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Notes d’été sur des impressions de printemps

13ème Festival Flamenco de Toulouse, du 1er au 15 avril 2014
samedi 12 juillet 2014 par Claude Worms

C’était il y a trois mois. La programmation du Festival de Toulouse nous offrait en quatre concerts mémorables un panorama des diverses tendances esthétiques du très dynamique cante féminin contemporain. Par ordre d’entrée en scène : Montse Cortés, Rosario la Tremendita, Gema Caballero et Estrella Morente...
María Luisa Sotoca Cuesta, directrice artistique du Festival Flamenco de Toulouse
María Luisa Sotoca Cuesta et Pascal Guyon (président de l’association Alma Flamenca) ont su donner au Festival (...)


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Notes d’été sur des impressions de printemps

lundi 18 août 2014

De la critique devenue un art de la propagande

En parcourant vos commentaires sur le festival de Toulouse, il me vient à l’esprit un certain nombre de remarques concernant le discours actuel de la critique flamenca en France. À vous lire, ainsi que la plupart de ceux qui commentent aujourd’hui les manifestations liées au flamenco, on a l’impression de parcourir un dépliant touristique, une notice publicitaire vantant les mérites d’un art parfait qui déroule son histoire comme les vagues d’une mer majestueuse. Chaque fois que s’exprime un artiste qui touche de près ou de loin au flamenco, on nous invite à croire que l’on assiste systématiquement à un événement exceptionnel. Il semble que dans ce monde ne règnent que la perfection et l’inspiration. Le vocabulaire de la flagornerie s’en vient à chasser l’inquiétude de l’analyse et malheur à celui qui émet désormais le moindre doute sur l’évolution discutable de cet art. Il est aussitôt renvoyé à ses chères études pour avoir rompu l’harmonie universelle qui régit la belle planète. C’est un fâcheux qui craint l’innovation, un grincheux qui a peur de l’avenir. On l’a vu encore récemment avec la disparition de Paco de Lucía où les éloges unanimes avaient quelque chose d’étouffant, comme si avant ce grand musicien le flamenco n’existait pas, comme si après lui le deuil sera éternel, comme si un homme pouvait à lui seul représenter l’absolu d’un art et qu’il était interdit de contester certaines de ses contributions.
Il est permis de ne pas partager cette unanimité suspecte. Le monde du flamenco est tortueux, vibrant, féroce parfois. Il obéit aux mêmes règles que tous les cercles artistiques, y développant les mêmes forces et les mêmes faiblesses. Aussi me semble-t-il curieux qu’en France jamais la moindre réserve n’émane des présentations et commentaires officiels. Le temple est gardé par des prêtres paralysés d’admiration qui protègent jalousement leur chapelle. Il suffit d’inviter un cantaor, un guitariste ou une danseuse pour qu’aussitôt le duende, cliché aux reflets trompeurs, s’invite à la fête. Et pourtant les exhibitions médiocres, répétitives, stériles ne manquent pas. Elles auraient même tendance à se multiplier en ces temps de conformisme bien-pensant et de mollesse consensuelle.
La présentation d’Estrella Morente relève à mon sens de cette complaisance. La faire passer pour une interprète marquante du répertoire, l’héritière d’une grande tradition, me paraît pour le moins discutable. Elle est plutôt l’émanation d’un flamenco insipide et aseptisé, dénué de toute profondeur, qui encombre les vitrines du spectacle moderne. Même chose pour Montsé Cortes, chanteuse honnête mais sans talent particulier, qui eut jadis l’opportunité de fréquenter les estrades en même temps que Paco de Lucía dans des exhibitions qui n’avaient rien de remarquables, n’en déplaisent aux thuriféraires du natif d’Algeciras. Certes on peut aimer ces artistes respectables mais qui restent des produits formatés par un système commercial arasant, système qui cherche à gommer toutes les aspérités d’un art brut pour plaire au plus grand nombre et les dilue dans l’artifice. Pour renforcer votre propos, vous avez beau vous abriter derrière une érudition sans faille, la flèche passe à côté de la cible car chacun sait que le lierre jaloux de la glose s’étiole quand l’art commence.
Comme un professeur sévère qui réprimande un élève insolent, vous avez récemment vilipendé avec une certaine suffisance Francis Marmande qui contestait les choix esthétiques d’artistes empêtrés dans des démarches discutables, contestation qui avait au moins le mérite d’ouvrir un débat. Sa critique d’un flamenco concept sans âme me semblait assez juste. La modernité n’est pas forcément synonyme de talent. Le progrès peut parfois être réactionnaire et je pense que la situation actuelle du flamenco dans son expression la plus commerciale, et que l’on promeut en France avec grandiloquence, n’a rien de particulièrement enthousiasmant. La plupart des têtes d’affiche actuelles savent surtout vendre leur image et s’emploient à masquer la démarche de talents plus sincères. Il suffit pour s’en persuader de faire l’effort de fréquenter les peñas et les cercles privés où s’expriment de grands artistes méconnus qui se refusent à participer à ces exhibitions de foire que sont devenus aujourd’hui de nombreux spectacles flamencos.
Les étoiles médiatiques qui brillent actuellement sur le devant de la scène ne prouvent rien, sinon qu’elles brillent. Les reprises par Estrella Morente d’anciens classiques de la chanson applaudies par un public bienveillant, les dérives de Miguel Poveda devenu crooner assoiffé de coplas démagogiques, certaines performances d’Arcangel accompagné par des orchestres sirupeux ou des voix bulgares exotiques ne sont pas des exemples encourageants. Artistes talentueux certes mais qui, pris dans les tenailles féroces du show-business, glissent sur la pente savonneuse du toboggan avant-gardiste. Artistes habiles sans réelle conscience politique, sans connaissance de la réalité sociale de leur pays, entourés d’agents voraces, de commerçants qui fixent les prix d’entrée à des tarifs qui n’ouvrent la porte qu’aux touristes fortunés ou aux bourgeois locaux. Artistes qui ressemblent hélas à leur époque et qui dédaignent désormais avec ingratitude les peñas sans ressource qui les ont vus naître. Se faire le chantre de ce flamenco mondain gangrené par la corruption mercantile et enluminé par le chic des paillettes n’est pas franchement un signe d’audace. Il manque au cœur des discours actuels le frissonnement du doute et de la colère, le souffle d’un grand vent d’authenticité qui chasserait les marchands du temple. L’unanimité n’existe que dans la propagande.
Guy Bretéché.


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