Escapade madrilène

mercredi 1er septembre 2010 par Nicolas Villodre

Le Corral de la Morería

Veranos de la Villa : Enrique de Melchor et Rafael Riqueni

Si les tablaos ont connu leur heure de gloire dans les années 1960 – 1980, il subsiste encore à Madrid quelques témoins historiques chargés de souvenirs, dont le Corral de la Morería, l’ un des plus célèbres d’ Espagne - donc du monde !

Il figure, paraît-il, dans le best-seller de Patricia Schultz 1000 Places to see before you die, et est étonnamment mentionné par... le Guide Michelin itself. Il faut croire que la formule de dîner -spectacle, qui doit revenir à 80 euros si l’on est sobre côté boisson (soit un peu plus que le Don Camilo, mais bien moins que le Crazy !) satisfait au moins les gastronomes. Pour un simple verre (plus le show, bien entendu), il faudra compter la moitié. Il est difficile d’ y obtenir une place si l’ on ne s’est pas donné la peine de réserver.

Le lieu fut fondé par Manuel del Rey en 1956. S’ y sont produites de très grandes figures de l’ art andalou, dont les photos en noir et blanc saturent un pan du mur dans la partie bar de l’ établissement (Pastora Imperio, Rosario, Manuela Vargas, José Greco, Antonio Gadés, Mario Maya, Porrina de Badajoz, Victor Monge « Serranito », etc), à côté de clichés d’ hôtes célèbres et de stars de l’ écran comme Marlène Dietrich, Lauren Bacall, Omar Sharif, Marlon Brando, Rock Hudson, Burt Lancaster, Muhammad Ali...

La danseuse Blanca del Rey assure la continuité artistique et garantit un niveau professionnel dans une activité de limonadiers qui souvent nous sèvre en ces matières - on pense ici à la boîte de Barcelone, Los Tarantos, où les numéros se succédaient, le soir où nous nous y rendîmes, de façon approximative, à vitesse grand V, suivant une logique d’ abattage digne des cabarets montmartrois, et où l’ un des danseurs faillit perdre un pantalon emprunté à l’ un de ses compagnons de galère, pas vraiment ajusté à sa taille.

Au Corral de la Morería, rien de tel. Les serveurs et serveuses sont impeccablement vêtus, discrets, efficaces. Leur ballet participe à celui d’ incessantes entrées et sorties des artistes, à celui de leurs montées et descentes de potence, facilitées par une poignée en fer fixée à la poutre porteuse qui gêne un peu la vue des spectateurs relégués côté jardin, la scène étant haut perchée et dépourvue de véritable escalier. Le danseur José Jurado, originaire de Cordoue, fit résonner le plancher comme il convient de le faire, tandis que la très fine Sabrina Fernández, galicienne formée en... Argentine, fit montre de toute son élégance. La jeune femme mit du temps à trouver son tempo. On a l’impression qu’ elle est plus à l’ aise dans le vif du sujet, dans la rafale ou la mitraille, que dans les points de détail ou de broderie.

En l’ absence de sono - ce moins est un plus en flamenco, un gage de réelle proximité, d’ intimité et de complicité -, on est obligé de faire appel à un trio de guitares qui se charge non seulement d’ exécuter les lignes mélodiques ou rythmiques des différents palos, mais aussi de couvrir tous les parasites sonores - chocs de vaisselle, cliquetis de couverts, brisures de verres, commandes de cognac... vociférées au bar.

Trois palmeros les aident dans cette tâche, qui alterneront également les parties de cante. Le plus âgé a l’ allure plus séche que sa gorge ; il module une voix ample et simple d’ apparence, puissante et vibrante en tout cas.

Trois belles danseuses font admirer leurs robes de gala parfaitement coupées. Toutes les bailaoras - c’ est nouveau - sont maintenant minces. C’ est plus qu’ une simple tendance de mode, une révolution. La meilleure, techniquement parlant s’ entend, est, ici aussi, la plus agée. La vraie ou fausse - peu importe - blonde manque encore d’ expressivité, selon nous. C’ est la brune piquante qui nous a le plus touchés, bien qu’ elle soit moins expérimentée que la l vétérane.

La sangria était très correcte.

Tablao : Corral de la Morería

C / Morería 17, Madrid

tél. 91 365 84 46

www.corraldelamoreria.com

Guitaristes :

Felipe Maya

Antonio "El Muñeco"

Antonio Santiago

Cantaores :

Alfredo Tejada

Julio Gabarre

Cuquito de Barbate

Compagnie :

Raquel Soblechero

Elena Collado

María Carretero


« Danza de los gitanos »

Veranos de la Villa, Jardines Sabatini / 12 août 2010, 22h

Enrique de Melchor et Rafael Riqueni : guitare soliste

Carine Amaya : danse

Luismi : deuxième guitare

Leo Triviño : chant

Juan Parrilla : flûte

El Guille : percussions

Lola et Marta Heredia : chœurs et palmas

Programme : Rondeña, Siguiriya, « Danza de los Gitanos », Tangos, baile por Soleá, Soleá, Alegrías, Colombiana, Rumba, fin de fiesta por Bulerías.

Depuis plusieurs décennies, le festival « Veranos de la Villa » anime l’ été madrilène avec des spectacles en tout genre (théâtre, spectacles de rue, zarzuela, musiques du monde, jazz… et naturellement flamenco). L’ un des lieux privilégiés de ces festivités est situé dans le parc du Retiro : les Jardines Sabatini accueillaient cette année, du 10 au 21 août, une programmation guère aventureuse, mais de haut niveau : rien moins que José Mercé, Carmen Cortés, Enrique de Melchor et Rafael Riqueni, Enrique Morente, Manuel et Alba Molina en compagnie de quelques membres de la familia Montoya, Eva La Yerbabuena, Gerardo Nuñez, Arcángel, José Menese, Mayte Martín et Farruquito.

Les amateurs de la « sonanta » attendaient naturellement beaucoup du concert des deux guitaristes sévillans. Presque exact contemporain de Paco de Lucía, héritier de la tradition léguée par Melchor de Marchena et Chico Melchor, extraordinaire accompagnateur du cante (sa discographie en ce domaine est l’une des plus impressionnantes du genre) et concertiste d’ un grand professionnalisme (on chercherait en vain dans sa carrière un concert médiocre), Enrique de Melchor représente à lui seul un chapitre entier de l’ histoire du toque du dernier demi siècle. Rafael Riqueni, dont on connaît à la fois le génie et la fragilité, fut sans doute l’ artisan le plus inspiré du renouveau des années 1980, aux côtés de Manolo Franco, Gerardo Nuñez et José Antonio Rodríguez.

Enrique de Melchor a affronté les aléas du plein air des jardins royaux de Madrid, accompagné par un groupe traditionnel, ou, plus exactement, du type de formation auquel on a fini par s’ habituer bon an mal an (le flûtiau traversier et le caisson d’ oxygène péruvien sont devenus des incontournables dans le mundillo flamenco), et a tenu une partie des promesses du programme. On n’ aura malheureusement pu réellement apprécier son jeu virtuose au son clair et net, jamais aigrelet, économe en fioritures inutiles et impeccablement a compás, que dans un trop bref solo por Rondeña. Le groupe est arrivé trop vite, et la guitare d’ Enrique (au demeurant bien secondée par son fils Luismi, en nets progrès), est rapidement passée au second plan d’ un ensemble certes compétent mais passablement routinier.

Après l’ entracte, une fois avalés le tinto de verano (de la Villa) et le pincho de tortilla (ersatz réchauffé de tapa), on a vu le maestro - le mot, pour une fois, n’est pas galvaudé - rejoint par une autre figure de la six cordes, Rafael Riqueni, auquel le lie une longue amitié. C’ était naturellement le moment le plus attendu de la soirée..., avec une certaine anxiété. Depuis plusieurs années, Rafael Riqueni connaît une carrière à éclipses, avec des réapparitions presque anonymes, la dernière en date dans l’ ombre chaleureuse d’ Enrique Morente. On ne l’ avait pas vu depuis longtemps assumer un récital lors d’ un événement de cette envergure. Si son style n’ a rien perdu de son originalité, un mélange unique de préciosité baroque et de modernisme harmonique, son jeu et sa présence en scène restèrent malheureusement comme évasifs et mal assurés. Le meilleur moment fut sans doute la Siguiriya en duo avec Enrique, pendant laquelle il sembla enfin véritablement s’ impliquer, en quelques falsetas incisives.

Flash-back. Auparavant, en fin de première partie, nous avions assisté à un show sinon révolutionnaire, du moins excellent techniquement et guitaristiquement parlant. Les sonorisateurs ont certes eu du mal à trier le bon grain de l’ ivraie - l’ air de musique se mixait à celui du temps, qui était à la tempête. Pas trop de larsen, mais du souffle qui, à première vue ou audit, n’ avait rien de divin.

La divine surprise - on appelle cela le duende - vint du parent pauvre de l’ art gitan - tsigane, roumain, hongrois : même combat ! - qui a toujours été la danse, en l’ occurrence por Soleá.

Or, ce soir-là, Carine Amaya a réussi à se faire un prénom.

Arrivée côte cour - normal ! -, Mme Amaya s’ est imposée d’ emblée comme une composante avec laquelle il fallait compter ou, si l’on préfère, jouer. Luis Miguel, son mari - "le veinard !" lança la voix d’ une gitane venue du public - sait comment la stimuler avec force harmonies dissonantes et frottis de cordes de chat dans le sens du poil. Elle alterna les moues boudeuses, expressionnistes, et zappa les gimmicks habituels pour s’ en tenir à l’ essence de son art, aux pirouettes, à un braceo minimaliste, à un déséquilibre de tout le corps, maintenu comme en lévitation à la force du poignet et à celle de la cheville ouvrière.

On était venu voir Enrique et Rafael, et on a vu Carine. Retenez bien ce nom. On en reparlera !

Nicolas Villodre





Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | visites : 6637992

Site réalisé avec SPIP 1.9.1 + ALTERNATIVES

RSSfr

Mesure d'audience ROI statistique webanalytics par WebAnalytics