Jorge Pardo / Agustín Carbonell "El Bola" : "Desvarios"

dimanche 23 novembre 2008 par Claude Worms

"Desvarios" : un CD Karonte KAR 7800 (2007 / 2008)

Il n’ existe pas, à strictement parler, de "fusion" entre le jazz et le flamenco. La plupart des enregistrements ainsi étiquetés sont en fait des disques de jazz (ce qui, naturellement, n’ est en rien une réserve ou une critique). Mieux vaudrait dès lors utiliser le terme jazz, suivi d’ un adjectif - hispanique, ou andalou, comme il est d’ usage pour le jazz manouche, le jazz afro-cubain... (c’ était d’ ailleurs l’ option choisie par le projet "Jazzpaña", auquel Jorge Pardo a participé). C’ est que l’ initiative de telles démarches nous vient en général de musiciens issus du jazz, qui utilisent les formes flamencas comme de simples cadres rythmiques, sans modifier par ailleurs réellement leur langage harmonique (comparable à celui du jazz modal apparu dans les années 1960), ni la structure thème / chorus. La guitare flamenca, les palmas, ou le cante sont plus des "citations", fréquentes dans le jazz, que de réelles inflexions esthétiques. Logiquement, et à l’ exception notable de la Siguiriya, de plus en plus sollicitée, les formes de prédilection de ce type de formations sont les compases les plus proches des mesures "classiques" (Tangos, Tanguillos, Rumba...) et la Bulería, dans la mesure où sa réduction à des medio compases à 6/8 peut être assimilée à une sorte de "4/4 ternaire" (c’ est d’ ailleurs la raison pour laquelle Jorge Pardo a pu interpréter des standards du jazz "por Bulería", par exemple le "Donna Lee" de Charlie Parker - "Cicadas", ACT 9209-2, 1992).

"Desvarios" ne dément pas cette règle, avec deux Rumbas, deux Tangos, un Tanguillo, une Bulería, une Siguiriya, et quatre compositions non assignables à une quelconque forme flamenca, malgré le sous-titre - Zambra - de la dernière plage (la Granaína est un solo d’ Agustín Carbonell "El Bola"). Le style de Jorge Pardo fait référence à l’ idiome musical des combos des années 1950 / 1960, entre jazz cool et hard bop (Miles Davis, dont il a repris "Nardis" et "Blue in green", Stan Getz, ou encore le John Coltrane de cette période - voir ici certains passages de "La zambra mora de Rafael"), avec quelques inflexions afro-cubaines ou brésiliennes, et semble à peu près définitivement établi depuis les historiques et indispensables "Cicadas" et "Veloz hacia su sino" (Nuevos Medios 15 629, 1993), deux disques auxquels participait déjà El Bola. Au risque de paraître iconoclaste, je persiste d’ ailleurs à penser que ces enregistrements sont beaucoup plus convaincants que ses prestations dans le sextet de Paco de Lucía (ce qui ne retire rien au génie de ce dernier) : la densité harmonique des thèmes y offre à l’ évidence une base plus propice à une improvisation de type jazz.

Pour sa part, El Bola est l’ un des rares guitaristes flamencos qui aient réellement, et de longue date, travaillé l’ improvisation (je garde encore en mémoire quelques excellents concerts au "Café Central" de Madrid, en duo avec le contrebassiste Javier Colina, alors que son premier disque, "Carmen", venait à peine de paraître - Messidor 15814, 1991). Famille flamenca apparentée à Sabicas (un père cantaor - Agustín Montoya "Gitano de Valladolid", et un frère bailaor - Pepe "El Molilo") ; une fréquentation assidue de jazzmen comme Pedro Ojesto, Javier Colina, et naturellement Jorge Pardo ; un long séjour au Brésil qui a sans doute enrichi considérablement sa palette harmonique : donc, un "triple cursus" qui ne saurait nuire...

"Desvario" est un titre trompeur : aucun "délire" ou "égarement" dans cet album (traduisons, peut-être, par "caprice") dont les arrangements sont au contraire très travaillés. Il s’ ouvre sur un court thème, "Manos al aire", en forme de carte de visite et de déclaration d’ intentions : entrée en scène successive des musiciens, et thème répétitif en strates superposées, "à la Astor Piazzola", qui sert d’ écrin à un bref solo de Jorge Pardo. La plupart des compositions se réfèrent à la structure thème / chorus, mais la récurrence serrée des thèmes, avec des arrangements subtilement modifiés, et la brièveté des chorus évoque par instant l’ alternance cante / "paseo" du duo voix / guitare flamenca. La plupart des solos sont dévolus à Jorge Pardo et El Bola (sauf pour les deux Rumbas, avec de courtes improvisations du pianiste), mais le contraste de leurs styles respectifs, liés à leur formation musicale, renouvellent constamment l’ intérêt : improvisation à partir de la grille harmonique pour Jorge Pardo, et paraphrase mélodique pour El Bola. Les autres musiciens prennent en charge les exposés des thèmes, la section rythmique, et des transitions très habiles sur lesquelles repose la cohérence de l’ ensemble : Sergio Ceballos - piano, José Gregorio Lovera - violon, Juan Miguel Guzmán et José Miguel Garzón - contrebasse, Paco Vega, percussions. La voix d’ Enrique Bermúdez "El Piculabe" s’ intègre parfaitement au groupe, dans un style évoquant tour à tour Camarón (Tango) et Rafael Amador (Bulería).

Seuls deux titres échappent à ce schéma : le Tango "Pañi/H2O", conçu comme un accompagnement du cante avec "estribillos" instrumentaux ; et la Siguiriya "La guitarra de mi abuelo", vaste crescendo et accelerando sur des paraphrases de l’ accompagnement traditionnel, conclu par un cante a capella sur fond de palmas (Siguiriya de Paco La Luz).

Le programme est complété par un solo de chacun des deux principaux protagonistes. Pour Jorge Pardo, "Desvarios orbitales" à la flûte : on y admirera, comme d’ habitude (cf : "Eterno", dans "Cicadas"), la diversité du timbre, de très beaux graves, et surtout un remarquable travail sur le souffle et l’ attaque, qui donnent à l’ instrument un relief rythmique peu courant (on pense parfois à certains soliloques de Steve Lacy à la clarinette). Pour El Bola, la Granaína "Vacíos", une pièce construite comme un triptyque jazz / flamenco / jazz : thème initial modulant, développé sur une harmonisation très jazzy (cf : transcription) / arpège, trémolo, et falseta au pouce flamencos / réexposition du premier thème, avec variations.

Claude Worms

Transcription

El Bola : extrait de "Vacíos" (Granaína)

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Granaína / page 1

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Granaína / page 2

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Granaína / page 3

Galerie sonore

Jorge Pardo / El Bola : "La guitarra de mi padre" (Siguiriya)

El Bola : extrait de "Vacíos" (Granaína)


"La guitarra de mi abuelo"
"Vacíos" (extrait)




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