Le Kathak des Maharaj (Musée Guimet, 26 et 27 mars 2010)

Anuj Mishra, Arjun Mishra et Smriti Mishra (Musée Guimet, 11 et 12 juin 2010)

samedi 12 juin 2010 par Nicolas Villodre

Isabelle Anna et Deepak Maharaj : danse

Le maître Jaikishan et son orchestre : musique

Auditorium du Musée Guimet / 26 et 27 mars 2010

Grâce à Anna-Nicole Hunt, nous avons pu assister, fin mars 2010, à un brillant récital de danses, le Kathak des Maharaj, programmé par Hubert Laot, en collaboration avec le Centre Mandapa, à l’Auditorium du musée Guimet, là où s’était produit en 1956 le mythique Ravi Shankar.

Le kathak est une expression originaire du nord de l’Inde. Le mot signifie conter et, de fait, la danse est assez voisine d’une pantomime narrative chargée d’illustrer les légendes du Ramayana ou de la Bhagavad-Gita. Imprégné à la fois d’hindouisme et de culture moghole, le kathak est un style unique – hindo-musulman.

Religieuse au départ, la danse s’est sécularisée sous l’influence islamique, ce qui est rare et qui mérite d’être souligné. Elle a en effet quitté le temple pour le palais princier puis pour la scène et le plateau de cinéma – dans les musicals bollywoodiens récents, notamment ceux avec la superstar musulmane masculine Shahrukh Khan, les numéros chorégraphiés sont tous plus ou moins à base de kathak. Après ce détour par le divertissement de courtisanes aguichantes à peine voilées, le kathak est redevenu une danse, disons, sérieuse.

On notera d’ailleurs au passage que le chorégraphe londonien contemporain Akram Khan, qui a collaboré, entre autres, avec Sylvie Guillem, utilise cette danse comme point de départ (et aussi d’arrivée !) de son travail personnel. Inutile de dire que certaines danses soufies et bien des éléments du flamenco (le zapateado, par exemple) gardent trace du khatak.

La troupe que nous avons vue cette année était composée de trois musiciens (un joueur de tablas, un chanteur s’accompagnant à l’harmonium à soufflet, un violoneux produisant ses accords avec un sarangui en arkhor) et de deux danseurs, tous issus de la dynastie Maharaj – famille dont les amateurs de danse indienne connaissent bien le trésor vivant Birju Maharaj.

Deepak Maharaj, son jeune fils, se situe dans cette lignée de danseurs ininterrompue depuis le 18e siècle. Jaikishan Maharaj, le fils aîné, est à la fois maître de ballet et percussionniste – il maîtrise l’art du pakhawaj et celui du tabla. Les deux fistons perpétuent le style de la Kalka Bindadin Gharana, qui est réputé au-delà de Delhi pour sa polyrythmie et son élégance.

Formée à la musique, à l’art du théâtre et à la danse, Isabelle Anna pratique sa discipline depuis une bonne dizaine d’années. Passée par le Kathak Kendra de New Delhi, elle est considérée comme l’une des meilleures élèves de Jaikishan.

Du point de vue technique, on peut observer que les avant-bras du danseur et ceux de la danseuse ne cessent de s’agiter en tous sens, de brasser ou de mouliner l’air comme des ailerons extraordinairement mobiles, d’indiquer des directions possibles ou les enchaînements à venir. Les gestes aident sans doute l’interprète à trouver son équilibre dans l’ espace. Ils n’ont plus rien à voir avec les mudras traditionnels – les symboles codés des mains provenant du bhârata natyam. Allégés de leur contenu, ils sont devenus des signes purs – des motifs ornementaux.

Par moments, les interprètes tendent leur index en direction du public à la manière des chanteurs de rap qui pratiquent ce qu’on appelle l’art du pointing – gestuelle elle-même inspirée par l’affiche de propagande militariste américaine datant de la guerre de 14 dans laquelle le personnage de l’Oncle Sam proclamait : « We need you ».

Le jeune homme donne de sa personne mais pas de toute sa personne. On a l’impression qu’il s’économise. Qu’il en garde sous le coude. Qu’il marque. De toute la soirée, il ne bougera ni le torse, ni les deltoïdes, ni les biceps, ni les hanches. Alouette ! En revanche, sa tête – les abhinayas ou expressions du visage – et les extrémités de ces membres sont étonnamment expressifs : ainsi, on ne pourra pas dire qu’il n’a pas bougé le petit doigt ! Les terminaisons de ses membres inférieurs sont son principal outil de travail – un instrument musical à part entière, comme c’est le cas chez les grands tap-dancers.

Les sons qui résultent des frappes des pieds nus sur le sol – la musique d’un zapateado sans savates, les claquettes d’un va-nu-pieds – , les coups secs, les caresses, les battements, les frottements, les plaintes de ses plantes sont prolongés par le tintinnabulement de clochettes vibrant aigrement, une stridulation de criquets, un entêtement de crotales d’ Egypte, un écoulement de bâton de pluie d’ Afrique ou d’ Amérique, un crissement de cymbales de tambourin. Ils correspondent à des syllabes ou à des mots qu’on nomme des bols. Il débute son programme par deux variations rigoureuses et exigeant du savoir-faire, l’une sur un rythme à 16 temps, l’autre sur un cycle de 14.

La jeune femme est fluide, sa danse, fluette – pas assez dense, pas assez musclée. Isa contrôle parfaitement la situation, exécute avec précision les détails, faits et gestes de sa choré, effectue de petits sauts inattendus, procède à de nombreux changements d’ axe, avec le sourire, comme le veut la coutume. Elle se révèle douée en matière de pirouettes – elle en annoncera et énoncera, sous forme d’onomatopées rythmées, un paquet, qu’elle exécutera, sitôt dit sitôt fait, toujours dans le sens anti-horaire, une série de... 33 tours, nombre magique s’il en est, qui fait songer aux disques vinyles d’antan, vous savez ? ce qu’on appelait aussi des LPs. La belle ne manque pas d’élégance. Un peu tendre, c’est certain, mais elle a l’avenir pour elle, Isabelle. D’ici à quelque temps, les moments de grâce qu’elle nous a octroyés à petites doses ce soir-là s’intensifieront au cours du gala.

Après plusieurs récits simples concernant Shiva et Radha, contés en duo ou en solo, quelques démos ludiques et des exhibitions techniques, des stylisations ou imitations animales amusantes (l’ éléphant et son cornac, le paon, etc.), le finale, festif, a multiplié les joutes verbales et gestuelles entre les danseurs, les enchaînements vifs et synchronisés ainsi que des passages laissant libre cours à l’art de l’improvisation. Le dialogue a bel et bien eu lieu entre les danseurs et le tabliste, tous trois virtuoses.

Nicolas Villodre

Photos : Nicolas Villodre


Anuj Mishra : danse

Arjun Mishra : danse, chant

Smriti Mishra : danse

Vikas Mishra : tablâs

Auditorium du Musée Guimet / 11 et 12 juin 2010

Le kathak précède et annonce le flamenco : les musiciens et, surtout, le chanteur se retrouvent toujours en position assise (celle que quelqu’un a eu un jour l’idée d’associer au tailleur) ; le sitar, présent d’un bout à l’autre de la performance, fait penser à la guitare ; les percussions, pieds dénudés, semblent aussi compliquées, sinon plus, que les variations du zapateado ; les gestes des bras font nécessairement songer aux jeux du braceo, tandis que ceux des mains ont perdu la mémoire du mudra pour ne garder que celle de la forme.

Anuj Mishra est considéré comme l’ une des figures actuelles du kathak. Ses mimiques et ses gesticulations rendent les sentiments ou abhinayas des personnages mythiques qu’ il « incarne » ou presque. Sa technique est précise dans le domaine de la percussion corporelle. On pourrait dire que le jeune homme ne manque pas de bols (= syllabes associées aux battements des pieds) et que sa frappe, accompagnée du son aigrelet des grelots chevillés au corps, tombe juste, quelle que soit le nombre de battements, la structure de la phrase, sa vivacité rythmique.

Il en dose l’ intensité, sait la faire varier et produit des notes musicales plus que des sons bruts à l’aide de n’ importe quelle partie de la plante – à cet égard, l’ un des meilleurs passages de la soirée est son solo, trop bref selon nous, composé de puissantes talonnades. Il n’ hésite pas à orienter lui-même les micros de conférence posés au sol, suivant le type de variation qu’ il a prévu d’ exécuter. Une autre partie de sa danse est faite de caresses suivies de légers martèlements du plat du pied qui s’ accéléreront au point de créer l’ illusion optique de l’ autonomie des extrémités distales par rapport au reste du corps...

Celui d’ Anuj Mishra est à la fois gracieux et grassouillet. Il faut croire que les critères de beauté du kathak masculin n’ ont rien à voir avec ceux de notre danse classique. Le garçon est athlétique, ce qui l’ aide à se faire remarquer dans les thoras lorsqu’ il lui prend l’ envie d’ effectuer une impressionnante série de pirouettes – la qualité et la quantité de celles-ci permet de juger l’ interprète de kathak, comme le nombre d’ entrechats exécutés par un danseur de ballet occidental indique son niveau technique.

En duo avec sa sœur Smriti, pour le moment encore un peu tendre ou, plus exactement, inhibée, avec laquelle il a été formé, des années durant, dans le cadre familial, et aussi en trio avec leur professeur de père, danseur de la tradition de Lucknow où il a fondé une dynastie et une école, Anuj a conclu, par son récital, la saison d’ Hubert Laot à Guimet.

Le spectacle, comme c’est l’ usage, débute par l’évocation de Shiva, le danseur cosmique et, à l’occasion, comique, ainsi que celle de Rama, le héros d’ une épopée qui lui doit son nom. Les thèmes des récits en sanskrit qu’illustrent les danses indiennes servent, avec les sujets amusants de pantomimes « animalières », d’ amorces ou de pré-textes à des démonstrations plus formelles, où le signifiant finit par l’emporter sur le signifié – comme qui dirait sur la note d’ intention .

Nous avons apprécié le style de jeu délié, sans pratiquement aucun effet de vibrato, du sitariste ainsi que la dextérité – il n’ y a pas d’autre mot, même si la paume de la main a aussi son... mot à dire – du tambourinaire affecté aux fûts d’une petite batterie de tablâs (deux en permanence et un en réserve de la République).

Après une longue démonstration technique à base d’enchaînements qui ne nous ont pas toujours paru convaincants (la question de la fluidité du style Mishra se pose, selon nous), sur des rythmes à 16 et à 10 temps, le frère et la sœur se sont mis sur leur 31, autrement dit, en tenue de gala, pour un finale des plus agréables. Le dernier numéro a été gracieux et festif, comme une séquence extraite d’ un musical bollywoodien.

Nicolas Villodre

Photos : Nicolas Villodre





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