Impressions madrilènes

¡Viva Jerez ! / Corral de le Pacheca

lundi 27 août 2012 par Nicolas Villodre

C’ est devenu une tradition : comme chaque été, notre ami Nicolas Villodre nous envoie quelques cartes postales flamencas de Madrid...

Jerez à Madrid

L’ événement était d’ importance, s’ agissant de la première édition d’un tout nouveau festival estival intitulé Jerez en Madrid. Nous avons eu la chance d’ assister au deuxième spectacle programmé, mi-août dernier, au théâtre néo-rococo Compac de la Gran Vía, une grande salle tout en bois sombre, velours rouge et marbre, ¡Viva Jerez !, une production inédite du Festival de Jerez et du Villamarta.

Malgré quelque erreur de débutant – une dizaine de minutes en trop, qui correspondent, selon nous, aux deux variations offertes en bonus, l’ une de Pilar Ogalla, l’ autre de son alter ego Andrés Peña ; un agencement approximatif de la seconde partie de soirée saboulant l’ excellente amorce ; un temps mort avec cette intervention inutile d’ un machinot alignant dans la quasi-obscurité deux-trois chaises en paille –, la création du dramaturge Francisco López et du chorégraphe Javier Latorre est somme toute d’ un très haut niveau artistique.

David Carpio / Ezequiel Benítez / Miguel Lavi

Le début et le finale, festif, comme il se doit, justifient à eux seuls le déplacement. Le flamenco en général, celui de Jerez en particulier, dont nous avons eu un abstract stylistique très convaincant, peut être rapproché de la belote espagnole qu’ est le subastao, un divertissement de café exigeant lui aussi une part de calcul, de savoir-faire, et même de stratégie ; le joueur de cartes comme l’ artiste de flamenco commence par chanter grâce aux figures les plus nobles dont il dispose et, compte tenu de l’ atout (un autre sens du mot palo) ou de la donne, oblige l’ adversaire à se défausser, fait des appels à son partenaire, avant d’ abattre le reste de ce jeu à contrat proche du jass (mot sonnant curieusement comme jazz), tâchant, tant qu’ à faire, d’ emporter également le dix de der… C’ est par de magnifiques airs a capella, des chants de travail rythmés par des hommes habillés en moissonneurs et portant fier la casquette 1900, jouant du tambourin, faisant sonner les grelots de mulets imaginaires, des chants ancestraux entamés et entonnés par les remarquables Miguel Lavi et David Carpio, que démarre le show…

Tout de suite, nous avons droit à l’ une des révélations du spectacle, avec l’ entrée en scène d’ une nouvelle étoile du baile féminin, la toute jeune et gracieuse Macarena Ramírez, dont la silhouette est soulignée par une épure de bata de cola sombre, d’ un noir teinté de violet, cousue main, dirait-on, sur elle, à même la peau, par Jesús Ruiz. La prestation de la jeune fille est du bel ouvrage chorégraphique, sans la moindre faille ou faute de goût. Bientôt, les deux guitares, Javier Patino et Javier Ibáñez, fileront à leur tour leur trame d’ un canevas tout en finesse, sans anicroche, qui soutiendra danseurs, chanteurs et chanteur-amuseur – El Pescaílla, en l’ occurrence, qui a de faux airs de Kersauzon. Du champ, on passe au bar et du bar au patio (cf. le mur figuré par un simple rideau ocre ajouré). Et de la terre au ciel (cf. la scène comique d’ aéroport, avec les dix artistes en manteau d’ hiver par un soir de canicule soufflée du Sahara). Du tellurique au volcanique ou à l’ atomique – la troupe attend en effet l’ avion devant la mener au Japon.

Javier Patino / Javier Ibáñez

Le premier solo d’ Andrés Peña est épatant, puissant, d’ une grande vivacité ; le zapateado est parfaitement sonorisé (l’ amplification HF du théâtre par José Amosa et les éclairages de MM López et Serna sont au point). Le travail des bras est minimal mais les voltes et les changements d’ axe apportent de la variété à sa composition. Pilar Ogalla s’ avère convaincante en fin de programme, au moment où arrivent les incontournables Bulerías – elle efface sans problème la jeune Macarena, encore un peu tendue et grimaçante dans cet exercice qui demande, au contraire, du relâchement, de la décontraction, voire du dévergondage – ce qui ne veut pas dire du laisser-aller.

Andrés Peña

Les deux passages les plus émouvants sont, d’ après nous, le solo du chorégraphe-danseur, Javier Latorre en personne, qui fait la synthèse d’ un ballet néoclassique d’ autrefois, tout de même quelque peu maniéré et du vrai chic andalou (cf. son beau gilet brodé d’ un motif floral) et le chant à la fois profond et céleste du blond angelot aux formes rebondies, Ezequiel Benítez. Le climax de ce gala.

Pilar Ogalla

Le dernier tableau a précisément pour décor un splendide tableau de Nicolás Soro y Álvarez (peintre né à Saragosse mais qui dirigea l’ École des Arts appliqués de Jerez), une affiche agrandie annonçant la Feria de Jerez de… 1906. Ce qui ne nous rajeunit pas.

Nicolas Villodre

Andrés Peña et Javier Patiño : photos Muriel Mairet


El Corral de la Pacheca

Dans un premier temps, nous voulions tester le Cardamono qui semble avoir pris la relève du Gabrieles, calle Echegaray à Madrid, adresse dont nous avait parlé l’ excellente pianiste de flamenco-jazz, Ariadna Rivas, découverte l’ an dernier à la Casa Patas. Mais, compte tenu de la configuration de ce lieu (un long couloir sans pente débouchant sur une scène minuscule pas bien haute) et du manque de professionnalisme de son personnel (alertés par les avis de spectateurs sur internet, nous avions pris le soin de réserver au premier rang et, malgré tout, on a essayé de nous placer au milieu de la salle, sans le moindre espoir de visibilité, ce qui est gênant pour apprécier pleinement la danse), nous avons demandé notre compte et avons filé illico presto en tacot à l’ autre bout de la ville, en direction de la place de Castille.

C’ est là, rue Juan Ramón Jiménez, dans le quartier des Cortes, que se situe le Corral de la Pacheca, qui a repris le nom de l’ un des tout premiers théâtres espagnols, une salle du 16e siècle achetée par une confrérie religieuse à une certaine Isabel Pacheco, qui n’ est devenu tablao flamenco qu’ en 1971.

On est frappé par l’ immensité du lieu (1700 m2, ce qui n’ est pas rien, sur deux étages ; la structure rappelle un peu celle des chalets de montagne, le bâtiment étant soutenu par d’ énormes poutres apparentes inclinées faisant aussi office de colonnes du temple) par ailleurs destiné à bien d’autres usages que celui qui nous intéresse (location, privatisation, cocktails, déjeuners d’ affaires, séminaires, communions, mariages, boîte de nuit avec boule à facettes, etc.). Malgré la dimension de l’ immeuble, l’ accueil est chaleureux et, ici au moins, la visibilité est possible de tous côtés de la scène. Le public est plutôt familial, bon enfant, à base de groupes de touristes quadragénaires ayant sans doute opté pour la formule dîner comprenant l’ acheminement en car. Mais également de locaux venus boire un verre ou passer un bon moment entre amis. Le site du Corral fournit une liste de VIP ayant fréquenté l’ endroit : le sultan de Brunei, Shirley Maclaine, Montserrat Caballé, Queen (au complet ?), Pierce Brosman, Amalia Rodrigues, Francisco Umbral, Anthony Quinn, Jean-Claude Van Damme…

Le spectacle est des plus corrects. Le tout parfaitement sonorisé et éclairé. Deux guitaristes pros font la pompe, comme souvent, deux sets durant. Un violoniste s’ est joint à la partie, un certain Richard, qui apporte un supplément d’ âme et un certain lyrisme. L’ excellente cantaora Mayte Maya, connue pour sa puissance vocale, prend le relais avec son collègue de bureau et partenaire de jeu, Saúl, au registre plus voilé, plus intime. Les bailaores se contentent du service minimum, vous savez ? ces poses faciles, ces effets de manche et ces simagrées. Les danseuses sont selon nous plus convaincantes, à commencer par la plus expérimentée, Popi, énergique et précise. La jeune et gracieuse Vanesa, bien coachée, fera, on peut l’ espérer, une belle carrière.

Bref, une bonne surprise. Une soirée mal engagée qui se conclut agréablement.

Nicolas Villodre

Photos : Nicolas Villodre





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