Le cante, une histoire populaire de l’Andalousie / 1ère partie

vendredi 8 octobre 2021 par Claude Worms

Le titre de cet article fait référence à deux livres fondamentaux d’Howard Zinn (Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Éditions Agone, 2002) et de Michelle Zancarini-Fournel (Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, 2016). Des générations de "flamencologues" ont répété à satiété la thèse selon laquelle le cante était d’autant plus "pur" que les coplas traitaient de thèmes réputés universels, tels la mort, l’amour, la mère, etc. Il s’agit là d’un postulat essentialiste selon lequel les andalous en général, et les gitans en particulier, seraient enclins à un fatalisme qui engendrerait passivité et soumission à l’ordre social établi...

Manifestation d’ouvrières agricoles, Málaga, 1918

... Or, si les letras sont effectivement rarement engagées politiquement ou socialement, au sens strict du terme (du moins jusqu’à la fin du franquisme), leur lecture sans a priori montre qu’elles racontent une histoire populaire de l’Andalousie : parfois directement, par des prises de position dans des conflits politiques et des luttes sociales ; plus souvent indirectement, par le constat accablant des énormes inégalités qui marquent la société andalouse pendant un siècle et demi d’histoire du flamenco.

Soulèvement contre les troupes françaises, Valdepeñas, 6 juin 1808

Première partie : un siècle d’instabilité politique

I A) L’invasion française

L’invasion de l’Espagne par l’armée française (1808-1813) ouvre en Espagne un siècle d’instabilité politique chronique, particulièrement conflictuelle en Andalousie. Malgré quelques défaites sans conséquences (Bailén, 22/07/1808), les troupes napoléoniennes occupent la totalité de l’Andalousie en 1810, à l’exception de Cádiz. Le long siège de la ville (05/02/1810-25/08/1812) fut un échec qui provoqua la retraite définitive des français vers Murcia, par Málaga, Antequera et Granada. Jamais ils n’auront été en mesure de contrôler un si vaste territoire, malgré une armée forte de 90000 hommes. Les bombardements visant Cádiz et sa baie (notamment Isla de León, où étaient stationnées des troupes anglaises et espagnoles) furent sporadiques et peu meurtriers : leur inefficacité (beaucoup d’obus n’explosaient pas) et leur imprécision inspirèrent nombre de coplas. La libération de l’Andalousie est effective dès fin septembre 1812. Si elle est due pour partie à la flotte et aux bataillons anglais et à quelques régiments espagnols trop peu nombreux et sous-équipés, elle fut surtout une victoire du petit peuple de Cádiz et, pour le reste de l’Andalousie, de guérilleros majoritairement paysans. Les "collabos" (afrancesados) furent surtout recrutés parmi les fonctionnaires, les politiques et les riches citadins locaux. Les élites furent longtemps indécises et manquèrent d’initiative lors du déclenchement de la résistance. La multiplicité et la fragilité des juntas qui tentèrent de la fédérer, à partir de mai 1808, sont les symptômes de profondes contradictions internes. Dans toutes les grandes villes, elles furent constituées sous la menace d’émeutes populaires : d’abord à Cádiz et à Sevilla (le 27 mai, elle prétendait représenter la souveraineté nationale en tant que Junta Suprema de Gobierno de España e Indias) et à Cádiz, puis à Córdoba, Jaén, Granada, etc. A la libération, la définition de nouvelles institutions politiques, ou la restauration de la dynastie précédente, ne pouvaient être que conflictuelles.

I B Letras

La plupart des textes écrits pendant le siège de Cádiz passèrent a posteriori, à partir des années 1860-1870, dans le répertoire des cantiñas, éminemment gaditan. Notons que les deux dernières alegrías rendent hommage à des héroïnes de la résistance, dans laquelle les femmes ont combattu en grand nombre :

Qué desgraciaíto fuiste / barrio de Santa María / un barrio con tanta gracia / ¡ qué de bombas recibiste ! (alegría 1)

Fueron a coger coquinas / los Voluntarios de Cádiz / y a la primera descarga / soltaron la carabina. (alegría 2)

En la Isla de León / baluarte invencible / porque con los gaditanos / no pudo Napoleón.

Napoleón Bonaparte / con su escolta / no llegaron al barrio / de la Victoria. (alegría 3 et juguetillo)

Baluarte invencible / Isla de León / donde se rindió el coloso / Napoleón Bonaparte / Y allí perdió su victoria / y en Waterloo.

Con las bombas que tiran / los fanfarrones / se hacen las gaditanas / tirabuzones. (cantiña de Romero "el Tito" et juguetillo) — ce texte est une variante d’une version plus ancienne : Con las bombas que tira / el mariscal Soult / hacen las gaditanas / mantillas de tul).

Con sus fuerzas extranjeras / al mando Napoleón / a Cadíz no conquistó / gracias a La Piconera.

Lección de valentía / dio esa gitana / como genio y figura / de gaditana. (Alegría 4 et juguetillo)

Un puñado de valientes / una mujer y un cañon / hicieron en Zaragoza / retroceder a los franceses.

En Aragón Agustina / y en Cádiz La Lola / demostraron al mundo / ser españolas. (Alegría 5 et juguetillo)

Alegría 1
Alegría 2
Alegria 3 et juguetillo
Cantiña de Romero "el Tito" et juguetillo
Alegrías 4 et 5 et juguetillos

Alegría 1 : Camarón de La Isla (chant) / Paco de Lucía et Ramón de Algeciras (guitare)

Alegría 2 : Manuel Vallejo (chant) / Miguel Borrull (guitare)

Alegría 3 et juguetillo : Beni de Cáiz (chant) / Manuel Domínguez (guitare)

Cantiña de Romero "el Tito" et juguetillo : Pericón de Cádiz (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Alegrías 4 et 5 et juguetillos : Pericón de Cádiz (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Exécution de Torrijos — Antonio Gisbert, 1888 (Musée du Prado)

II A Entre réaction absolutiste et révolution libérale

Une Junta Central Suprema y Gubernativa del Reino est créée à Aranjuez le 25 septembre 1808. Elle remet ses pouvoirs à cinq régents le 31 janvier 1810, agissant au nom de Ferdinand VII. Entretemps, la Junta avait annoncé la réunion de Cortes le 22 mai 1809, dont les députés furent élus au suffrage censitaire. Les Cortes Generales y Extraordinarias furent ouvertes officiellement à Isla de León le 24 septembre 1810, puis transférées à Cádiz le 24 février 1811. 702 députés y siégèrent jusqu’en 1814, représentant pour un tiers du total le clergé, la noblesse et le tiers-état (essentiellement la "bonne" bourgeoisie). Les Cortes ajoutèrent à leur œuvre législative (notamment la Constitution de 1812, "la Pepa", instituant la séparation des pouvoirs et la représentation de la "nation dans sa totalité" par les députés) un pouvoir exécutif de fait, d’ailleurs resté fort théorique, en marginalisant les régents. Pour l’essentiel, deux tendances s’y affrontèrent : les partisans d’une révolution libérale, menés par les députés de Cádiz et Granada, et ceux d’un retour à l’absolutisme légèrement adapté aux temps nouveaux (Sevilla). Entre les deux, une sorte de centrisme conservateur (Málaga) faisait pencher la majorité vers les uns ou les autres selon les sujets à l’ordre du jour. Trois questions firent plus ou moins consensus : réforme de l’Église ; réforme plus ou moins profonde des institutions politiques ; réforme du modèle socio-économique. Dans ce dernier domaine, l’essentiel des décisions porta sur l’extinction du système féodal (1811) et sur de nouvelles législations concernant le droit d’aînesse (1812) et le passage partiel à la propriété privée de terres en friche et de domaines ecclésiastiques et royaux ("desamortización", 1812-1813) — bref, de quoi satisfaire la bourgeoisie libérale, mais pas l’énorme masse des paysans pauvres, qui ne pouvaient évidemment acquérir les terres mises en vente.

En mai 1814, Ferdinand VII tente un retour à l’absolutisme, équivalent à celui de Charles X en France, en annulant les lois votées par les Cortes. L’opposition vint en Andalousie de pronunciamientos militaires, en particulier celui du commandant Rafael de Riego (janvier 1820), qui proclama unilatéralement le Constitution de 1812 ¬— il sera pendu à Madrid le 7 novembre 1823). Sous sa pression et celle d’un soulèvement en Galice, le roi prêta serment à la Constitution en mars 1820. Le bref épisode du "trienio libéral" reprit et amplifia les lois votées par les Cortes, notamment celles qui concernaient la desamortización des terres détenues par le clergé régulier. La situation espagnole n’était évidemment pas du goût de la Sainte-Alliance. En mandataire zélé, Charles X envoya en Espagne les troupes dirigées par le duc d’Angoulême qui passèrent la frontière espagnole le 7 avril 1823 et atteignirent rapidement l’Andalousie sans résistance notable, tandis que Ferdinand VII annulait toutes les décisions du gouvernement constitutionnel (manifeste du 1er octobre 1823). Sur fond de crise économique sévère, un nouvel épisode de pronunciamientos, soutenus par des révoltes urbaines et des guérillas rurales s’oppose au retour à l’absolutisme dès 1824 celui du colonel Valdés, depuis Gibraltar vers Tarifa et Almería. Mais c’est en 1831 que la sédition s’étend partout en Andalousie : attaque de La Línea (janvier) ; débarquement du colonel Manzanares à Estepona, qui tente sans succès d’organiser un maquis dans la Serranía de Ronda (février) ; soulèvements populaires à Cádiz (mars) et Granada (mai — exécution, parmi les insurgés, de María Pineda) ; tentative de soulèvement à Málaga (décembre) menée par le général Torrijos, qui fut exécuté le 11 décembre. La répression fut féroce, et provoqua l’exil de nombreux résistants, vers la France par Murcia d’une part, vers l’Angleterre par Gibraltar d’autre part. Gibraltar devint ainsi un refuge pour les opposants, et rapidement la tête de pont d’une intense contrebande. Les contrebandiers furent souvent des agents de liaison entre les groupes d’insurgés, et les plus fameux devinrent rapidement des mythes populaires, à la fois révolutionnaires et bandits d’honneur. Quelques coplas évoquent les "partidas," des bandes armées regroupant de manière informelle des contrebandiers, des bandits et de véritables guérilleros, souvent des paysans.

José María Hinojosa Covacho "el Tempranillo" — John Frederic Lewis, 1832

II B Letras

La première partie du mirabrás (une cantiña) résume le programme politique de la révolution libérale :

¡ A mí que me importa / que un rey me culpe ! / si el pueblo es grande / y me abona / ¡ Voz del pueblo / voz del cielo / y anda !

Que no hay más ley / que son las obras / que con el mirabrás / que vete y anda.

Mirabrás

Mirabrás : Naranjito de Triana (chant) / Manolo Sanlúcar (guitare)

Deux siguiriyas rendent hommage au soulèvement de Cádiz et à Riego :

No lo permitáis / que los franceses / que están en La Isla / se metan en Cádiz.

Salgan los santitos / de San Juan de Dios / a pedir limosna para el entierro de Riego / que va de por Dios.

Ou, avec une letra similaire, cette siguiriya attribuée à Perico Frascola :

Salgan los canastitos / de San Juan de Dios. / Pedir limosna para el entierro de Riego / que va de por Dios

Siguiriyas de los Puertos
Siguiriya (Perico Frascola)

Siguiriyas de los Puertos : Antonio Mairena (chant) / Melchor de Marchena (guitare)

Siguiriya (Perico Frascola) : Ramón Medrano (chant)

José Luis Ortiz Nuevo et Alfredo Grimaldos (cf. Bibliographie) citent d’autres coplas en l’honneur de Riego et Torrijos — ils ne donnent pas d’informations sur leurs sources. Certaines similitudes indiquent nettement un fond vernaculaire "adaptable" :

El día que en la capilla / metieron a Riego / los suspiritos que daban sus tropas / llegaban al cielo. (siguiriya)

Doblen las campanas / doblen con dolor / cómo mataron a Riego el valiente / ¡ mira y qué dolor ! (siguiriya)

Doblaron las campanas / de San Juan de Dios / cómo mataron a Torrijos el valiente / ¡ miren qué dolor ! (siguiriya)

El día que mataron / a Torrijos el valiente / grandes guerillas se armaron / y hasta el cielo se nubló. (siguiriya)

Les letras sur des partidas et des contrebandiers et des bandits fameux sont innombrables :

Dicen los contrabandistas / cuando salen del Peñon : / Dios nos libre y aquel Santo / de la boca de un soplón.

¿ Dónde están los hombres buenos / que los busco y no los hallo ? / Unos están en presidio / y los otros muertos.

Ya mataron a Frangoyo / el guapo d’Encinas Reales / aquel que venía vendiendo / tabaco por los lugares.

NB  : ces trois dernières letras sont citées par Ortiz Nuevo, sans mention de source ni de palo.

Camino Cazariche / Venta Brabaro / allí mataron a Bastián Bochoco / cuatro bandoleros. (liviana)

Por la Sierra Morena / va una partida / al capitán le llaman / José María. (serrana) — il s’agit sans doute de José María Hinojosa Covacho "el Tempranillo" (1805-1833)

Que no va preso / mientras su jaca torda / tenga pescuezo. (macho de la serrana)

Liviana
Serrana

Liviana : Pepe de la Matrona (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Serrana y macho : Pepe de la Matrona (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Soy la contrabandista / que meto tanto ruido. / Yo me voy con mi marido / a la plaza de Gibraltar.

Y si me tiran al resguardo / yo me meto en el zipizape. / Tiro mi jaca al escape / y me voy por dónde he venido. (cantiña de la Contrabandista 1)

Soy aquel contrabandista / que siempre huyendo va / cuando salgo con mi jaca / del Peñón de Gibraltar.

Y si me salen al resguardo /el alto a mí me dan / dejo mi jaca al escape / ya sabe a donde va. (cantiña de la Contrabandista 2)

Cantiña de la Contrabadista (1)
Cantiña de la Contrabadista (2)

Cantiña de la Contrabandista (1) : Rafael "el Tuerto" (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Cantiña de la Contrabandista (2) : Camarón de La Isla (chant) / Paco de Lucía et Ramón de Algeciras (guitare)

Caricature anti-carliste, 1869 — publiée par la revue républicaine "La Flaca", 1869-1876

III A ! Que más da !

La mort de Ferdinand VII en 1833 mit fin à la réaction absolutiste. Les règlements de compte entre les partisans libéraux de sa fille Isabelle, désignée comme héritière (elle a trois ans, sa mère Marie-Christine exerçant la Régence) et ceux de son oncle Charles (Don Carlos), conservateurs, n’ont que peu d’échos en Andalousie (première guerre carliste, 1833-1839). Les propriétaires terriens aisés, la bourgeoisie d’affaires et une partie de la noblesse soutiennent Isabelle, dont ils attendent la consolidation d’une monarchie constitutionnelle (Constitution de 1837, suivie de quelques autres...), et surtout une modernisation économique accompagnée, comme partout en Europe dans des circonstances similaires, d’une répression systématique des mouvements d’occupation de terres et des grèves qui se multiplieront dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les quelques tentatives de soulèvements carlistes fomentées par des familles de la vieille aristocratie restent sporadiques et échouent rapidement en Andalousie faute de soutien populaire, à la différence du nord de l’Espagne. Sur ces événements, Ortiz Nuevo ne cite d’ailleurs, hormis quelques letras qualifiant systématiquement Carlos de "cruel", qu’une seule copla (pas de source ni de référence à un palo), passablement satirique :

Los carlistas en el monte / van diciendo ¡ Viva Dios ! / Vamos robando y matando / que es nuestra religión.

A partir de l’avènement d’Isabelle II (1833) et jusqu’à la proclamation de la Deuxième République (1931), nous pouvons faire l’économie du récit des aléas politiques de superficie : les letras ne les commentent plus guère, pas plus que les résurgences carlistes ou les règnes successifs ponctués de pronunciamientos en tous genres — Isabelle II (1833-1868) ; Amédée de Savoie (1870-1873) ; Alphonse XII (1874-1885) ; Alphonse XIII (1886-1931, incluant la dictature de Primo de Rivera, 1923-1930).

"Subasta de reyes", 1870 — publiée par la revue républicaine "La Flaca", 1869-1876

C’est que pour les cantaores et leur public, l’essentiel (le vital souvent) est ailleurs. Cette période politique coïncide en gros avec la gestation, le développement et la codification du répertoire du cante. Paradoxalement, le flamenco naissant, comme la corrida moderne, est d’abord promu par la noblesse réactionnaire, qui y voit, en tant qu’expression des vraies traditions séculaires du "génie de la race", une arme culturelle contre les libéraux et la cour de Madrid réputés francisés (et italianisés en matière musicale). A partir du milieu du XIXe siècle, les danses et les airs "nationaux" puis "andalous", et enfin "gitanos" ou "flamencos" ont droit de cité sur les scènes théâtrales, qu’ils soient pillés et dûment arrangés par les compositeurs de tonadillas et de zarzuelas, ou plus proches du répertoire vernaculaire lors des intermèdes entre les actes de ces spectacles. Au cours des années 1860, une crise économique oblige les théâtres à baisser sensiblement leurs tarifs, ce qui pendant la décennie suivante change notablement la composition sociale de leur public. Les scènes des grandes villes andalouses présentent des spectacles de chants et danses à part entière et les artistes d’origine populaire ont un succès croissant. Parmi eux, des gitans succèdent aux payos grimés qui jusque-là jouaient leurs rôles. Un exemple parmi tant d’autres : le 31 octobre 1865, Juan Fernández, un fils de Curro Dulce, et Joaquín Loreto "La Cherna" chantent au Teatro Principal de Jerez (Steingress, page 138). Après l’échec de la Première République (1873-1874), le retour à une censure rigoureuse purgea les théâtres de ses hôtes indésirables, sur scène comme dans la salle : on peut supposer que le contenu des textes chantés ne fut pas étranger à la constitution d’un front commun des classes dominantes, qu’elles fussent plus ou moins libérales ou conservatrices. En 1882, ce que l’on nommait de plus en plus couramment "flamenco" fut définitivement banni des théâtres. Il trouva alors refuge dans les cafés-théâtres, certains finissant par se spécialiser exclusivement dans ce genre musical et chorégraphique ("cafés cantantes" — cf. la création à Séville en 1885 du Café Silverio par Silverio Franconetti). Entretemps, les tiples et autres ténors spécialisés dans le répertoire "andalou" étaient devenus des "cantadore(a)s populares" puis des cantaore(a)s de flamenco. Compte tenu des tarifs modestes qui y étaient appliqués, les cafés cantantes étaient accessibles à un public majoritairement populaire, si l’on excepte les inévitables señoritos en goguette. Les artistes partageaient donc avec leurs spectateurs une condition sociale commune : leurs letras dressaient le constat réaliste de la vie quotidienne sur fond de misère, qui touchait ou menaçait l’immense majorité des paysans, des mineurs, des dockers, des ouvriers (pour l’essentiel, textile et transformation des productions agricoles) et des petits boutiquiers et artisans. Ce sera l’objet de notre deuxième partie.

Le constat était évident : l’essentiel était la division des andalous en deux catégories antagonistes (le concept de classe est très rarement explicite dans les coplas de l’époque), la minorité de "los que tienen" et la majorité de "los que no tienen", ou si peu. Ce n’est évidemment pas une spécificité de l’Andalousie, mais les inégalités sociales et la férocité de l’exploitation d’une main d’œuvre surnuméraire y atteignait des sommets d’une rare indécence. Notons au passage que gitans et non gitans étaient sur ce point logés à la même enseigne : on oublie trop souvent que les premiers étaient très souvent journaliers agricoles. Quels que soient le gouvernement et ses options idéologiques, ¡ Que más da ! : les réformes successives ne changeaient rien, sauf à empirer la situation. Une date peut faire office de point de repère symbolique. En 1844, l’Inquisition est dissoute, et la Garde Civile créée. La première ne chassant plus l’hérétique depuis longtemps et s’étant muée en une sorte de police des mœurs, une gendarmerie rurale armée et sans états d’âme était nettement plus adaptée aux circonstances, et dans l’air du temps, le libéralisme étant nettement plus soucieux de la défense de la propriété que de celle de l’orthodoxie religieuse.

Les élargissements successifs de la desamortizacíon (lois Mendizábal, 1836 ; Espartero, 1841 ; Madoz, 1855) avaient eu en Espagne les mêmes effets dévastateurs que précédemment en Angleterre et en France. La perte des maigres droits collectifs liés aux terres communales et à l’ancienne législation concernant la propriété terrienne, largement coutumière, précipita l’exode rural. La concentration du foncier entre les mains de ceux qui pouvaient le racheter amplifia une tendance latifundiaire préexistante, avec son lot de terres laissées en friches et de domaines réservés à la chasse (cotos). La petite propriété indépendante résistant un peu mieux en Andalousie orientale, le phénomène fut pire encore en Andalousie occidentale, dans la basse vallée et le delta du Guadalquivir, de Córdoba à Cádiz. Ajoutons qu’en climat méditerranéen, le calendrier agricole est très saisonnier et la sècheresse fréquente : le chômage endémique des journaliers agricoles progressa à mesure que les petits paysans indépendants disparaissaient. Dans les faubourgs des grandes villes, l’exode rural grossit les rangs d’un prolétariat d’autant plus vulnérable que le fragile décollage industriel et la construction d’infrastructures étaient bien incapables de l’employer. Chômage et exploitation, vie quotidienne marquée par la misère, la maladie, l’hôpital, la mort violente, la mendicité, la prostitution, l’émigration, etc. : c’est de cela que traitent beaucoup de coplas, nous le verrons, sans la soumission ni le fatalisme qu’on leur prête couramment (cf. deuxième partie).

Soulèvement du quartier de La Viña, Cádiz, 1875

Seuls deux types d’événements politiques retiennent dès lors un peu l’attention des cantaore(a)s et de leur public :

• D’une part, les espoirs qu’ont pu faire naître la Première République et surtout le mouvement cantonaliste-fédéraliste (1873-1874), rapidement déçus par le coup d’État du général Pavia. Les Cantons espagnols se réclamaient de la Commune de Paris. Pour l’Andalousie, la plus importante fut celle de Cartagena, la Junta Revolucionaria Municipal de Salvación Pública, instituée le 12 juillet 1873. Elle essaima rapidement sur les côtes méditerranéennes, mais une intervention des marines anglaise et allemande empêcha les troupes de Cartagena de porter secours aux Cantons de Valencia et de Cádiz. La biographie d’Antonio de la Calle (Algeciras, 1843-Paris, 1889) résume à elle seule la nature du cantonalisme. Exilé à Paris en 1869 pour avoir participé à l’insurrection fédéraliste, il y devient capitaine de l’armée communarde, puis se réfugie à Madrid après la défaite de la Commune. On le retrouve à Murcia en 1873, où il est directeur du journal révolutionnaire El Cantón Murciano. Membre de la Junte Révolutionnaire de Cartagena, il est à l’origine de lois sur l’instruction publique, la confiscation des biens ecclésiastiques et des "propriétés illégitimes" et l’"émancipation des femmes", dont il réglemente le travail en tant que Directeur des Services Publics (elle participèrent en grand nombre à la défense des Cantons) . Fuyant une répression aussi sanguinaire que celle de la Commune, les insurgés de Cartagena se sont massivement réfugiés en Algérie. Leur dénombrement en Algérie donne une idée précise des origines sociales des troupes cantonalistes : majorité d’ouvriers (surtout de l’arsenal d’Almería), soldats de la marine et de l’armée de terre et prisonniers (déserteurs, leaders politiques et condamnés de droit commun des classes populaires). Parmi eux, Antonio Gálvez Arce "Antoñete" (1819-1898), l’une des figures emblématiques de la révolution en armes, fut général des Forces de Mer et de Terre du Cantón de Murcia, vaincu le 10 août 1873, puis rejoignit les troupes du Cantón de Cartagena.

• D’autre part, les expéditions coloniales continuelles, de surcroît toujours défaites, ajoutent un nouveau fléau aux calamités qui s’abattent toujours sur les mêmes victimes, la conscription : Maroc (1859-1860), Mexique (1861-1862), Saint-Domingue (1865), Cuba (1868-1878), Guinée (1874), Cuba (1895-1898), Philippines (1896-1898), Puerto Rico (1898), Maroc (1921-1926). Les systèmes de recrutement ont changé fréquemment au cours du XIXe siècle, au rythme de l’instabilité gouvernementale. Nous retiendrons l’exemple de la loi de 1877 et de ses dispositions d’application de 1878, qui resteront plus ou moins en vigueur jusqu’à l’abolition du tirage au sort, en 1912. Le service militaire est théoriquement obligatoire pour tous les hommes âgés de vingt ans. Le recrutement se fait par tirage au sort d’une homme sur cinq ("quinta"), mais les heureux gagnants peuvent acheter une exemption moyennant 2000 pesetas — en 1914, le salaire moyen hebdomadaire se situe, dans les capitales des huit provinces andalouses, entre 23 pesetas (Huelva) et 27,60 pesetas (Sevilla), chiffres sans doute à minorer pour les décennies précédentes et les zones rurales (Lacomba, page 127). La durée du service militaire est fixée à quatre ans de service actif, plus quatre ans de réserve dont sont exemptées les recrues ayant servi outre-mer. Ainsi réglementée, la conscription prive donc les familles les plus modestes de revenus indispensables, au moins temporairement, souvent définitivement, la mortalité étant très forte dans les régiments mobilisés outre-mer, victimes des combats et plus encore des maladies engendrées par le manque d’hygiène, de soins médicaux et même de rations alimentaires décentes.

Défenseurs du Cantón de Cartagena — à droite, Antonio Gálvez Arce "Antoñete"

III B Letras

Ortiz Nuevo cite plusieurs coplas faisant référence à la Première République :

Antoñete está en la Sierra / y no se quiere entregar. / No me entrego, no me entrego / no me tengo que entregar / mientras España no tenga / Républica Federal.

Cartagena, Cartagena / no supieron darte nombre / que te debieron llamar / defensa de los Cantones.

El día tres de diciembre / a un buen pueblo federal / le hicieron traición y muerte / los de la Unión Liberal.

La Républica se ha muerto / y la llevan a enterrar / En el panteón no cabe / la gente que va detrás. (détournement probable d’une célèbre copla de petenera : La Petenera se ha muerto / y la llevan a enterrar / y no caben por la calle / la gente que va detrás.

Republicana es la luna / republicano es el sol / republicana es la tierra / republicano soy yo.

Una gallina cantaba / Républica Federal / y vino un gallo carlino / y le dió tres puñaladas.

Barrio de Triana / ¡ Qué desgraciaíto fuistes ! / El día de los tiritos / ¡ Cuántas balas recibistes !

Qué bonita está Triana / cuando le ponen al puente / banderas republicanas. (tangos)

NB : à l’exception de la dernière, nous n’avons jamais entendu chanter aucune de ces letras, dont Ortiz Nuevo ne donne pas les sources.

Tango de Triana

Tango de Triana : Carmen Linares (chant) / Tomatito (guitare)

Une célèbre copla de soleá apolá (Silverio Franconetti) peut être interprétée comme une charge contre, sinon la légitimité, du moins l’utilité des expéditions coloniales :

Ni Veracruz es la Cruz / ni Santo Domingo es Santo / ni Puerto Rico es tan rico / para que lo veneren tanto.

On peut lui rattacher cette autre copla, citée par Ortiz Nuevo :

Los soldaítos de España / están cayendo a millones / para sacarle castañas / al Conde de Romanones.

Soleá apolá

Soleá apolá : Pericón de Cádiz (chant) / Félix de Utrera (guitare)

Pepe de la Matrona rapporte qu’Antonio Chacón organisa en 1894 un concert au Teatro Eslava de Cádiz, au bénéfice d’Enrique « el Mellizo », pour rassembler la somme nécessaire à libérer son fils du service militaire (Ortiz Nuevo). D’où cette letra :

Y qué vergüenza más grande / me has hecho pasar. / Pedir limosna, limosna mango, de puertecita en puerta / para tu libertad. (siguiriya del Mellizo)

Siguiriya (Enrique "el Mellizo")

Siguiriya (Enrique "el Mellizo") : Antonio Mairena (chant) / Melchor de Marchena (guitare)

Une copla de caña évoque une conséquence de la conscription, la séparation :

A mí me pueden mandar / a servir a Dios y al Rey / pero apartarme de tu persona / eso no lo manda la ley.

Caña

Caña : Enrique Morente (chant) / Juan et Pepe Habichuela (guitare)

Sur le tirage au sort, cette autre letra por siguiriya :

Cuatro hermanos tengo / yo soy el desgraciado / como he tenido esta malita suerte / de salir soldado.

Siguiriya (Tío José de Paula)

Siguiriya (Tío José de Paula) : Manuel Agujetas (chant) / Manolo Sanlúcar (guitare)

Le service militaire vu par deux recrues :

Domingo de Carnaval / corre y ve al altozano /se van los quintos a tallar /por la mañana temprano.

Que vengo de Cádiz /que voy para Sevilla /tú para Larache / y aquel para Melilla.

Que vengo de Cádiz / voy para artillería / tú para la remonta /y yo para infantería.

A mí me ha tocado el uno / y a mi compañero el dos / muchachitos de este barrio
dicen que ando con Dios.

No llores Consuelo / te escribo a diario / me llevo tu pelo /en un relicario.

En un relicario / me llevo tu risa /te escribo a diario / no llores Luisa

Adiós padre y adiós madre / y adiós novia si la tengo / que voy a pagarle al rey /tres añitos que le debo.

Preso al moro me llevaron / ya subí las escaleras / volví la cara para España /para despedirme de ella.

Que vengo del moro / que del moro vengo /de ver a los heridos / de ver a los enfermos. (Cancionero de Arcos de la Frontera — por bulería)

Marinero suba al palo / y dile a la madre mía / que si se acuerda de un hijo / que en la marina tenía.

A la mar que te vayas / me voy contigo / pero si tú te embarcas / yo me arretiro / yo me arretiro, niña / yo me arretiro / a la mar que te vayas / me voy contigo.

Soldado soy de marina / en la gorra de llevo el ancla / aunque vaya a Filipinas / no pierdo la esperanza / no pierdo la esperanza / de rondar por tu esquina.

Una teja me llevo / de tu tejado / para que sepa, niña / que soy soldado (coplas de quintos. (Alosno)

Avec quelques légères modifications, José Cepero a enregistré en 1926, por taranta, l’avant-dernière copla :

El ancla llevo en la gorra / Soy soldado de marina, madre de mi alma / y en la gorra llevo el ancla / me llevan a Filipinas / no pierdo la esperanza / de ver tu cara divina.

Bulerías de los Quintos
Coplas de Quintos (Alosno)
Taranta de Linares

Bulerías de los Quintos (cancionero d’Arcos de la Frontera) : Juan Peña "el Lebrijano" (chant) / Enrique de Melchor (guitare)

Coplas de Quintos (Alosno) : Antonio Rastrojo, Pedro Juan Macías et Juan Fernando González (chant) / Ramón Jesús Díaz , Silvestre Morón et Pepe Carrera (guitare)

Taranta de Linares : José Cepero (chant) / Miguel Borrull (guitare)

Ortiz Nuevo cite trois coplas qui évoquent comme les précédentes la séparation et mort :

Ponte si vas a la guerra / un retrato dentro del pecho / para que si viene una bala / nos mate a los dos a un tiempo.

Si preguntan : ¿ Quién vive ? / Responde con ligereza : / los quintos de Pinos Puente / voluntarios a la fuerza.

Ya se van los quintos, madre / Dios sabe si volverán. / Se van, los pobres, cantando / para no oírnos llorar.

Claude Worms

Bibliographie

GRIMALDOS, Alfredo. Historia social del flamenco, Barcelona, Ediciones Península, 2015.

LACOMBA, Juan Antonio. Historia contemporánea de Andalucía. De 1800 a la actualidad, Sevilla, Editorial Almuzara, 2006.

ORTIZ NUEVO, José Luis. Pensamiento político en el cante flamenco (antología de textos
desde los origenes a 1936
, Sevilla, Editoriales Andaluzas Unidas, 1985.

RIVILLA MARUGÁN, Guillermo. Élites y quintas : el debate parlamentario sobre el reclutamiento militar durante el siglo XIX (thèse de doctorat), Valladolid, Universidad de Valladolid, Facultad de Filosofía y Letras, 2014 — https://uvadoc.uva.es/handle/10324/7481.

STEINGRESS, Gerhard. Flamenco Postmoderno : entre tradición y heterodoxia. Un diagnóstico sociomusicológico (Escritos 1989-2006), Sevilla, Signatura Ediciones, 2007.


Alegría 1
Alegría 2
Alegria 3 et juguetillo
Cantiña de Romero "el Tito" et juguetillo
Alegrías 4 et 5 et juguetillos
Mirabrás
Siguiriyas de los Puertos
Liviana
Serrana
Cantiña de la Contrabadista (1)
Cantiña de la Contrabadista (2)
Tango de Triana
Soleá apolá
Siguiriya (Enrique "el Mellizo")
Caña
Siguiriya (Tío José de Paula)
Bulerías de los Quintos
Coplas de Quintos (Alosno)
Taranta de Linares
Siguiriya (Perico Frascola)




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