Carlos Piñana à l’ Institut du Monde Arabe

Concert, enregistrements, et entretien.

mercredi 9 avril 2008 par Claude Worms

Carlos Piñana donnait un concert le 4 avril dernier, à L’ Institut du Monde Arabe, en compagnie du luthiste irakien Naseer Shamma, et du percussionniste Miguel Ángel Orengo. Nous ne pouvions manquer cette occasion de faire plus ample connaissance avec ce jeune guitariste et compositeur, qui a déjà à son actif quatre enregistrements solos, et une "Messe flamenca".

Né à Cartagena en 1976, Carlos Piñana a baigné dès son enfance dans la culture flamenca. Son grand père, le cantaor Antonio Piñana Segado, (1913 - 1989), fut l’ un des maîtres incontestables des "Cantes de Minas", dont il nous a transmis une bonne part du répertoire, ainsi que des variantes personnelles. Son père, Antonio Piñana Calderón (1940) est un remarquable guitariste, dont l’ abondante discographie démontre le double talent d’ accompagnateur du cante, et de concertiste. Les plus anciens d’ entre nous se souviendront sans doute de sa participation aux conférences et aux stages organisés par Robert J. Vidal. Enfin, le frère de Carlos, Curro Piñana (1974), a recueilli l’ enseignement de son grand père (Cantes de Minas), mais il est aussi un excellent cantaor "généraliste", qui sait conjuguer de manière originale l’ orthodoxie et le cante contemporain (notamment celui d’ Enrique Morente).

Parallèlement à la guitare flamenca, Carlos Piñana a étudié la guitare classique au Conservatoire de Cartagena. Titulaire du diplôme supérieur du Conservatoire de Murcia, il y occupe actuellement la Chaire de Guitare Flamenca. Il a obtenu de nombreux prix, dont le "Bordón Minero" du "Festival International de Cante de las Minas" de La Unión (1996), et "Prix National de Guitare de Concert Ramón Montoya" du "Festival d’ Art Flamenco" de Cordoue (1998).

A la fois soucieux de respecter la tradition, et ouvert à toutes les rencontres, Carlos Piñana a joué, au court de ses tournées internationales, avec un grand nombre de musiciens issus d’ autres cultures musicales, notamment du jazz, des musiques maghrébines, et des traditions de Proche et du Moyen-Orient.

Concert à l’ Institut du Monde Arabe, le 4 avril 2008

Sous le titre générique de "La Méditerranée des musiques", l’ Institut du Monde Arabe présente régulièrement des cycles de concerts proposant un riche panorama des musiques savantes et populaires (traditionnelles et contemporaines) du bassin méditerranéen, ainsi que des rencontres stimulantes entre des musiciens issus de cultures musicales différentes. Dans ce cadre, le flamenco est fréquemment au programme, avec, pour la saison 2007 - 2008, l’ ensemble sévillan "Semblanza de flamenco" ("Les nuits andalouses II", le 15 décembre 2007), la compagnie Marc Loopuyt ("Les trois Andalousies", les 16 et 17 mai 2008), et une rencontre entre le virtuose irakien du oud Naseer Shamma et Carlos Piñana ("Les virtuoses du luth et de la guitare", les 4 et 5 avril 2008).

Le concert laisse une large place à l’ improvisation : Carlos Piñana nous confiera au cours de notre interview qu’ il ne peut répéter avec Naseer Shamma qu ’ une fois par an, pour de courtes tournées. La complicité entre les deux musiciens en est d’ autant plus remarquable. Le programme est constitué de quatre pièces en duo (en fait en trio, avec la participation de l’ excellent percussionniste Miguel Ángel Orengo, partenaire habituel de Carlos), encadrant deux solos de chacun des protagonistes.

Le jeu de Naseer Shamma est d’ une inventivité sonore et d’ une virtuosité exceptionnelles. Nous avons été particulièrement frappés par l’ intensité de son engagement émotionnel, qui touche immédiatement le public (même le plus néophyte, ce qui est notre cas). Sa longue première improvisation nous a semblé relever du genre du Taqsïm traditionnel (sans garantie, compte tenu de notre navrante incompétence en la matière). Son deuxième solo était plutôt une composition personnelle, de forme thème et variations, rythmiquement très impressionnante, et non dénuée d’ humour.

Symétriquement, Carlos Piñana a d’ abord interprété une longue composition en deux parties (Minera et Fandangos de Huelva), puis des Guajiras plus légères : les deux pièces étaient extraites du programme d’ un prochain CD presque achevé, dont les partitions devraient être publiées simultanément.

D’ un point de vue rythmique, le seul terrain d’ entente entre les deux cultures musicales est visiblement la Rumba, ou le Tango (c’ est aussi le cas pour toutes les autres expériences de ce type : par exemple, les enregistrements d’ El Lebrijano avec des orchestres de musique arabo-andalouse, ou encore, le projet précurseur que fut "Macama jonda" - 1983). Les quatre improvisations en trio étaient donc de forme identique : de longues suites alternant des épisodes ad libitum (de type "questions - réponses" entre les deux solistes), à tempo modéré (pour les "flamencos", de type Zambra ou Tango lent), et à tempo rapide (pour les "flamencos", de type Rumba). Compte tenu des spécificités des deux instruments, l’ improvisation mélodique était plus souvent assumée par Naseer Shamma (le oud est un instrument essentiellement monodique), Carlos Piñana apportant pour sa part un accompagnement harmonico-rythmique toujours très attentif et pertinent.

Enregistrements de Carlos Piñana

"Palosanto" (Big Bang BB 45 / 2001)

Dans son troisième enregistrement, Carlos Piñana établit définitivement les bases d’ un langage musical original, dont les grandes lignes sont clairement dessinées dans la Taranta "In memoriam", un hommage à son grand-père. Le projet esthétique peut être défini comme une interprétation contemporaine des caractères traditionnels spécifiques de chaque forme. C’ est ainsi qu’ on trouvera dans cette Taranta de subtiles antithèses, entre picado traditionnel et harmonisation originale, ou, à l’ inverse, accords ("posturas") traditionnels et gammes plus ou moins éloignées du mode flamenco (le plus souvent empruntées au jazz). On notera aussi la prédilection du compositeur pour les contrastes de registres, utilisés comme ponctuations du discours musical, et réalisés en traits virtuoses fulgurants (le plus souvent en blocs "picado / arpège d’ accord / picado", l’ arpège servant de transition pour le saut de registre.

Mais c’ est surtout par l’ interprétation que le jeu de Carlos Piñana est immédiatement identifiable : une sonorité très maîtrisée, et surtout un contrôle très précis des nuances de dynamique, assez rares chez les guitaristes flamencos. (d’ où, sans doute, le titre de l’ album, "Palosanto" - palissandre : référence à l’ instrument, au bois, et donc au son). De ce point de vue, le style du guitariste peut être rapproché de celui de maîtres comme Victor Monge "Serranito" ou Manuel Cano, et est sans doute imputable à sa double formation, flamenca et classique. On retrouvera ces qualités (avec cependant moins de références traditionnelles) dans une autre très belle compsition, la Rondeña "Evocación".

La troisième réussite incontestable de "Palosanto" est l’ Alegría "Mar de sueños". Nous y retrouvons l’ actualisation du toque traditionnel avec une variation originale sur le thème de l’ "escobilla", avant le cante composé par Curro Piñana, sur le modèle des Alegrías d’ El Pele. Surtout, cette composition est essentiellement pensée harmoniquement : de nombreuses falsetas sont construites sur des marches harmoniques. Ce primat de l’ harmonie explique la logique implacable de l’ improvisation de la seconde guitare (réalisée par Carlos) dans la dernière partie des Alegrías, et sera accentuée dans l’ album suivant.

Le reste du programme de "Palosanto" comprend deux compositions d’ inspiration "classique" ("Balada" et "Divertimento"), et trois formes "festeras" moins convaincantes (Rumba, Tangos, et Bulerías), réhaussées par de prestigieuses collaborations : Eva Durán (qui partage le cante avec Curro Piñana), Carles Benavent, Jorge Pardo...

"Mundos flamencos" (Big Bang /Cambayá BB 463 / 2003)

Dans "Mundos flamencos", Carlos Piñana applique l’ esthétique définie par 3palosanto" à de nouveaux territoires musicaux (d’ où le pluriel du titre), avec un programme plus variés, et surtout plus dense, que pour enregistrement précédent : nous parcourons en effet divers mondes musicaux, dans lesquels la guitare flamenca peut être la protagoniste (le court et inclassable premier thème, "Locura", peut de ce point de vue être considéré comme une déclaration programmatique) :

_ une Soleá traditionnelle (guitare solo), tant par son mode et son harmonie que par son phrasé rythmique (le guitariste y évite volontairement les syncopes et contretemps contemporains).

_ une Alegría à deux guitares, la seconde (jouée aussi par Carlos) improvisant sur le canevas harmonique des falsetas de la première (en quelque sorte, une extension de la fin de l’ Alegría du CD précédent).

_ une Siguiriya et une Farruca dans lesquelles nous retrouvons les improvisations de la seconde guitare, avec cette fois l’ intrusion du baile (Javier Latorre), sur des codas "accelerando". Les improvisations sont souvent structurées par des leitmotivs (Siguiriya), et réalisent à nouveau une antithèse entre tradition et toque contemporain : exécutées par des techniques de main droite monodiques (picado et attaque butée du pouce, donc l’ antique "toque a cuerda pela’"), elles empruntent fréquemment aux gammes "jazzy". La Farruca, très minimaliste, est aussi une démonstration de l’ enrichissement que peut apporter le contrôle de la dynamique au "toque flamenco".

_ une Rumba où la guitare flamenca dialogue alternativement avec une guitare électro-acoustique et une guitare rock fortement saturée (Chema Vilchez). Une idée à creuser : les possibilités apportées par le "sustain" peuvent évoquer efficacement le cante (Ian Davies avait déjà fait une tentative de ce genre, pour une Cabal, dans un enregistrement Hispavox de 1976).

_ enfin, deux oeuvres pour guitare flamenca et orchestre symphonique (Orquesta sinfónica de la Región de Murcia ; arrangements : Carlos Piñana, Lázaro Issaqui, et Raudel Betancourt ) : "Mi gente" (Introduction et Tanguillo), et la suite "Esencia" (Adagio, Fantasia, Bolero, et Taranta). Si ces deux pièces évoquent naturellement les compositions similaires de Manolo Sanlúcar, elles s’ en démarquent cependant par le parti pris d’ alternance stricte entre l’ orchestre et la guitare : jamais ils ne dialoguent de manière concertante. La Taranta conclusive de la suite "Esencia" est construite sur des contrastes sonores que nous retrouverons à la fin de la "Misa flamenca" : introduction de la guitare soliste, épisode orchestral, et cante a capella de Curro Piñana.

"Misa flamenca" (Karonte 7716 / 2007)

La "Messe flamenca" est un genre à part entière, dont la naissance discographique remonte à 1966, avec la "Misa del cante grande" (Emilio González de Hervás), et la "Misa flamenca" de José Torregrosa (textes : Ricardo Fernández de la Torre). Parmi les autres réalisations importantes, nous rappellerons la "Misa flamenca... en Sevilla" (Antonio Mairena, 1968), la "Misa flamenca" de Paco Peña (1991), et la "Misa flamenca" d’ Enrique Morente (1991).

Malgré leur diversité, ces oeuvres ont établi quelques règles plus ou moins respectées par les différents maîtres d’ oeuvres : intimisme et respect de la liturgie, certaines formes flamencas attachées au Gloria et au Credo (respectivement : Fandangos "abandolaos" ou "Fandangos de Huelva" ; Petenera, ou Toná et Siguiriya), base musicale fondée sur le duo cantaor / tocaor, emprunts aux "letras" populaires et poèmes originaux pour les textes. Les réalisations divergent par contre quant aux effectifs mobilisés : strict duo chant / guitare (Mairena) ; interventions intermittentes des orgues (González de Hervás) ; utilisation de choeurs polyphoniques (Torregrosa et Peña). On ne s’ étonnera pas que Morente déroge à la quasi totalité de ces règles, avec des compositions originales (cante) ; l’ inclusion d’ un violon, d’ une contrebasse, et de percussions (c’ était aussi le cas pour Paco Peña) ; l’ utilisation, en plus des choeurs, de voix solistes et d’ un récitant ; et des textes d’ auteurs classiques (Fray Luis de León, San Juan de la Cruz, Lope de Vega, Juan del Encina...)

Commande du "Festival Murcia Tres Culturas", la "Misa Flamenca" de Curro et Carlos Piñana se conforme à certains de ces usages : intimisme ; textes populaires ou signés par Juana Ramón Hurtado et Curro Piñana ; et choix des Fandangos de Frasquito Yerbabuena pour le Gloria, et de la Petenera pour le Credo.

Mais elle innove par bien des aspects, notamment par ses effectifs et son plan d’ ensemble. L’ ouvre est écrite pour chant et guitare flamencos, quatuor vocal, parcussions (Miguel Ángel Orengo), et quintet de cordes (deux violons, deux altos, et une contrebasse : Quinteto Diapasón, arrangements du premier violon, Armando García), le duo cantaor / tocaor n’ étant pas systématiquement l’ élément central de chaque pièce. D’ autre part, voix et instruments sont traités de manière très différente. Les arrangements de cordes sont le plus souvent contrapunctiques, ou utilisés pour des effets sonores (pizzicato, figuration de rasgueados - Fandangos de Frasquito Yerbabuena...). La guitare s’ y insère le plus souvent comme un sixième instrument, pour enrichir la texture, mais intervient aussi parfois comme instrument concertant ("Tarde de inspiración", seul épisode purement instrumental de la messe). L’ écriture des voix est au contraire plutôt verticale, note contre note, sur des harmonies consonantes, dans le strict respect de l’ écriture liturgique (" à la Palestrina"), mais aussi quelquefois à des fins rythmiques (syncopes sur les Fandangos de Frasquito Yerbabuena).

Le plan d’ ensemble est d’ une remarquable rigueur. Les trois premiers épisodes ("Petición de perdón", Gloria, et Credo) sollicitent la totalité des effectifs. Le quatrième (Ofertorio) est une transition vers le decrescendo sonore qui va suivre : disparition du quatuor vocal, introduction des cordes avec guitare concertante, suivie d’ une Granaína en duo cante / guitare. Après l’ intermède instrumental ("Tarde de inspiración"), le Padre Nuestro reprend le plan de l’ Ofertorio, avec cette fois une introduction en sextuor (guitare fondue dans le tissage des cordes), puis une Cartagenera de Curro Piñana accompagnée de manière très traditionnelle et discrète par Carlos. "Cordero de Dios" est une Soleá traditionnelle en strict duo chant / guitare. Enfin, la messe s’ achève par un contraste maximum entre la Comunión (pas de forme flamenca : une mesure à 4/4, de tempo modéré, parfaitement adaptée au caractère processionnel de cette phase de la messe) avec l’ effectif au complet, et le Salve chanté a capella par Curro Piñana.

Entretien avec Carlos Piñana

Davantage qu’une interview, c’est une conversation amicale dans un café parisien, le lendemain de son premier concert à l’Institut du Monde Arabe,que nous avons eue avec Carlos Piñana. Connaissant le travail de transcription effectué par Claude Worms, il a choisi de nous parler d’emblée d’un projet de transcription de sa musique , de ses études classiques , et de son expérience de professeur au conservatoire de Murcia, (le seul avec celui de Córdoba, a avoir une chaire de Flamenco), de sa famille , de ses projets discographiques.

Carlos est en train de faire une transcription de sa propre musique en écriture contemporaine avec le programme "Sibélius. Il y travaille beaucoup, avec minutie, car le plus dur est selon lui , la transcription des rythmes. La grande majorité des transcriptions lui semblent lacunaires : il y manque toujours les indications nécessaires à l’ interprétation (tempos, agogique, et surtout, nuances de dynamique). Parfois même, selon lui, beaucoup de notes ne sont pas transcrites.

Il a étudié la guitare classique, mais aussi le solfège, l’ harmonie, et l’ analyse musicale au Conservatoire, et est actuellement professeur au Conservatoire de Murcia pour les élèves du niveau supérieur. Ce sont des élèves qui étudient l’harmonie, l’analyse musicale, et le contrepoint classiques ; en parallèle, ils étudient le flamenco : harmonie, histoire du Flamenco, guitare d’accompagnement, et guitare soliste. Ils en sortent selon lui avec une très bonne formation.Carlos adore enseigner sa propre musique et celle des autres guitaristes.

Sa famille est très connue dans le monde du flamenco. Son grand-père était "le spécialiste" des chants du Levant. Il interprétait le répertoire des "Cantes de Mina". Son père, guitariste très connu lui aussi dans le milieu flamenco, a connu le Madrid de l’époque des "Tablaos". Il y a côtoyé Camarón, Paco Cepero, Paco deLucía et d’autres... Ses soeurs ont également étudié la guitare mais elles ont opté pour d’autres études comme la médecine , par exemple. L’un de ses frères, Pepe, est professeur au conservatoire de danse , et l’autre, Curro, est cantaor.

Carlos et Curro Piñana

Carlos aime à parler de ses élèves. Beaucoup viennent d’autres horizons musicaux, ce sont surtout des guitaristes classiques. Il les initie à ce qu’il appelle "la vivencia flamenca" ( une certaine façon d’être ), leur conseille d’en écouter beaucoup, de ne pas se focaliser sur la virtuosité, mais d’essayer d’intérioriser le "soniquete flamenco" . "La technique, avec le temps, on arrive toujours à en acquérir une, mais le "swing" le "feeling" flamenco, on ne peut pas l’étudier. A force de s’en imprégner, on arrive à l’intérioriser, et ensuite il ressort tout naturellement dans notre façon de jouer" nous explique-t-il. Carlos insiste sur la nécessité de comprendre ce que l’ on joue. C’ est pourquoi, dans ses cours, l’ étude d’ un "toque" ou d’ une falseta commence toujours par une analyse de leur harmonie, et des thèmes mélodiques qui en sont issus (modes et gammes, carrure rythmique...). C’ est en particulier indispensable pour aider les guitaristes classiques à penser comme les "flamencos" : ce sont souvent des virtuoses du déchiffrage, mais leur lecture est trop exclusivement horizontale, alors que nous (les flamencos) pensons d’ abord harmoniquement, par progressions de "positions" de main gauche ("posturas").

" Jouer une Bulería avec un certain "aire" ("feeling", balancement rythmique...), ça ne s’ enseigne pas. C’ est à force d’en écouter qu’on peut y arriver. Il faut aussi jouer pour accompagner la danse, c’est très formateur pour jouer "a compás". L’ accompagnement du cante aide beaucoup lorsqu’on compose, car on transcrit sur la guitare toutes ces mélodies écoutées chez les chanteurs. Il faut écouter beaucoup de flamenco, tout le temps, en voiture, à la maison,et toute sorte de flamenco, celui qu’on faisait il y a cinquante ans ( Pepe Marchena, Pepe Aznalcollar , Manuel Vallejo, Manolo Caracol... ) et le Flamenco contemporain : "parce que , ensuite, quand on en a beaucoup écouté, au moment de composer, tout cela remonte à la surface, et on peut crééer son propre langage", ajoute-t-il.

On peut jouer en imitant un autre guitariste,mais il faut à son avis avoir son propre langage, sa technique propre, il faut qu’on puisse dire en écoutant un enregistrement :"ça c’est Carlos Piñana qui joue !" Avoir son propre style et pas forcément une technique éblouissante, c’est cela qui compte. Pour le chant c’est pareil, bien que dans ce domaine il soit plus difficile de créer, la forme des "cantes" étant complètement déterminée. C’est pourquoi un chanteur comme Enrique Morente lui semble particulièrement intéressant, bien qu’il ait ses détracteurs... Mais pour Carlos Piñana, Morente est en train de créer une nouvelle forme de flamenco. Son frère Curro est un grand connaisseur des "cantes de Levante", il les tient de leur grand-père, mais il a créé des variantes à l’intérieur des "Cantes de Minas", qu’ il est parvenu à s’ approprier, en leur donnant une tournure personnelle. Carlos adore accompagner son frère sur ces styles.

Le père de Carlos l’ a inscrit au Conservatoire pour y étudier la guitare classique. Il a commencé à y étudier à onze ans, et comme tous les enfants il aurait préféré jouer avec les copains ou jouer du flamenco. Son père savait, lui, que des études au Conservatoire seraient bénéfiques pour son fils, qu’il y travaillerait la technique, mais pour Carlos, c’était un monde complètement différent, beaucoup plus contraignant. On l’avait obligé à changer la position de sa main droite, et cela a été dur. Le classique, il l’étudiait à la maison, il ne le jouait pas sur scène. Mais travailler pendant plusieurs heures la guitare classique l’empêchait de jouer correctement le flamenco, car la position de la main droite n’était pas la même, et vice versa... Pendant dix ans il a eu du mal à mener de front les deux disciplines. Mais c’ était aussi une expérience très enrichissante. L’ étude de Bach et des compositeurs espagnols (deux répertoires qu’ il aime beaucoup l’ a beaucoup aidé à apprendre la composition. Il lui arrive aussi de jouer des pièces classique "à la manière flamenca", ce qui modifie souvent son interprétation de son propre répertoire.

A vingt ans, une fois ses études terminées, il a joué avec son propre groupe et avec son père, puis il s’est présenté au concours de La Unión, qu’il a remporté. Il s’est alors pleinement consacré au flamenco, tout s’ intéressant aussi au jazz, afin d’introduire d’autres apports dans la musique flamenca.

Carlos et Curro Piñana

Pour Carlos , le son est très important. Le technicien qui le sonorise est également guitariste. Il n’a pas pu le faire venir à Paris et il le regrette. Un spectateur qui assiste à un concert sans connaître le Flamenco va d’ abord être touché par le son, l’ équilibre de la balance, la dynamique... Faute de connaissance approfondie des formes flamencas, c’ est surtout l’ interprétation qui peut parler à la sensibilité des auditeurs. Beaucoup de guitaristes flamencos jouent "à fond la caisse" et favorisent trop le côté technique. Ils créent une situation de stress, et à un moment donné le spectateur est complètement perturbé. Il faut varier, jouer fort quand cela s’impose, mais si on joue par exemple une Minera, on ne peut pas la jouer comme une Bulería. Tout instrumentiste est obligé de travailler, il doit apporter à un public averti, l’harmonie, la technique, la "flamencura", être également attentif à tous les paramètres, et en particulier à la dynamique. C’ est en étudiant des partitions classiques, et en analysant leurs indications concernant l’ agogique et la dynamique, que Carlos a pris conscience de leur extrême importance. Le guitariste qui lui paraît exceller dans ce domaine, c’est Vicente Amigo.

En ce qui concerne son expérience de concerts avec des musiciens issus d’autres sphères musicales, Carlos nous confie qu’il croit davantage dans la fusion des musiciens que dans celle des musiques. Lorsqu’il joue avec un musicien comme Naseer, par exemple, il essaye non pas de s’approprier sa musique, mais de sentir ce qu’il veut transmettre, et à son tour, de lui transmettre ce que lui même ressent. Cela peut créer parfois non pas de la fusion, mais de la confusion... Cela ne le gêne pas, il aime prendre ce genre de risque en direct. Définir le mot "fusion" lui semble difficile. Pour lui, on ne peut pas, en jouant deux musiques, en créer une troisième, ce qui constituerait une "fusion" au sens propre du terme.

Pour Carlos Piñana, "il y a dans le flamenco plusieurs mondes" : le flamenco traditionnel ; le flamenco contemporain, qui inclut dans sa propre esthétique des emprunts, à d’ autres musiques traditionnelles, au jazz... ; le flamenco "classique", qui transpose à l’ orchestre symphonique, ou aux formations chambristes, le langage musical de la guitare flamenca. C’ est pourquoi il a intitulé un de ses disques "Mundos flamencos". Les arrangements pour deux guitares dans ses enregistrements sont improvisés. Il compose et enregistre d’ abord la voix principale, et ajoute ensuite lui même la deuxième guitare. Il improvise sur les harmonies première voix, et peut aisément se "laisser aller", puisqu’il s’ agit de sa propre musique. Pour son nouvel enregistrement, il a cependant fait appel, pour la première fois, à un second guitariste.

Pour la messe, Curro et Carlos ont été totalement libres de leurs choix. Le commanditaire ("Festival Murcia Tres Culturas") leur a donné les moyens nécessaires, et le label "Karonte les a beaucoup aidés pour la production et la diffusion de l’ album.

La "Misa flamenca" a été conçue comme de la musique de chambre. Carlos ne voulait pas que la guitare flamenca soit au premier plan, mais au contraire qu’ elle soit un instrument parmi d’ autres. C’ est la voix qui devait constamment être mise en avant. "C’ est la première fois que nous avons travaillé véritablement ensemble, mon frère et moi. Jusque là, je lui demandais de créer une ligne de cante pour certaines de mes compositions, ou bien j’ accompagnais un de ses cantes. Curro, par notre grand-père, connaissait très bien les textes liturgiques. Il en a fait une adaptation littéraire, en s’ inspirant aussi de "letras" populaires de Cartagena. Pour ce disque, le processus a été très simple, et j’ ai monté la structure de l’ ensemble chez moi". Carlos nous confie que la Soleá a été improvisée directement dans le studio "Nous allions quitter le studio, et nous avons senti qu’ il manquait quelque chose. Nous avons commencé "por Soleá", et enregistré une seule prise. Nous avons même gardé les imperfections, pour conserver le côté "naturel" de la musique improvisée.

Ce disque a reçu un très bon accueil de la critique. "Nous avons apporter une autre façon de réaliser une messe flamenca. Même si l’ on peut y trouver de nombreuses réminiscences classiques, sa forme et sa structure sont très flamencas".

Carlos ne compte pas trop sur la vente de ses disques. Réaliste, il sait que pour vivre, un guitariste flamenco doit surtout jouer en concert (et, dans son cas, enseigner). Après les deux concerts à l’ IMA, il part jouer en Allemagne dans un club de jazz. Autant d’ occasion de compléter ses revenus par la vente directe de ses albums. Il a déjà en tête un nouvel enregistrement, déjà presque terminé. Il sera plus traditionnel que les précédents quant à son instrumentation, avec cependant des harmonies contemporaines. Le label Karonte est tout à fait ouvert à ce projet, et prêt à le produire. Reste à trouver le temps de le finaliser, mais Carlos a beaucoup d’ autres concerts en perspective.

Propos recueillis par Maguy Naïmi et Claude Worms


Galerie sonore

Carlos Piñana : "In memoriam" (Taranta) / extrait de CD "Palosanto"

Carlos Piñana : "Bordoneando" (Siguiriya) / extrait du CD "Mundos flamencos"

Curro et Carlos Piñana : "Cordero de Dios" (Soleá) / extrait du CD "Misa flamenca"

Curro et Carlos Piñana : Comunión / extrait du CD "Misa flamenca

Carlos Piñana


Partitions

Carlos Piñana : falsetas por Soleá (extraites de "Cordero de Dios")

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Soleá / page 1

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Soleá / page 2

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Taranta
Siguiriya
"Cordero de Dios" (Soleá)
"Comunión"

Forum




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