous savez laisser respirer le « toque ».

JLR : Pour moi, le silence est dans la musique le plus important et le plus difficile. Souvent, nous « remplissons » parce que nous avons peur du silence. Mais j’ aime bien laisser le public dans l’ incertitude : « c’ est fini, ou non ? ». L’ autre jour, j’ ai entendu une réponse amusante d’ Enrique Morente à un journaliste : « le public est devenu trop connaisseur ». Je pense que le public du flamenco vient trop souvent au concert pour débusquer des fautes techniques, ou des défauts d’ orthodoxie. J’ aime que les gens soient suffisamment savants parce qu’ ils ont l’ habitude d’ écouter de la musique, mais en même temps suffisamment « ignorants » pour prendre simplement plaisir au concert. Nous avons actuellement beaucoup de bons artistes, jeunes et anciens, qui ont des choses à dire, mais qui sont souvent inhibés par la difficulté de la gamme qui arrive, par la respiration qu’ il faut placer au bon endroit…Quand j’ assiste à un spectacle, je veux juste m’ asseoir et voir ce qui va se passer, sans me demander si c’ est plus ou moins difficile, si c’ est orthodoxe ou non. Quand je joue pour le public, je m’ adresse à sa sensibilité, et non à sa rigueur analytique.

FW : Revenons au silence. Dans votre manière d’ accompagner, vous utilisez peu les rasgueados. Beaucoup de silences, quelques ponctuations en accords, des réponses mélodiques, des contrepoints sur le chant… C est par exemple le cas dans la Farruca du disque de Sonia Miranda, que tu accompagnes. Répétez – vous beaucoup pour obtenir ce résultat, qui tient plus du duo que de l’ accompagnement traditionnel du cante ?

TvdS : Ce disque est le résultat d’ un travail de plusieurs mois, ce n’ est pas de l’ improvisation. Actuellement, les cantaores acceptent volontiers ce travail de préparation minutieux, surtout pour les enregistrements.

JLR : Exact. J’ ai très confiance dans les jeunes artistes. Le flamenco a connu un développement important ces dernières années, et est reconnu partout dans le monde comme un art véritable. Nous en sommes très conscients, et essayons d’ être à la hauteur de notre musique. Nous travaillons dur pour présenter des spectacles achevés, et bien construits.

TvdS : Il faut de toute manière continuer à évoluer. Le répertoire traditionnel est déjà de haute qualité. Si nous voulons apporter une touche personnelle, il faut que nos disques soient très élaborés. Il y a là un vaste champs pour la recherche et l’ innovation, pour faire tien ce qui est ancien et « classique ».

FW : Vous avez présenté un répertoire peu habituel : Cantes de Trilla, Guajiras, Malagueñas, Granaínas et Fandangos de Lucena, Fandangos de Huelva. Nous sommes loin des Tangos et Bulerías qu’ on nous sert à longueur de concerts…

JLR : Jesús Corbacho n’ a que vingt ans, et il a beaucoup de connaissance pour son âge. Il se préoccupe constamment d’ apprendre des cantes et de s’ améliorer. Je pense qu’ il va devenir un grand cantaor, s’ il continue ainsi.

FW : Votre spectacle est très construit et original. Les chorégraphies aussi. Par exemple, la Granaína, avec des séquences ad lib, des accélérations ternaires pour entrer sur les Fandangos de Lucena avec un phrasé interne de Bulería…

TvdS : Nous travaillons ce spectacle depuis plusieurs années. J ‘ai beaucoup travaillé la musique de cette chorégraphie avec Leonor Leal. J’ ai d’ailleurs bien fait, c’ est comme ça que je l’ ai séduite…

FW : Des projets ?

TvdS : Je vais m’ acheter une maison. C’ est mon projet le plus important pour le moment…

JLR : Je travaille actuellement sur un nouveau disque, qui devrait sortir bientôt, après plusieurs années d’ attente. Je pense me consacrer au concert et à mon groupe. Je sens que j’ ai des choses à raconter et que le moment est venu pour moi. C’ est par le concert que je pourrai donner le plus aux gens. Il me semble que c’ est mon devoir à cette étape de ma vie… ; et vivre, ce qui est déjà une aventure.

Propos recueillis par Maguy Naïmi et Claude Worms

LES DERNIERS CDs DE TINO VAN DER SMAN ET JOSÉ LUIS RODRÍGUEZ

Tino van der Sman : « Tino » OFS FR 5096

Ce deuxième enregistrement de Tino van der Sman propose un programme original, avec notamment une Guajira, une Milonga, et un Garrotín, qui montrent le goût du guitariste pour les tonalités majeures et mineures, présentes aussi par les fréquentes modulations du mode flamenco à ces tonalités (Soleá por Bulerías, et passage de la Siguiriya à la Cabal, par exemple).

On trouvera dans ce disque de nombreuses idées originales et stimulantes, comme l’ introduction libre en trémolo pour la Siguiriya ( la guitare étant accordée « por Rondeña »), et surtout les constants changements de rythmes (alternance Taranta / Taranto ; passage de la Cabal à la Bulería ; de la Guajira au Zapateado et au Boléro…) Le style de Tino van der Sman est aussi marqué par une forte dose d’ humour : brusques ruptures du discours musical (« à la Haydn »…), citations bluesy dans les Bulerías, pastiche de Gerado Nuñez dans l’ introduction de la Guajira…

Sur un tapis de percussions discrètes (Cepillo), les arrangements très homogènes ( Borja Évora) tissent une trame instrumentale sur laquelle peuvent se développer à loisir les parties de guitares (beaux contrepoints assurés par Tino), les dialogues instrumentaux ( tres cubain, harmonica, piano, contrebasse) et le cante (Sonia Miranda, Fabiola, et Sebastián Cruz). Le disque se clôt sur une délicieuse vignette purement guitaristique, de ton légèrement « folk », « Memory Lane ».

José Luis Rodríguez : « Compilation select (inéditos) » autoproduction

« Compilation select » regroupe des musiques de scène et de films composées par José Luis Rodríguez entre 1990 et 2002, essentiellement pour Cristina Hoyos : les suites « Acendra » et « Tres mujeres », et des extraits de « Tierra adentro », « Callejuelas de Ponienete », et « Despacito y a compás ». Il s’ agit donc là d’ un disque de compositeur, plus que de guitariste.

En dépit des contraintes liées au genre (synopsis, durées…), José Luis Rodríguez y déploie une riche inspiration, tant dans l’ invention thématique que dans les orchestrations : guitare solo (Siguiriya de « Tierra adentro ») ; chant, deux guitares, et percussions (« Callejuelas de Poniente ») ; deux guitares, flûte, et percussions (suite « Acendra ») ; formation de chambre (cordes et bois) et guitare (« Tierra adentro », et « Despacito y a compás) ; orchestre symphonique et guitare (suite « Tres mujeres », une sorte de suite concertante).

Si certaines pièces n’ ont pas de rapports directs avec le répertoire flamenco, sauf en ce qui concerne l’ harmonisation et les tournures mélodiques, on trouvera cependant dans ces œuvres quelques « palos » stricts : Bulerías, Tangos, Siguiriya, Nana… Comme chez Manolo Sanlúcar, les parties vocales sont toujours des compositions originales, en parfaite adéquation avec le contexte instrumental. De ce point de vue, les trois extraits de « Callejuelas de Poniente » sont incontestablement les plus nettement flamencos : Soleá por Bulería et Bulerías (« El viaje ») ; Fandangos de Huelva (« El beso ») ; Bambera et Alegría (« Epilogo »).

De quoi faire plus ample connaissance avec un musicien attachant, en attendant un nouvel enregistrement à paraître prochainement.

CLaude Worms

APRES LE CONCERT : ENTRETIEN AVEC JESÚS CORBACHO

Jesús Corbacho : Jesús Corbacho Vásquez est né à Huelva en 1986. Il commence dès son enfance à chanter les Fandangos de sa région, et obtient à deux reprises le premier prix du concours « Paco Toronjo » d’ Alosno (1987 : catégorie « enfants » / 1991 : catégorie « adultes »).

Il termine actuellement l’ étude du cante à la Fondation « Cristina Heeren », où il est déjà assistant pour les cours de baile (Rafael Campallo, Milagros Mengibar, et Carmen Ledesma), et travaille donc avec des cantaores prestigieux, comme Esperanza Fernández, Paco Taranto, et José de la Tomasa.

Il chante régulièrement au tablao sévillan « La Casa de la Memoria de Al-Andalus », et participe avec José Luis Rodríguez au nouveau spectacle de Belén Maya, »Dibujos ».

FW : As – tu des antécédents flamencos dans ta famille ?

JC : Non. J’ ai commencé à chanter mes « Fandanguillos » vers deux ans et demi – j’ ai quelques cassettes -, parce que mon père était très amateurs des cantes de Huelva.

FW : Le programme de ce concert était difficile et singulier : cantes de Trilla, Guajiras… C ‘était un choix délibéré…

JC : Totalement, mais pas pour présenter un programme atypique. J’ aime étudier les cantes pour innover sur une base solide, et pouvoir choisir dans une gamme aussi vaste que possible. Je m’ intéresse beaucoup à ces cantes un peu négligés, qui sont là à notre disposition, et qui ne doivent pas se perdre. D’ ailleurs, ils ne se perdront pas, car nous avons actuellement la chance de disposer d’ une discographie abondante et d’ une masse de documents sonores.

FW : Tu te bases donc beaucoup sur les enregistrements anciens. Par exemple, dans les Guajiras, certains détails m’ ont rappelé Manuel Escacena et Cayetano Muriel.

JC : Exact. J’ aime écouter les maîtres du passé, comme les cantaores actuels, bien sûr. J ‘apprécie particulièrement les styles de Niño de Cabra (Cayetano Muriel), Pepe Marchena – il y avait aussi des ornements de lui dans les Guajiras – ou d’ Antonio Chacón. Ce sont des types de voix (« laínas ») qui me conviennent bien. J’ écoute aussi Tomás Pavón, La Niña de los Peines, Antonio Mairena, Manolo Caracol, qui me passionne… Mais je les écoute plus par goût que pour étudier, car l’ idée d’ apprendre phrase par phrase tel ou tel cante finirait pas te faire perdre l’ envie d’ apprendre.

FW : Comment as –tu appris à chanter, en écoutant ces disques, en allant au concert… ?

JC : Non. D’ abord, comme je te l’ ai dit, en chantant les Fandangos avec mon père. Ensuite, à dix ans, j’ ai commencé mon apprentissage à la Peña Flamenca de Huelva. J’ avais aussi entrepris l’ étude de la guitare un an plus tôt. J’ aime beaucoup le toque, et je continue à jouer un peu tous les jours. J’ ai eu la chance d’ obtenir quelques prix, et, il y a trois ou quatre ans, une bourse pour la Fondation « Cristina Heeren ».

FW : Pour ta première série de cantes, tu as commencé par l’ introduction « por Granaína », d’ Aurelio Sellés, à la Malagueña d’ El Mellizo ; tu as enchaîné par la Malagueña Grande de Chacón, et conclu par la Jabera. Habituellement, après la Granaína d’ Aurelio, on termine par la Malagueña d’ El Mellizo, de même tessiture. Les trois cantes que tu as interprétés supposent un ambitus très ample. Tu aimes la difficulté…

JC : C ‘est ce que je te disais précédemment. Je n’ aime pas faire comme tout le monde. Un cantaor doit chercher à étendre son registre, à être aussi à l’ aise dans les graves que dans les aiguës. C’ est par la difficulté que l’ on peut progresser. Si je ne prends pas de risques à vingt ans, quand le ferai – je ?

FW : Comment choisis – tu les letras ?

JC : Il est important d’ être conscient du texte que l’ on porte, pour être capable de transmettre le message. Si tu ressens réellement ce que tu dis, le public aussi, en dépit de l’ obstacle de la langue, pour ceux qui ne comprennent pas l’ espagnol. Si tu chantes pour chanter, sans te soucier du texte et de ce qu’ il exprime, juste parce que telles ou telles letras te reviennent en mémoire, il est beaucoup plus difficile de toucher la sensibilité des gens.

FW : Quand tu introduis des détails personnels dans les cantes « classiques », comment fais – tu ? Tu répètes beaucoup mentalement, jusqu’ à ce que…

JC : La vérité, c’ est que je n’ ai pas une bonne oreille pour décalquer des cantes. Si je me proposais de chanter une Malagueña exactement comme Chacón, je n’ y parviendrais pas. Il existe des cantaores qui ont cette faculté, ou ce défaut, selon les points de vue. Je pense pour ma part que c’ est une qualité. Mais au final, il faut de toute façon s’ approprier les cantes. Quand tu écoutes un cante par plaisir, tu chantonnes (« vas cantineando ») en même temps, et inconsciemment, tu le transformes en fonction de ta propre personnalité. Ce n’ est pas un processus prémédité, par lequel tu déciderais de modifier telle ou telle phrase d’ un cante ; ça vient spontanément, et inconsciemment.

FW : Prépares – tu un disque ?

JC : Non, pas encore. Je ne voudrais pas mourir sans laisser quelque chose enregistré… Mais pour le moment, je suis surtout occupé par le « cante pa’ baile ». A vingt ans, il me reste beaucoup de temps pour apprendre, et je ne me sens pas encore prêt.

Propos recueillis par Maguy Naïmi et Claude Worms

SPECTACLE DU 24 NOVEMBRE 2007

La Maison des Cultures du Monde accueillait, les 23 et 24 novembre, pour la deuxième année, de jeunes « artistes émergents de la scène flamenca », qui s’étaient produits, dans une manifestation, dénommée festival « Larachí Flamenca », laquelle rythme, avec d’autres évènements (« Jovenes Flamencos », festival de Triana, « Fragua » de Bellavista »…) le mois de juin à Séville.

Ainsi était donnée l’occasion aux parisiens d’assister à un spectacle annoncé comme la réunion d’artistes lauréats des prestigieux concours de flamenco.

En soi, l’initiative doit être saluée, car notre capitale n’est pas très ouverte aux jeunes talents du genre, et, pour voir les « pointures », il faut attendre les évènements organisés tous les deux ans par un théâtre national, ou, prendre le risque, quand les productions sont privées, de voir si les vedettes annoncées seront ou non au rendez-vous.

La première impression de la soirée du samedi 24 novembre fut bonne.

Un auditorium confortable, facilement accessible par le métro depuis peu ressuscité, des équipements sonores de qualité, laissaient présager un bon moment, même si quelques places marquées comme réservées dans une salle où le placement est annoncé « libre », rappellent qu’il y a aussi des « V.I.P » dans le flamenco.

Pas de percussions, pas d’archets et pas d’instruments à bec ; bon présage pour l’auteur de ces lignes que la fusion et la world music laissent circonspect.

Entrèrent en scène deux jeunes guitaristes, Oscar Lagos et José Acedo, qui tenaient des vraies guitares (ni pans coupés, ni électro-acoustiques, ni vernis « carotte »).

Pendant les quarante-cinq minutes du spectacle (hélas un peu court), ils en ont fait un usage remarquable, intervenant à deux, sauf pour un thème, avec une virtuosité et une rythmique irréprochables.

Jeunes comme eux, les autres artistes, Ana Morales et David Pérez à la danse, Miguel Rosendo et Rosario Amador au chant, ont offert une prestation d’une qualité artistique indéniable, mais qui pouvait paraître par trop académique.

Ana Morales a dansé les Fandangos avec la bata de cola et David Perez la Farruca en costume traditionnel (pantalon gainé à taille haute, bottines et gilet andalou) ; ni baskets, donc, ni torse nu, ni bottines argentées – tant mieux.

Les zapateados, les braceos, les pitos des danseurs et les palmas étaient sans défaut. Le chant était clair et juste, mais, lui aussi, articulé sur des letras bien classiques « (una Farruca en Galicia amargamente lloraba » –Farruca - ; « en aquel pozo immediato dondé beben mís palomas » – Tientos -).

L’exercice du Martinete, chanté sans guitare et loin des micros, avant d’être rythmé par les claquements de mains et de pieds, fût réussi, avec évidemment une différence de tessiture entre la voix claire et puissante de Miguel Rosendo et celle, plus expressive de Rosario Amador, laquelle a su montrer, à la fin du spectacle – sur une « pata de Bulería » – qu’elle en avait sous les semelles.

Egalement exécutés avec succès les Tientos, terminés por Tango et la Soleá por Bulería, qui a achevé cette brève représentation.

En somme, du bel ouvrage, mais peut-être sans ces quelques instants magiques de spontanéité ou d’inspiration, qui, lorsqu’ils existent, chavirent l’amateur averti et enthousiasment le profane.

La pression de l’apprentissage et la recherche de perfection qui s’imposent aux lauréats d’un concours, n’étaient donc pas absents de cette soirée, où ces jeunes artistes de talent ne se sont véritablement libérés des postures imposées qu’à l’occasion de leur retour sur scène pour une « fin de fiesta », réclamée et saluée par des applaudissements nourris.

Pour ma part, j’ ai donc globalement apprécié cette soirée, même si, resté un peu sur ma faim, je l’ai quittée avec le sentiment que le meilleur restait à venir.

Jean Darche

Pour sa part, le photographe a regretté :

Une Farruca trop rigidement chorégraphiée, au détriment de la spontanéité.

Pour le cante, l’ association cantaor / cantaora, qui handicapait Rosario Amador, contrainte à forcer sa voix.

La briéveté du spectacle.

Mais il a particulièrement apprécié :

L ‘excellence des deux guitaristes, tant pour les introductions que pour les falsetas (le plus souvent avec des capodastres décalés).

Les Alegrías initiales, avec une chorégraphie très complète, de plus en plus rare actuellement.

Les Tientos – Tangos, chantés dans la plus pure tradition.

Les Martinetes, avec une séquence de palmas époustouflante.

La Soleá por Bulería très enlevée.

Le rappel, por Bulería, qui enfin libère la spontanéité des artistes.

Photos : Jean-Marie Nègre





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