Les fondateurs de la guitare flamenca soliste - Manuel Cano

dimanche 24 août 2008 par Claude Worms

BIOGRAPHIE

Manuel Cano Tamayo est né le 23 février 1925 à Grenade. Il mène parallèlement de brillantes études, qui le conduiront à devenir ingénieur hydraulique, et son apprentissage de guitariste. En 1940, Niño Ricardo le considère déjà comme un futur virtuose et lui offre une guitare de Domingo Esteso. Il fréquente très jeune des musiciens comme Manuel Jofré, les membres du trio Albéniz, José Corrales, et surtout Ángel Barrios qui lui dédiera de nombreuses compositions. Ces rencontres détermineront sans doute ses options esthétiques originales : recherche d’ un langage musical clairement orienté vers le concert en solo, sonorité proche de celle de la guitare classique, et conviction que le folklore andalou est la source principale du répertoire flamenco. Initié très tôt à ce folklore par ses parents (son père jouait de la guitare, et sa mère du laúd), il l’ étudia plus tard sur le terrain alors que, jeune ingénieur, il était chargé de repérer des nappes phréatiques.

C’ est à la suite d’ une rencontre avec Andrés Segovia, en 1958, qu’ il opte définitivement pour la carrière musicale. Dès 1959, il enregistre son premier disque ("Suite granadina / Flamenco clásico" - RCA), et se produit en concert à Séville et à Grenade. Une première tournée en France en 1960, et surtout le succès du disque "Evocación de la Guitarra de Ramón Montoya" (Hispavox - 1962) lui valent une reconnaissance internationale. Dès lors, Manuel Cano ne cessera plus d’ enchaîner enregistrements et concerts, dans la plupart des pays d’ Amérique latine et d’ Europe, au Japon, aux USA, en URSS, en Iran, Irak, Tunisie... Ces récitals ne l’ empêchent pas d’ accompagner régulièrement quelques uns des plus grands artistes du cante et du baile : Antonio Mairena, Naranjito de Triana, Curro de Utrera, Manuel Cobo "Cobitos", Fosforito, José Menese, Carmen Linares, Enrique Morente, Alfredo Arrebola, Curro de Lucena, Pastora Imperio, Pilar López, Lucero Tena...

Manuel Cano fut aussi l’ un des premiers guitaristes flamencos, après Sabicas et Mario Escudero, à consacrer une part importante de son travail à l’ élaboration de duos de guitares : d’ abord avec Victor Monge "Serranito", puis avec son fils, José Manuel Cano Robles. Enfin, son goût pour l’ expérimentation et sa solide formation musicale expliquent quelques collaborations plus insolites : avec la soprano lyrique Dori Ferrer ou avec le poète Benitez Carrasco...

Autre trait singulier, Manuel Cano est aussi actuellement le seul guitariste-musicologue de l’ histoire du flamenco. Sur la base de collections patiemment constituées, de 78 tours "incunables" et de guitares historiques (actuellement conservées à la "Fondation Manuel Cano" de Tokyo), il publie en 1986 la première grande étude consacrée à la guitare flamenca ("La guitarra, historia, estudios y aportaciones al arte flamenco" - Servicio de publicaciones, Universidad de Córdoba). Cet ouvrage avait été précédé de multiples conférences dont il assurait lui-même l’ illustration musicale, notamment dans le cadre du "Centro de estudios de música andaluza y de flamenco", patronné par l’ UNESCO : "La guitarra flamenca : sus origenes y transformaciones" (1969) ; "Recital sobre géneros hispanoamerícanos" (1972)... Ces travaux de recherche conduisirent naturellement Manuel Cano à devenir le précurseur de l’ enseignement de la guitare flamenca au conservatoire. Reçu titulaire de chaire en 1982 au Conservatoire de Madrid, il enseigna d’ abord au Conservatoire de Cordoue (où il forma José Antonio Rodríguez, Paco Serrano...), puis au "Real Conservatorio de Música Victoria Eugenia" de Grenade.

Manuel Cano nous a quitté le 12 janvier 1990, léguant une oeuvre considérable qui marquera l’ histoire de la guitare flamenca.

LE STYLE DE MANUEL CANO

Par ses choix esthétiques originaux, Manuel Cano occupe une place singulière dans l’ histoire de la guitare flamenca soliste. La plupart de ses compositions reposent sur deux principes fondamentaux :

1) La volonté de nettement distinguer les solos de concert et la guitare flamenca traditionnelle :

_ Une sonorité qui allie la puissance du flamenco et la "rondeur" du timbre classique. C’ est ce qui explique le choix de guitares en palissandre. Manuel Cano fut le premier flamenquiste à utiliser ce type d’ instrument, et son exemple fut suivi par la plupart des grands interprètes postérieurs, à commencer par Victor Monge "Serranito, Manolo Sanlúcar, et Paco de Lucía.

_ Le remplacement fréquent des rasgueados par des arpèges pour l’ exposition du compás (cf : notre transcription).

_ La substitution, à la succession traditionnelle de falsetas hétérogènes, d’ une forme plus rigoureuse fondée fréquemment sur un thème principal rappelé plusieurs fois au cours de la composition, alliée à une construction globale privilégiant une intensification progressive de la tension musicale (la Zambra "Cuevas del Sacromonte", la Taranta "Duendes de Antonio Chacón"...)

_ La fréquence et la longue durée des modulations, inhabituelles à ce degré dans le toque traditionnel, soit pour exposer un nouveau thème mélodique ("Fandangos de la Alpujarra"), soit pendant tout ou partie d’ une falseta ("Cuevas del Sacromonte"), soit pour la réexposition d’ un thème (cf : notre transcription).

_ L’ utilisation d’ une tonalité ou d’ un mode non traditionnels pour certaines formes : Fandangos en tonalité de Sol Majeur et en mode flamenco de Si, Serrana et Tientos en mode flamenco de Ré, Minera en mode flamenco de Do#.. ;

_ La fréquence d’ accordages non standard : 6ème corde en Ré utilisée systématiquement pour les formes "por medio" ; accordage Ré / Sol / Ré / Sol / Si / Mi ("Fandangos de la Alpujarra", les Alegrías "Puerto de Cádiz") ; accordage Ré / La / Ré / Fa# / Si / Mi (l’ accordage "por Rondeña" expérimenté par Ramón Montoya. Manuel Cano l’ utilise très fréquemment pour d’ autres formes : Serrana, Tientos, Zambra... - toutes en mode flamenco de Ré).

Manuel Cano avec Curro de Lucena

2) Le deuxième principe stylistique des oeuvres de Manuel Cano est la référence constante au cante :

On la trouvera d’ abord dans de très nombreuses harmonisations de thèmes populaires. Sur ce point, Manuel Cano applique à ses propres compositions la thèse, à laquelle il tenait beaucoup, selon laquelle les origines du flamenco seraient à chercher dans le cancionero populaire andalou.

Surtout, d’ un point de vue rythmique, il tente fréquemment d’ évoquer la liberté et la richesse du cante, toujours en subtil décalage par rapport à la rigidité métrique de l’ accompagnement du guitariste :

_ Par un rubato très fréquent et plus ou moins prononcé, notamment sur les accords arpégés et les harmonisations des thèmes mélodiques (ce qui le rapproche de guitaristes contemporains comme Manolo Sanlúcar, Rafael Riqueni, ou José Antonio Rodríguez).

_ Par le non respect, épisodique et volontaire, du compás métrique, ou par la suspension momentanée de l’ alternance dans les formes à mesures alternées (Petenera, Siguiriya, Serrana...).

D’ autre part, l’ oeuvre de Manuel Cano comporte aussi un grand nombre d’ harmonisations de thèmes populaires et de compositions originales d’ inspiration folklorique, qui le rattachent à la lignée de compositeurs-guitaristes comme Julian Arcas, Miguel Llobet, Emilio Pujol, ou Ángel Barrios. Il a d’ ailleurs consacré un disque à des pièces de Ángel Barrios, dont il a par ailleurs arrangé, en en accentuant le caractère flamenco, quelques compositions : la Guajira "De Cádiz a La Habana", ou les "Bulerías del Macaco", rebaptisées "Bulerías del Albaïcin" (cf : notre transcription). Aucun autre guitariste flamenco n’ a développé à ce point cette veine folkloriste ("Suite granadina" ; "Temas españoles" ; "Collección de tonadas andaluzas" ; "Tensión de sonoridades para dos guitarras flamencas", en duo avec Victor Monge "Serranito"), qui inscrit Manuel Cano dans la tradition classique des écoles nationales de l’ époque romantique.

Claude Worms

Discographie

Au risque de nous répéter, nous ne pouvons, une fois de plus, que déplorer l’ état anémique des rééditions en CD des guitaristes qui font l’ objet de cette série d’ articles. C’ est d’ autant plus scandaleux, dans le cas de Manuel Cano, que ses enregistrements ont été réalisés en Espagne, et non aux USA (Sabicas, Mario Escudero), ou en France (Luis Maravilla). Prions donc le label Hispavox de bien vouloir sortir de quelque cave obscure les bandes dont il dispose, avant que les rats ne les dévorent : notamment les deux chefs d’ oeuvre que sont "El flamenco fabuloso de Manuel Cano. Andalucía en la guitarra" - LP Hispavox HH 10295, et "Temas flamencos para concierto" - LP Hispavox HH 10342. Seraient aussi les bienvenus : "Tensión de sonoridades para dos guitarras flamencas" (duos avec Victor Monge "Serranito") - LP Hispavox HH 10300 ; "Motivos flamencos para dos guitarras" (duos avec José Manuel Cano Robles) - LP Hispavox HH 510433 ; "Collección de tonadas andaluzas" - LP Hispavox HH 10374 ; et "Díalogos flamencos" (avec le cantaor Curro de Utrera) - LP Hispavox HH 10267.

En l’ état, on devra se contenter de :

Solo

"Maestros de la guitarra flamenca, vol. 3" : Planet Record P 1003 CD (quatre titres, couplés avec des solos d’ Estebán de Sanlúcar, Victor Monge "Serranito", et Juan Serrano).

"Maestros de la guitarra flamenca, vol. 2" : Hispavox 7 94603 (la seule réédition en CD d’ Hispavox porte sur les interprétations, par Manuel Cano, des compositions de Ramón Montoya ! Un comble...).

Interprètes de Manuel Cano

José Manuel Cano Robles : "En tu recuerdo" : Pasarela AMCD-004

Miguel Ochando : "Memoria" (Granaínas) : Ambar AMB 06018 CD

Bibliographie

Manuel Cano : "La guitarra : historia, estudios y aportaciones al arte flamenco" - Servicio de publicaciones. Universidad de Córdoba, 1986 (réédition récente, avec CDs. Contient aussi quelques partitions d’ oeuvres de Manuel Cano)

Partitions

Claude Worms : "Maestros clásicos de la guitarra flamenca, vol. 2 : Manuel Cano" - Editions Combre, Paris, 2004

Transcription de "Bulerías del Albaïcin"

Extrait du LP Hispavox "Temas flamencos para concierto"

JPG - 413.9 ko
Bulerías del Albaïcin / page 1

JPG - 432.4 ko
Bulerías del Albaïcin / page 2

JPG - 433.3 ko
Bulerías del Albaïcin / page 3

JPG - 400.7 ko
Bulerías del Albaïcin / page 4

JPG - 425.2 ko
Bulerías del Albaïcin / page 5

JPG - 407.1 ko
Bulerías del Albaïcin / page 6

JPG - 296.6 ko
Bulerías del Albaïcin / page 7

Galerie sonore

Manuel Cano : "Bulerías del Albaïcin"


Bulerías del Albaïcin




Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | visites : 7132506

Site réalisé avec SPIP 1.9.1 + ALTERNATIVES

RSSfr

Mesure d'audience ROI statistique webanalytics par WebAnalytics