Hommage à Chano Lobato

lundi 13 avril 2009 par Claude Worms

Après Aurelio Sellés, La Perla de Cádiz, Pericón de Cádiz, Manolo Vargas, Chato de La Isla..., nous venons de perdre avec Chano Lobato, décédé le 6 avril dernier à Séville, l’ un des derniers grands dépositaires de la tradition du cante gaditan.

Né le 7 décembre 1927 à Cádiz, orphelin à quatorze ans, Juan Miguel Ramírez Sarabia "Chano Lobato" a appris le cante dans la rue et les tavernes proches du port. Dure école de la misère, pendant les pires années du franquisme : il travaille les jours fastes comme manoeuvre sur les quais, et chante la nuit pour tenter d’ arracher quelques "duros" aux clients du bar "La Privaílla", du night-club "Pay-Pay", ou de la "Venta la Palma. Il y rencontre d’ autres compagnons de galère, tel Pericón de Cádiz et Capineti à "La Privaílla", ou Antonio el Herrero à la "Venta La Palma". A l’ époque, ses modèles sont Pericón, Tía Luisa la Butrón (grande créatrice de Cantiñas), Rosa la Papera (la mère de La Perla de Cádiz), Manolo Caracol, et, surtout, Aurelio Sellès, dont il perpétuera toute sa vie le style et le répertoire.

Chano Lobato suit Aurelio Sellès à la "Venta de Vargas", ou dans les fêtes privées où il est engagé, assurant les palmas, et retenant ses leçons. Il apparaît d’ ailleurs à ses côtés dans "Duende y misterios del flamenco", long métrage d’ Edgard Neville tourné à la fin des années 1940. Mais il commence aussi se distinguer dans ce qui restera l’ une de ses spécialités : l’ adaptation "por Bulería" de chansons à la mode. D’ abord le répertoire de Conchita Piquer et de Carlos Gardel, qu’ il entend dans les films programmés par le cinéma "El Cómico", puis une multitude de classiques du répertoire d’ Amérique latine, la Colombiana de Pepe Marchena, et jusqu’ à un hit de Paul Anka, rebaptisé "Adán y Eva". Le génie rythmique est déjà là, avec la virtuosité stupéfiante des "trabalenguas" inspirés d’ Antonio el Chaqueta. Le public du premier "Concours National d’ Alegrías" (Théâtre Manuel de Falla de Cádiz, 1952 - Finalistes : Manolo Vargas, Juan Vargas, Chato de La Isla et Chano Lobato) ovationne ces tours de force (cf : "Galerie sonore" - Bulerías 1) : il obtiendra un accessit cette année-là, et le premier prix l’ année suivante.

Après un premier engagement professionnel dans la troupe de Paco el Americano, Chano travaille à Barcelone, au "Pasaje del Duque" de Séville (1952), et enfin à Madrid, d’ abord au tablao ouvert par Gitanillo de Triana, "El Duende", puis à l’ "Arco de Cuchilleros", où il s’ affirme comme le meilleur "cantaor pa’trás" de sa génération. Il va alors parcourir le monde avec les compagnies d’ Alejandro Vega, Manuela Vargas, Matilde Coral, et surtout d’ Antonio, avec lequel il travaillera 16 ans.

Entre temps, pendant son engagement au "Duende", il avait fait la connaissance de Paco Aguilera, guitariste du tablao, et du label Columbia. Nous devons à ce dernier les seuls enregistrements officiels de La Repompa, et d’ Antonio el Chaqueta, si l’ on excepte sa participation à l’ anthologie dirigée par Perico el del Lunar (réédition, indispensable, par El Flamenco Vive : RCA / El Flamenco Vive 74321 59927 2). Il participe à l’ enregistrement de deux EPs, sous le titre générique de "Conjunto Aguilera", et grave deux cantes : des Alegrías et une Rumba, "Cacharrito", qui obtint un grand succès commercial. La carrière de Chano faillit alors suivre un autre cours, mais, fort heureusement pour nous, la concurrence de Peret le dissuada de poursuivre dans cette voie. Au cours de sa collaboration avec Antonio, Chano Lobato participe en 1966 à la réalisation de plusieurs EPs aux Etats-Unis, patronnés par le guitariste Juan Serrano, en compagnie des cantaores El Sernita, El Chaleco, Pepe Segundo, Domingo Alvarado, et Niño de las Cabezas. Surtout, il enregistre son premier LP, le mythique "Antonio. Genio y duende flamenco" (Columbia CP 9182 - 1967), avec El Sernita, Melchor de Marchena, et les très jeunes Melchor Hijo et Currito de Jerez (le fils d’ El Sernita).

La dissolution de la compagnie d’ Antonio marque une rupture décisive dans la carrière de Chano Lobato. A quarante cinq ans, alors que son prestige de chanteur pour la danse lui assurait des contrats confortables, il décide de tout recommencer à zéro, et de s’ imposer comme cantaor soliste. Malgré le soutient de quelques critiques avisés, tels Antonio Murciano et Fernando Quiñones, ce courage lui valut quelques années difficiles, tant il est risqué de prétendre perturber les habitudes du public, et surtout des "flamencologues" patentés. Un EP de 1972, dans la série RCA "4 cantes de ..." ("Por Fiestas" / "Aires gaditanos" / Bulerías / Alegrías, avec le fameux "tiriti tran" redoublé, qu’ il inventa dans le studio - guitare : Antonio Arenas) prépare le disque manifeste de 1973, "Oído al cante de Chano Lobato", l’ un des joyaux de la discographie flamenca, préfacé et produit par Antonio Murciano (RCA CAS 279 - guitare : Manolo Sanlúcar). L’ organisation du programme annonce clairement le propos, avec une face A qui rompt délibérément avec les "cantes festeros" (Martinete y Debla / Siguiriyas antiguas / Soleares de Cádiz / Granadina y Malagueña). La face B renouait quant à elle avec la "fiesta" : Tientos caracoleros / Aires de Romera / Caracoles nuevos / Alegrías de Cádiz / Tanguillos de Cádiz (et les Bulerías extraites du EP de 1972).

La critique dans son ensemble "découvrit" alors la maîtrise et l’ étendue du répertoire de Chano Lobato : "découverte" étrange, car les cantes qu’ il interprétait pour Antonio excédaient déjà largement le seul registre "festero", notamment ses Martinetes et Tonás en duo avec le bailaor, l’ un des grands moments de ces spectacles. Le cantaor obtient en 1974 le prix "Enrique el Mellizo" du concours de Córdoba, qui inaugure une longue série de distinctions jusqu’ à l’ hommage de 2007 à La Unión, en passant par le "Compás del cante", la "Medalla de Plata de Andalucía", le titre d’ "Hijo predilecto de Cádiz", le "Premio Ondas"...

Pour plus de trois décennies, Chano Lobato était ainsi devenu l’ un des patriarches et des maîtres incontestés du cante. Son style est une synthèse hautement personnelle de ceux d’ Aurelio Sellés pour le répertoire et les mélismes (sans oublier Luisa la Butrón pour les Cantiñas), d’ Antonio el Chaqueta pour le swing et la maîtrise du souffle, et de Manolo Caracol pour le génie de l’ improvisation instantanée (encore qu’ il s’ agisse ici plus d’ un don commun aux deux artistes que d’ une influence). Sans compter son timbre et son émission inimitable, et la puissance dévastatrice des ses entrées (écoutez celle de la Malagueña del Mellizo). C’ est peu de dire qu’ il va nous manquer. Malgré les disques, nous resterons orphelins de ses concerts, et de ses "chistes"...

Claude Worms

Discographie

On se procurera en priorité l’ inestimable compilation produite par El Flamenco Vive, "Oído al cante de Chano Lobato" (2 CDs RCA / El Flamenco Vive 74321 64743 2 - 1998) : intégrale des enregistrements avec Paco Aguilera, Juan Serrano, Antonio, Antonio Arenas et Manolo Sanlúcar - tous depuis longtemps introuvables).

"De Cádiz... aquella venta de Vargas" : collection "Cultura jonda, vol 4" (Fonomusic CD 1392 - 1997) : enregistrements live du concours de 1952 (Chano Lobato, Manolo Vargas, Juan Vargas, Chato de La Isla), couplés avec des cantes de Pericón de Cádiz, Pansequito et Juan Villar.

"Dos mundos cantan" : Pasarela (1992)

"La nuez moscá" : Auvidis Ethnic (1996)

"Chano Lobato y su familia. Con sabor a cuarto" : Gato Montés / Théâtre de Nïmes / Concord (1997)

"Aromas de Cádiz" : Pasarela (1997)

"Que veinte años no es nada" : EMI (2000) (réédition d’ enregistrements de 1962, 1969 et 1980)

"Chano Lobato" : Muxxic (2000)

Bibliographie

Juan José Tellez et Juan Manuel Marqués : "Chano Lobato. Memorias de Cádiz" - Diputación de Cádiz, 2003 (CD inclus)

Auteurs divers : "Chano Lobato : el duende, la gracia y los dones" - Editorial Nausicaa, 2003

Auteurs divers : "Chano Lobato. Toda la sal de la bahía" - Ayuntamiento de La Unión, 2007

Galerie sonore

Bulerías 1 (1952) - guitare : Rafael de Jerez "El Lapiz"

Soleares de Cádiz (Paquirri el Ganté / Enrique el Mellizo / Teresa Mazzantini - 1973) - guitare : Manolo Sanlúcar

Malagueña - Granaína (Aurelio Sellés) y Malagueña del Mellizo (1973) - guitare : Manolo Sanlúcar

Bulerías 2 (1973) - guitare : Antonio Arenas

Alegrías (Aurelio Sellés / Luisa la Butrón) y Cantiña de Las Mirris (1997) - guitare : Paco del Gastor

Martinete y Debla (1997)


Bulerías 1
Soleares de Cádiz
Granaína y Malagueña
Bulerías 2
Alegrías
Martinete y Debla




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