Le cante, une histoire populaire de l’Andalousie / Septième partie (épilogue : XXIe siècle)

jeudi 17 février 2022 par Claude Worms

Le titre de cet article fait référence à deux livres fondamentaux d’Howard Zinn (Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Éditions Agone, 2002) et de Michelle Zancarini-Fournel (Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, 2016). Des générations de "flamencologues" ont répété à satiété la thèse selon laquelle le cante était d’autant plus "pur" que les coplas traitaient de thèmes réputés universels, tels la mort, l’amour, la mère, etc. Il s’agit là d’un postulat essentialiste selon lequel les andalous en général, et les gitans en particulier, seraient enclins à un fatalisme qui engendrerait passivité et soumission à l’ordre social établi...

... Or, si les letras sont effectivement rarement engagées politiquement ou socialement, au sens strict du terme (du moins jusqu’à la fin du franquisme), leur lecture sans a priori montre qu’elles racontent une histoire populaire de l’Andalousie : parfois directement, par des prises de position dans des conflits politiques et des luttes sociales ; plus souvent indirectement, par le constat accablant des énormes inégalités qui marquent la société andalouse pendant un siècle et demi d’histoire du flamenco.

VII) : épilogue, XXIe siècle

VII A Social-démocratie et social-libéralisme au pouvoir

Depuis les années 1980, les trois principaux critères de l’IDH (PIB par habitant, espérance de vie à la naissance et niveau d’éducation des enfants de plus de dix-sept ans) ont considérablement progressé en Andalousie comme en Espagne. Fonds européens aidant, c’est le cas également des infrastructures, en particulier pour les transports. Les socialistes et leurs alliés ayant gouverné la région autonome sans interruption jusqu’en 2018 (majorité de droite : centristes, Ciudadanos + droite, Partido Popular + extrême droite, Vox), on pouvait espérer que l’éducation, la santé, la protection sociale, le logement, etc. y progresseraient plus qu’ailleurs. Or, relativement au reste du pays, tel n’a pas été le cas. Sur une base 100 pour l’Espagne, la rente brute par tête n’a que peu progressé depuis la décennie 1950 : 70,19 (1955-1975) ; 72,14 (1975-1991 ; 69,87 (1991-1998) ; 78,9 (2016) ; 79,8 (2020). En valeur absolue, la rente nette annuelle par tête reste très inférieure à la moyenne nationale — en 2011, Andalousie : 8764 euros / Espagne : 10858 euros ; en 2020, Andalousie : 9990 euros / Espagne : 12292 (2020).

Selon l’indice AROPE (At Risk of Powerty or Social Exclusion), la situation des plus pauvres reste catastrophique : en 2020, 35,1% de la population andalouse entrent dans ses critères (26,4% pour l’Espagne). Sans surprise, on constate le même décalage pour le "risque de pauvreté" : pour la même année, 28,5% des andalous ont eu des revenus (impôts déduits), inférieurs au seuil statistique (21% pour l’Espagne). Encore faut-il mesurer ces chiffres à l’aune d’une Espagne elle-même en queue des statistiques de l’UE. Pour 2020, selon l’indice AROPE, l’Espagne se situe au vingt et unième rang de l’UE (seules la Grèce, la Bulgarie et la Roumanie font pire) : Espagne, 24,3% des ménages sans enfants dépendants, 29,7% des ménages avec enfants dépendants ; UE, 21,6% et 22,3% (France, 17,2% et 20,5%) — source : Eurostat.

Difficultés économiques des ménages, année 2020 — source : Eurostat

Si nous ajoutons à ces quatre critères les personnes qui ne peuvent manger de la viande ou du poisson au moins une fois tous les deux jours, ne peuvent chauffer correctement leur logement ni disposer d’une automobile, d’un téléphone, d’un téléviseur et d’une machine à laver ("situation de carence économique sévère"), le pourcentage atteint en 2020 7% de la population espagnole. Nous n’avons pas trouvé de chiffres pour l’Andalousie, mais, compte tenu des différentiels précédents, il est vraisemblable d’évaluer la proportion à 10% des andalous.

Cette situation est imputable à des carences économiques, sociales et politiques anciennes que nous avons déjà évoquées et qui n’ont été que marginalement affrontées au cours des quatre dernières décennies. L’économie andalouse reste marginalisée et dépendante à la fois des investissements des régions espagnoles les plus dynamiques et des pays étrangers. La grande nouveauté est l’explosion du tourisme et de l’immobilier spéculatif (résidences secondaires, locations saisonnières, etc.), qui sont devenus les deux secteurs moteurs, à croissance rapide mais très instable. Ils remplacent ainsi l’agriculture qui, rapidement modernisée, produit essentiellement pour l’exportation. Les emplois tertiaires induits sont peu productifs, peu spécialisés, peu payés et précaires. L’industrie reste concentrée sur des productions de faible valeur ajoutée, dominées par l’agro-alimentaire. Alors que son niveau d’éducation et de formation a considérablement augmenté, la main d’œuvre est sous-employée. En 2020, 61,6% des entreprises andalouse n’ont pas de salarié, 29,3% de 1 à 5 salariés, 6,8% de 6 à 19 salariés et 2,3% 20 salariés ou plus (source : Instituto de Estadística y Cartografía de Andalucía). La répartition par secteurs, hors agriculture, s’établit comme suit (source : Instituto de Estadística y Cartografía de Andalucía) :

Cette situation s’explique en partie par les connivences entre milieux d’affaires et personnel politique, et donc par un clientélisme persistant. Si le Partido Popular reste en la matière l’incontestable spécialiste (cf. le scandale de Marbella, impliquant la maire de la ville, Ángeles Muñoz et son conseiller à l’urbanisme, Juan Antonio Roca, qui s’achève en 2013 par une cinquantaine de condamnations, prison et/ou amendes), le PSOE n’y est pas non plus étranger. Les grands projets immobiliers et hôteliers, comme les grands chantiers d’infrastructures inutiles (aéroports sans avions, stades sans matchs, etc.) et leurs rétro-commissions juteuses prolifèrent. Les conflits d’usage pour l’eau entre l’agriculture et le tourisme (golfs, "villages andalous" flambant neufs) et le saccage du littoral s’intensifient. Les deux partis politiques pratiquent avec virtuosité le pantouflage ("la puerta giratoria"), ce qui explique par exemple les prix prohibitifs de l’électricité et du gaz facturés par les entreprise Endesa, Iberdrola et Gas Natural Fenosa, parmi les plus hauts de l’UE, et leurs bénéfices nets d’une santé insolente : augmentation des tarifs de plus de 100% pour l’électricité entre 2007 et 2014, au plus fort de la bulle immobilière et des cracks bancaires consécutifs (cf. Javier Sevillano : https://javiersevillano.es/TarifasElectricasEvolucion.htm).

Bénéfices nets en millions d’euros (Endesa, Iberdrola et Gas Natural Fenosa (source : https://www.lamarea.com/2017/02/05/cuanto-ganan-las-grandes-electricas-en-espana/

Entre 2008 et 2013, le désastre s’est soldé par une accélération sans précédent des saisies immobilières et des expulsions, qui atteint + 440% en moyenne pour l’Espagne, la plupart des provinces andalouses se situant au moins à cette moyenne, et souvent très au-dessus, naturellement surtout pour les zones côtières (cf. tableaux et graphique ci-dessous). Alors que le pourcentage de la population de l’Andalousie par rapport à celle de l’Espagne est d’environ 18%, la proportion des saisies par rapport au total espagnol y reste supérieure à 25% jusqu’en 2017. Compte tenu de la chute vertigineuse des prix immobiliers pendant la crise, la vente des biens saisis ne permettait parfois même pas aux propriétaires de solder leurs dettes. Seule la solide tradition andalouse de solidarité familiale limita tant bien que mal une multiplication catastrophique des sans-logis : les grands-parents, à l’abri parce que déjà propriétaires, hébergèrent souvent leurs enfants et petits-enfants. Avec la gentrification des centres ville et le rachat à bas prix de leur parc immobilier pendant la crise par des fonds de pension (location saisonnière), une prochaine bulle ne saurait tarder, tandis que les habitants modestes de ces quartiers sont implacablement refoulés vers les périphéries — entre les quartiers riches et les polígonos de Málaga, le différentiel du revenu annuel moyen atteignait 2,4 en 2020, de 20160 euros à 47915 euros (source : https://www.diariosur.es/economia/barrios-ricos-pobres-malaga-20201015200916-nt.html).

Méndez Gutiérrez del Valle et Plaza Tabasco

Méndez Gutiérrez del Valle et Plaza Tabasco

Saisies immobilières 2014-2020 (source : Instituto Nacional de Estádistica)

Dans ces conditions, l’Andalousie est particulièrement vulnérable en temps de crise. Le taux de chômage et ses fluctuations, qui restent toujours supérieurs à des moyennes espagnoles pourtant élevées, en sont de bons indicateurs. Précisons que le tableau ci-dessous ne tient pas compte des temps partiels ni des contrats à durée très déterminée (parfois quelques heures). On conçoit que le binôme chômage/précarité est une arme indispensable qui permet au patronat de faire efficacement pression sur les salaires et d’exercer le traditionnel chantage à l’emploi en cas de grève. Séville reste la capitale économique d’Andalousie. Málaga enregistre depuis trois décennies la plus forte croissance économique, fondée sur le tourisme. Pourtant, dans tous les cas de figure, le taux de chômage double entre 2008 et 2013.

Évolution du chômage en pourcentage de la population active (1990-2018) — source : Instituto de Estadística y Cartografía de Andalucía

La situation en Andalousie est plus alarmante encore si l’on tient compte de critères d’âge ou de sexe. Pour 2008, donc avant la crise : 19,7% (hommes) ; 24,3% (femmes) ; 53,6% (moins de 20 ans) ; 38,4% (moins de 25 ans) ; 19,8% (de 25 à 54 ans) ; 15,7% (plus de 54 ans) — source : Instituto de Estadística y Cartografía de Andalucía

Cádiz : grève de la sidérurgie et de la métallurgie — 11 novembre 2021

Sur le plan des luttes sociales, le chômage provoque un rapport de force très favorable au patronat. Bien que nombreuses, les grèves sont ponctuelles quant aux secteurs concernés et à leur durée, et se soldent très majoritairement par une défaite des salariés.

NB : les différentiels entre le nombre total des grèves et les chiffres des lignes 3 à 11 sont dus à l’absence de certaines données statistiques, notamment pour leur issue.

Source : Instituto de Estadística y Cartografía de Andalucía

Les deux partis "de gouvernement" ne peuvent que désespérer les "milieux populaires". Ils n’ont évidemment rien à attendre du Partido Popular et de ses alliés, issus d’un redéploiement électoral visant à diversifier son offre et à satisfaire ses deux composantes extrêmes : les centristes libéraux d’une part (Ciudadanos) ; les nostalgiques du franquisme d’autre part (Vox). L’Andalousie reste l’un des bastions régionaux du PSOE. Président de la Junta de Andalucía de 1990 à 2009, Manuel Chaves cumule les responsabilités régionales et nationales, à la fois au sein des gouvernements et au sein du parti. En Andalousie, il applique avec zèle le social-libéralisme du PSOE et agit plus en tant qu’acteur de ses stratégies politiques nationales qu’en tant que défenseur d’une réelle autonomie. Il perpétue ainsi une longue tradition de tutelle et de subordination des intérêts andalous aux intérêts nationaux, soit une autonomie de basse intensité. On comprend donc que la contestation se soit surtout exprimée par des mouvements "citoyens" spontanés, hors et sans le soutien des partis et des syndicats. Le plus marquant est le mouvement du "15 M" (ou "Movimiento de los Indignados", ou "Movimiento Democracia Real Ya"), qui naît d’un cycle ininterrompu de mobilisations initié significativement lors de la première législature du gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero : il s’agissait de faire pression sur un PSOE trop enclin à oublier sa base électorale. Le 15 mai 2011, une semaine avant les élections municipales et régionales, 130000 manifestants défilent dans plus de cinquante villes espagnoles. Ici comme ailleurs, ce succès est dû à l’usage des réseaux sociaux (entre autres, "Spanish Revolution"), qui coordonnent plus de quatre cents organisations de tout le pays. Les manifestations sont prolongées par des occupations des places des grandes villes, qui durent parfois plus d’un mois — d’abord à Séville, Málaga et Grenade pour l’Andalousie. La plate-forme des revendications, organisée en huit thèmes, est à la fois politique, économique et sociale : élimination des privilèges de la classe politique (5 dispositions) ; contre le chômage (5 dispositions) ; droit au logement (3 dispositions) ; services publics de qualité (7 dispositions) ; contrôle des entités bancaires (5 dispositions) ; fiscalité (5 dispositions) ; libertés citoyennes et démocratie participative (7 dispositions) ; réduction du budget militaire (1 disposition) — d’après le programme de "Democratia Real Ya", 2011 (traduction de l’auteur). Malgré tout, le mouvement resta minoritaire, ce qui, joint à des querelles de chapelles et à des stratégies d’alliances politiques erratiques, explique l’échec relatif de son expression politique, le parti "Podemos", qui a cependant gagné la mairie de Cadix :

Source : Estudio General de Opinión Pública de Andalucía (EGOPA), automne 2011https://www.scielo.cl/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0719-09482013000200002

NB : pour la même enquête, 79,5% des personnes interrogées déclarent que le mouvement n’a eu aucune influence sur leurs choix électoraux.

Málaga : 15 mai 2011

VII B Letras

Résumons : en ce début du XXIe siècle, l’Espagne, et plus encore l’Andalousie, sont des cas d’école du ralliement sans condition de la social-démocratie au capitalisme financier mondialisé, dont l’efficience miraculeuse n’est plus à démontrer. Il est évident que les crises récurrentes et de plus en plus sévères ne prouvent en rien sa nocivité (y compris en termes de stricte efficacité économique), mais démontrent au contraire qu’il est urgent de persévérer, les "réformes" indispensables n’ayant pas encore été menées à leur terme : déréglementation, délocalisation, privatisation des services publics, démantèlement du droit du travail, externalisation des coûts de production, transferts aux salariés des "risques" d’entreprise, pillage des dispositifs mutualisés de protection sociale (baisses de "charges"), subventions diverses et sauvetage des banques "too big to fail" sur deniers publics, dégrèvements fiscaux, etc. — encore quelques efforts, le paradis du capitalisme post-moderne est à portée de main. Malheureusement, le bon sens primaire du bon peuple l’empêche trop souvent d’accéder à ces subtilités scolastiques et d’adhérer pleinement à la vérité révélée du marché et aux sacrifices indispensables qu’elle implique. Nous ne pouvons qu’être reconnaissants à la sollicitude de nos bons maîtres et à la pédagogie aussi inlassable que bienveillante dont ils font preuve — la contrainte n’étant toutefois pas exclue pour les hérétiques qui s’opiniâtreraient dans l’hérésie.

Dès lors, on pourra s’étonner que la génération des "cantaores de protesta" des années 1970-1980 n’ait eu que peu d’héritiers, si l’on excepte quelques hommages, bienvenus certes, mais qui se bornent à des reprises de leurs letras (Juan Pinilla, "Las voces que no callaron. Flamenco y revolución"). La convergence de deux facteurs nous semble expliquer ce constat.

Pendant la fin du franquisme et la "transition démocratique", les letras engagées étaient adaptées majoritairement à des palos considérés comme "authentiques" selon les critères de la flamencologie de l’époque. Si l’on excepte les festivals andalous, elles s’adressaient donc, surtout pour ce qui concerne les disques, à un public restreint d’aficionados, d’intellectuels et d’étudiants — ce qui, nous l’avons vu, n’était pas le cas pour les letras républicaines des années 1930. En marge du répertoire estampillé flamenco, de jeunes musiciens renouèrent, dès les années 1980, avec le public populaire dont ils étaient issus en privilégiant quelques palos à la mode, essentiellement les bulerías, les rumbas et les tangos. Notons que parmi leurs fondateurs, les groupes phares de ce que l’on nomma "nuevo flamenco" (Pata Negra, Ketama, La Barbería del Sur, etc.) comptaient nombre d’artistes appartenant à de vénérables dynasties flamenc