Entretien avec Arcángel

dimanche 11 septembre 2016 par Corinne Savy

Au cours de sa brève existence, la revue Flamenco Magazine, dont Flamencoweb est l’héritier, a publié une série d’entretiens dont la plupart, nous semble-t’il, n’ont rien perdu de leur intérêt une décennie plus tard. Nous les proposons donc à nos lectrices et lecteurs

Arcángel - entretien réalisé par Corinne Savy - publication dans le numéro 3 de Flamenco Magazine (novembre / décembre 2005)

Francisco José Arcángel Ramos : ce nom prédestinait-il notre chanteur au don d’une voix si mélodieuse, jouant brillamment des aigus, construisant note après note un chant virtuose soucieux de créativité, écartant tout effet gratuit ? Arcángel offre à l’aficionado une très large gamme de palos aux letras renouvelées. Son appétence musicale, servie par une réelle musicalité et une grande maîtrise vocale, l’entraîne vers une esthétisation du cante. Arcágel est un artiste généreux, soucieux de partager un vrai moment musical avec ses musiciens aux personnalités complémentaires et riches d’une individualité artistique confirmée, comme le guitariste Miguel Ángel Cortés, les paimeros Bobote et El Eléctrico, ou prometteuse comme Dani Méndez à la seconde guitare et Sandra Carrasco pour son interprétation flamenca des fandangos de Huelva dans un mano a mano avec Macarena de la Torre. Un groupe d’artistes bien équilibré et qui, visiblement, prenait plaisir à soutenir son chanteur.

Ce récital avait lieu au Théâtre de Nîmes, dans le cadre du XXXIIIe Congrès International d’Art Flamenco. Nous avons rencontré Arcángel à cette occasion.

Corinne Savy

Corinne Savy : en France, le public te connaît moins bien qu’en Espagne. Tes origines ont-elles été déterminantes dans ton apprentissage du flamenco ? Comment ta rencontre avec le monde du flamenco s’est-elle faite ?

Arcángel : oui, certainement, pour mon chant, mes origines sont importantes, parce que je suis né dans la province de Huelva. Et ce que j’ai connu d’abord du monde du flamenco, ce sont précisément les chants de ma terre. J’ai donc débuté dans un concours de fandangos à l’âge de huit ou neuf ans. A partir de là, poussé par la curiosité, j’ai commencé, trois ou quatre ans plus tard. à essayer d’apprendre à chanter par-ci par-là. J’ai ensuite accompagné Juan Geralde dans les peñas. Puis j’ai rencontré Mario Maya, puis Cristina Hoyos, La Yerbabuena, Javier Barón, Israel Galván et de nombreux autres artistes. Après cette période dédiée au chant pour la danse, j’ai eu l’opportunité d’enregistrer mon premier disque avec Virgin, et j’ai continué mon chemin jusqu’à l’enregistrement du second (« La calle Perdía ». NDR) et j’en suis là actuellement.

C.S. : es-tu né dans une ambiance musicale flamenca ?

A. : réellement non, parce que ma famille n’est pas aficionada au flamenco ; même autour dans mon entourage, personne n’en écoutait. Je ne peux pas expliquer la raison pour laquelle je me consacre au flamenco, si ce n‘est que déjà, enfant, je me rappelle que le flamenco m‘était familier, lorsque je l’écoutais à la radio ou que j’entendais quelqu’un chanter dans la rue. Ce qui m’attirait le plus, c’était bien le flamenco, et non la pop musique, le rock ou les autres genres de musicaux.

C.S. : que signifie alors pour toi la dédicace à ton père de "La calle Perdía" ?

A. : la calle Perdía est une rue du village natal de mon père, Alosno. Dans cette rue, il y a la maison où j’ai vécu presque toute mon enfance et peut-être la partie de ma vie la plus proche de mon père. Ensuite mes nombreux voyages et ma carrière m’ont éloigné du quotidien de ma famille. Mon père est mort juste deux ans avant que je réalise mon premier disque et j’ai voulu lui rendre hommage en lui dédiant un chant. Je m’en suis remis à cette rue qui est celle où mon père mourut. A travers elle, j’évoque le souvenir de toute ma famille.

C.S. : quant à la dédicace de la malagueña "Carril de San Miguel" à Enrique Morente, renvoie-t’elle à certaines influences ou admirations de jeunesse ?

A. : la malagueña est un cas différent. A part mon admiration pour Enrique Morente, qui est claire et logique, je lui dédie cette malagueña parce que j’ai eu l’opportunité de le connaître personnellement, de partager une grande amitié avec lui.

Je crois que ce style de malagueña est attribuée à Antonio Chacón. Je reprends une version personnelle de Morente, qui n’est pas mienne, mais avec mon propre style. Je crois en outre que le milieu flamenco nourrissait encore récemment encore une certaine méfiance à l’égard de Chacón. Mais nous pouvons dire qu’actuellement nous connaissons mieux son style grâce à Enrique. Il est vrai qu’à son époque, il y a eu des artistes qui ont continué dans cette voie : la Niña de los Peines, Tomas Pavón ou Manuel Torres, qui chantaient des compositions de Chacón. Puis vint une époque durant laquelle ce style de chant s’est un peu perdu. Avec l’époque de l’Ópera flamenca, puis avec celle du "mairenisme", cette façon de chanter avait presque disparu.

A mon avis, c’est Enrique Morente qui l’a remise au goût du jour et l’a imposée à sa façon. Il me paraissait donc que je devais lui rendre hommage, car nous connaissons réellement l’œeuvre de Chacón grâce à lui.

C.S. : mais Enrique Morente n’a-t-il pas lui-même appris ce répertoire par l’intermédiaire de Pepe el de la Matrona ?

A. : oui, il est vrai que Pepe el de la Matrona a transmis directement tout cela à Enrique. Mais nous sommes en train de parler de ce qu’Enrique Morente chantait dans les années 1960-1970, parce qu’il est né en 1942. Entre l’époque de Chacón et la génération d’Enrique, il y a eu une rupture avec cette forme d’expression du flamenco, remplacée par d’autres formes expressivité bien distinctes. Il y a eu l’époque d’Antonio Mairena, puis celle de Camarón. Je crois qu’Enrique est le principal défenseur de cette forme de chant. Et il faut l’en remercier.

C.S. : il y a quelque chose qui nous intéresse beaucoup chez toi, c’est ta voix. L’as-tu beaucoup travaillée pour arriver à cette perfection du placement, des modulations et des mélismes, à cette aisance naturelle tant dans les aigus que dans les graves ? Ou es-tu arrivé à ce résultat par la seule écoute de certains chanteurs ?

A. : un peu de tout cela. D’une part, chacun doit développer un style vocal conforme à ses aptitudes naturelles. Il faut le nourrir, le former et acquérir ainsi un peu de marge et d’aisance. Il y a là un lien avec Enrique Morente, parce que je partage avec lui cette esthétique du chant qui s’était perdue, celle de Chacón - une esthétique en quête de finesse, d’un chant qui va flottant sur une ligne mélodique, sans soubresauts trop brusques. Et surtout, une esthétique rappelant que la perfection existe, ou du moins qu’il faut donner la sensation que le chant ne te domine pas, mais que c’est toi qui le domines.

D’ailleurs c’est une des critiques qu’on applique communément à ce type de chanteurs. Je me réclame de cet héritage parce qu’il est celui des artistes avec lesquelles je m’identifie le plus : Pepe Marchena, Manolo Caracol, Tomás Pavón, la Niña de los Peines, Enrique Morente... Bien sûr, c‘est le fruit de l’école à laquelle j’adhère, mais c’est aussi le fruit de mes capacités vocales - c’est dire si je suis conscient que je ne peux pas interpréter le cante d’une autre manière, parce qu‘alors toutes mes qualités naturelles seraient totalement contrariées, cela deviendrait anti-naturel, et je devrais forcer ma voix pour faire quelque chose qui ne lui convient pas.

C.S. : je souhaite évoquer avec toi la personnalité artistique d’Enrique Morente dans le sens d’une communauté d’esprit en ce qui concerne l’expression et la créativité musicales ; ou encore celle de la Niña de los Peines au sujet de l’ornementation mélodique. Mais je ne voudrais pas t’imposer des comparaisons ou des influences.

A. : au contraire j’en suis enchanté, parce que le chant est selon moi un reflet de la vie. Si l’on se réfère à ce qui est à la mode actuellement, ce sont les années 1970. Il y a dix ans, ces années auraient parues dépassées, alors qu’aujourd’hui elles sont considérées comme modernes. Pour le chant, il en va de même : ce type de chant, il y a quarante ans, était "vieux", mais actuellement, devant la vérité imposée par le temps, il semble moderne alors qu’en réalité il est très ancien. Je crois que c’est ce qui grandit cette esthétique. Et c’est elle qu’il me plaît de suivre, sans oublier évidemment les autres, qui me paraissent tout aussi respectables, que je ne peux pas appliquer à ma voix, mais que j’aime écouter.

C.S. : tu as cependant un itinéraire personnel et moderne que l’on entend par exemple dans tes guajiras, ou de façon plus sobre et profonde dans les tonás : la finesse mélodique n’y tue pas le flamenco. Or, le danger serait de faire un flamenco qui ne soit plus que mélodique. Même dans des chants comme les soleares, ta voix très mélodieuse n’ôte rien à la force de l’expression.

A. : je réponds toujours que ça ne m’intéresse pas de renoncer à mon sens de l’esthétique flamenca. J‘essaie donc de la traduire dans mon chant et d’en tirer un bénéfice que j’espère partager. C’est parce que je suis quelque part entre le plus moderne et le plus orthodoxe, mais sans jamais être extrémiste, sans jamais cesser de comprendre que les deux ont du sens. S’ils se complètent harmonieusement, cela donne "quelque chose en plus".

C.S. : pourquoi tes letras sont-elles issues pour certaines de la tradition orale, et pour d’autres des œuvres de poètes ?

A. : je crois que le flamenco possède une poétique très riche, mais qu’il a aussi besoin de se régénérer. Dans mes disques, j’essaie donc que les textes soient cohérents. Et en dehors des auteurs nouveaux qui disent des choses un peu plus actuelles, qui reflètent le monde dans lequel nous vivons, je m’intéresse aussi à cette l’essence des letras traditionnelles. Il me semble que certaines de ces letras sont applicables aux générations actuelles. Par exemple, celle de la toná de mon disque :

¡Ay ! desgraciaíto aquel

que come de mano ajena

siempre mirando a la carita

que si se la ponen malita o buena.

Malheureusement le monde n‘a pas changé et je veux qu’il change. Ce type de letra bien qu’elle soit ancienne, évoque toutefois un vécu. Ce qui n’aurait pas de sens, selon moi, ce serait de chanter ou d’enregistrer des letras devenues désuètes parce qu’elles ne transmettent rien d’actuel. Elles ne peuvent plus donner à penser parce qu’elles ne nous disent plus rien. Celui qui les a enregistrées dans le passé l’a fait selon ses préoccupations du moment.. Mais certaines restent applicables à des situations actuelles. Elles seules m‘intéressent.

C.S. : à propos des artistes avec lesquels tu collabores, tels Juan Carlos Romero pour ton disque, ou ici, ce soir, Miguel Ángei Cortés : il s’agit de deux styles de guitare que nous aimons beaucoup, mais qui sont très différents. Comment s’adaptent-ils à ton chant ?

A. : j’essaie surtout d’être à l’écoute de chacun, sans rien changer à mes propres valeurs, mais en prenant un peu aux deux. En ce qui concerne le concert de ce soir, je pense que Miguel Ángel Cortés est un guitariste qui convient parfaitement à mon style. Il est capable de m’apporter un éclairage totalement moderne, en y ajoutant quelque chose de "rustique". Le programme que nous avons préparé est précisément pensé de cette manière : des thèmes traditionnels dans lesquels nous introduisons des éléments plus populaires, comme une basse ou des percussions.

C.S. : pour conclure, pourrais-tu nous donner ton point de vue sur la situation actuelle du flamenco ?

A. : je pense que le flamenco est sans aucun doute dans un de ses bons moments. Le flamenco artistique, commercialement parlant, est dans sa meilleure phase. Auparavant, le chant flamenco n’était que l’expression de la souffrance, il n’était pas reconnu comme une musique. Dans le passé, le flamenco était considéré comme un folklore et non comme un genre musical à part entière, ce qui est le cas aujourd’hui. Cela me remplit d’orgueil. Actuellement, le flamenco est respecté dans le monde entier comme une musique de haut niveau, comme une culture originale, forte de son afición, et non comme un divertissement gracieux ou exotique. La meilleure preuve en est qu’il y a vingt ans, en France, on ne savait presque rien du flamenco. Aujourd’hui, il entre dans la programmation artistique des théâtres du monde entier - même chez nous...

C.S. : ce que nous ressentons, c’est que les artistes de ta génération sont très préoccupés de ce qu’ils donnent à entendre et à voir au public…

A. : défendre notre art est notre devoir. Il ne s’agit pas seulement de défendre notre carrière personnelle, mais le flamenco. Ce qui nous importe, c‘est que le flamenco avance, qu’il acquière de jour en jour plus d’importance. Pour atteindre cet objectif, il nous faut beaucoup travailler et bien préparer nos concerts.

Propos recueillis par Corinne Savy

NB : dans le cadre du Festival d’Île de France, Rocío Márquez, Arcángel et Miguel Ángel Cortés donneront un récital au Théâtre de la Cité Internationale (Paris) le 1er octobre 2016 à 20h30 (voir notre agenda).

Galerie sonore

MP3 - 3.2 Mo
Fandangos de Huelva

MP3 - 3.9 Mo
Guajiras

MP3 - 4.1 Mo
Malagueña et rondeña

MP3 - 3.1 Mo
Soleares

MP3 - 1.9 Mo
Tonás

Extraits de l’album "La calle Perdía" - un CD Senador CD-02840, 2004

Arcángel (chant) et Juan Carlos Romero (guitare) :

"La calle Perdía" (fandangos de Huelva)

"Si nos diera por pensar" (aires de guajiras)

"Carril de San Miguel" (malagueña - El Gayarrito / Antonio Chacón - et rondeña)

"Los aires llevan mentiras" (soleares)

"A capela" (tonás)


Fandangos de Huelva
Guajiras
Malagueña et rondeña
Soleares
Tonás




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