Salvador Gutiérrez : "11 bordones" / Rafael Riqueni : "Herencia"

lundi 7 juin 2021 par Claude Worms

Salvador Gutiérrez : "11 bordones" – un CD Marbe Producciones, 2021

Rafael Riqueni : "Herencia" – un CD Universal Music Spain, 2021

Depuis longtemps, nous admirons en Salvador Gutiérrez l’accompagnateur, ou plutôt l’arrangeur, attentif à mettre en valeur le talent de ses partenaires sans jamais rien perdre de sa propre personnalité. Nous nous souvenons avec émotion de l’avoir écouté deux soirs de suite, lors du Festival Flamenco de Jerez de 2017, servir avec une égale empathie Mayte Martín et Carmen Linares, dans des contextes radicalement différents : en trio avec le guitariste classique Pau Figueres et le percussionniste Chico Fargas d’abord (au programme, entre autres, des arrangements de pièces de Mompou et de Fauré) ; en quatuor jazzy ensuite, en compagnie du pianiste Pablo Suárez, du contrebassiste Josemi Garzón et du percussionniste Karo Sampela. Quelques mois plus tard, nous découvrions à l’occasion du deuxième festival Flamenco en Loire un guitariste à la fois tel qu’en lui-même et tour à tour traditionnel et funky, avec Rosario "la Tremendita" – avant quoi il nous avait offert un récital mémorable à une heure très peu flamenca, 11h du matin. D’autres cantaore(a)s, tels Antonia Contreras, José Mercé, Enrique Soto "Sordera" ou Jeromo Segura pourraient témoigner de son dévouement et de son intuition du juste dosage des "réponses", relances et falsetas, issus en droite ligne de la tradition de maîtres de l’accompagnement, tels Juan Carmona "Habichuela" ou Melchor de Marchena . Nous n’oublierons pas non plus de si tôt les musiques de scène que Salvador Gutiérrez a composé pour Belén Maya, Israel Galván, Blanca Lí, María Pagés ou Eva Yerbabuena. Après deux décennies de travail de l’ombre pour tant d’illustres artistes, "11 bordones" nous dédommage généreusement de notre attente : chaque pièce de ce premier album contient assez de musique pour patienter jusqu’au suivant.

Photo : Félix Vázquez

Le tableau qui orne la jaquette du disque (Juan Gutiérrez), nous montre le guitariste cheminant guitare à la main vers l’ancienne gare d’Ecija, en route pour quelque lointaine tournée. Plusieurs titres témoignent de son attachement à sa ville natale : "11 bordones" (pour les onze tours d’Ecija), "La Barranca", "Caminillo de la estación", "Plaza de Colón"... Aussi l’album tout entier peut-il être compris comme un journal de voyage introspectif, "desde dentro por fuera", de l’intimité du compositeur à sa généreuse offrande à l’auditeur. L’expression convient également au vocabulaire musical de Salvador Gutiérrez, ouvert à des influences venues d’ailleurs, sur un socle strictement flamenco – dans son acception la plus traditionnelle. "Crear desde las raíces" n’est pas dans son cas une vaine maxime de circonstance. De son expérience de l’accompagnement du cante, il a retenu un sens aigu du timing et de la juste mesure : si la plupart des pièces s’en tient à la structure canonique de la suite de falsetas, leurs durées respectives et leurs appariements par affinités harmoniques et/ou mélodiques, ou par contrastes d’affects, les fondent en architectures intégrées dont la densité nous a souvent rappelé l’art de Mario Escudero (nous pensons ici, entre autres, à l’alegría "Plaza de Colón" – La majeur). Seule la rumba liminaire ("La Barranca") échappe à cette construction : son thème n’est pas conçu selon le schéma habituel A/B/A’, mais en trois sections (A/B/C) qui fournissent ample matière à des échanges de chorus entre Salvadaor Gutiérrez et Antonio Rey, auxquels se joint finalement le bassiste Juan Manuel Posada "Popo". Ce dernier constitue avec le percussionniste Daniel Suárez et trois palmeros (Tío Justito, José Manuel Ramos "el Oruco" et Antonio Molina "êl Choro") l’efficace section rythmique qui accompagne les tangos et les bulerías.

Les deux bulerías ("Caminillo de la estación" et Tío Justito" – por medio, et alternant mode flamenco sur Do# et tonalité relative de La majeur, respectivement) allient panache et lyrisme, avec la virtuosié sereine qui est aussi la marque du swing des grands jazzmen. Avec le même naturel, les alegrías et les tangos ("El Cuartillo" – por granaína) chantent littéralement a compás.

La taranta ("Dos guitarras para ti") est un chef d’œuvre, servi par un timbre brillant et sonore qui peut se muer en chant portamento pour des effusions passionnées, s’assécher en remates écérés (picado) ou s’assombrir en tempêtes dans l’extrême grave (pulgar), de telle sorte que le guitariste semble disposer de riches gammes de couleurs sonores pour chaque technique de main droite. La section centrale est ainsi constituée d’un trémolo à fleur de corde (de 2’55 à 3’47), d’une magnifique inspiration mélodique creusée de vastes sauts d’intervalle, suivi, après un premier "cierre", d’une montée en tension inouïe en arpèges (de 4’06 à 5’33), comme un envol lumineux avant une déferlante (picado puis pulgar) plongeant dans la turbulence des tréfonds du palo, enfin apaisée par une paraphrase du paseo traditionnel sur l’accord de D7/F# - l’ancrage dans l’ADN de la taranta avait été opérée par une autre évocation de ce même paseo, amenée par un superbe motif arpégé, dès le début de la pièce (de 1’16 à 1’58). Les silences abrupts qui suspendent par deux fois la coda (6’17, puis 6’23) suggèrent que l’histoire que nous conte cette taranta n’a pas de fin.

La soleá ("11 bordones") est un condensé d’inspiration dont chaque falseta pourrait donner matière à une composition entière – ne manquez pas, par exemple, la section modulante en La mineur (2’48 à 3’21) ou le motif répété dont l’attaque en anacrouse et le profil mélodique figurent admirablement le cante (de 3’28 à 3’52). Après une introduction dont le phrasé rappelle subtilement que le tanguillo du XIXe siècle a engendré les tientos comme les tangos (Paco de Lucía s’était livré au même exercice historique dans "El Tesorillo" – album "Cositas buenas", 2004), "El Cartero" (tiento) est conçu comme une série de variations glosant un premier thème lui-même réminiscent d’une falseta vernaculaire emblématique du palo (de 0’26 à 0’40) - la trame de l’une de ces gloses (de 2’26 à 2’53) vaudrait à elle seule pour un traité complet d’harmonisation flamenca. Comme son titre l’indique, "Salvicas" (siguiriya et cabal) est un hommage de Salvador Gutiérrez à Sabicas – d’où le choix du mode flamenco sur Ré (cf. "Siguiriya en Re" – album "Flamenco Fever", ABC, 1967). Toute la pièce est construite sur l’opposition entre une siguiriya hiératique et une cabal enjouée. Non sans quelques allusions au modèle de Sabicas (de1’40 à 1’52 surtout), la première partie baigne dans un climat austère, par son tempo très lent, ses longs silences et une exploitation dramatique de la profondeur de basse offerte par la scordatura (sixième corde en Ré). Au contraire, la cabal est empreinte d’une grâce et d’une légèreté mélodique que n’aurait pas reniées Estebán de Sanlúcar, et qui nous rappelle que les cabales "à l’ancienne" n’étaient sans doute pas si éloignées de l’humeur des guajiras (cf. la version d’El Pena Hijo). Le contraste est très judicieusement annoncé par une section centrale alternant le toque por siguiriya pur et dur et des épisodes qu’on jurerait signés par un guitariste-compositeur d’"aires andaluces" de la seconde moitié du XIXe siècle, tels Juan Parga, Julián Arcas ou Tomás Damas (de 2’04 à 2’43, puis de 2’53 à 3’10 et enfin de 3’22 à 3’34, pour la modulation à la tonalité majeure homonyme, donc pour la transition vers la cabal) – belle leçon de composition flamenca contemporaine "historiquement informée".

Lors de son récital à Gennes (cf. ci-dessus), Salvador Gutiérrez nous avait offert une rondeña et une farruca qui, bien que d’une qualité égale à celle des pièces de ce disque, n’ont pas été sélectionnées pour son programme. Nous ne doutons pas que son répertoire recèle encore bien d’autres trésors. Aussi espérons-nous que "11 bordones" est le premier opus d’une longue production discographique.

Claude Worms

Galerie sonore

"Dos guitarras para ti. A mi madre Carmen" (taranta)
"Salvicas" (siguiriya y cabal)

Dos guitarras para ti. A mi madre Carmen (taranta) – composition et guitare : Salvador Guitiérrez.

Salvicas (siguiriya y cabal) – composition et guitare : Salvador Gutiérrez.

Photo : Manuel Naranjo

Alors qu’il vient à peine de paraître, le dernier album de Rafael Riqueni, "Herencia", est déjà un classique, dans tous les sens du terme : économie de moyens et rigueur de la forme au service d’une rare richesse d’inspiration ; "palos" composés dans leur mode ou leur tonalité "de siempre" (à l’exception des tangos "Pureza", en mode flamenco sur Do# avec la scordatura de la rondeña) ; hommages à des guitaristes de sa génération, ou de la génération immédiatement antérieure, qui ont marqué l’histoire du toque et dont l’œuvre est elle aussi déjà classique – dans l’ordre du programme, Pepe Habichuela (alegría), Enrique de Melchor (taranta), Joaquín Amador (tango), Manolo Sanlúcar (soleá), Víctor Monge "Serranito" (sevillanas), Tomatito (bulería) et Paco de Lucía (siguiriya), auxquels s’ajoutent Mario Maya (farruca) et Enrique Morente (granaína). Bien qu’immédiatement reconnaissables, ces évocations sont exemptes de citations textuelles, et constituent une galerie de portraits unis par la signature inimitable d’un seul maître, Rafael Riqueni, dont la manière est ancrée dans le génie d’un autre mélodiste sévillan, Niño Ricardo. On se souvient que, sous le titre "Maestros", le guitariste avait enregistré ses interprétations de compositions d’Estebán de Sanlúcar, Niño Ricardo et Sabicas (Discos Probéticos, 1994) et que, dès son premier disque ("Juego de niños", Nuevos Medios, 1986), il s’était affirmé comme l’un des principaux créateurs du langage musical de la guitare flamenca contemporaine – avec "Herencia", Rafael Riqueni démontre, s’il en était encore besoin, la profonde continuité d’une tradition vieille d’un siècle nourrie d’innovations constantes.

Photo : Théâtre de Nîmes

Chaque composition peut donc être lue comme un palimpseste, recelant en filigrane des traces de manuscrits antérieurs de l’histoire de la guitare flamenca : alternance tonalité majeure/ mode flamenco homonyme (La majeur/por medio) et basses à contretemps sur une falseta "a cuerda pelá" (Pepe Habichuela) ; traits en picado sur l’accord de D7/F# (Enrique de Melchor) ; modulations en série et suspensions modulantes impromptues (Manolo Sanlúcar) ; densité polyphonique produite par les renversements des seuls accords fondamentaux du mode ou de la tonalité (Víctor Monge "Serranito") ; remates syncopés concluant le débit régulier de falsetas en arpèges (Tomatito), etc. Mais le plus important est que rien dans ce disque ne sonne forcé ou artificieux, comme ce pourrait être le cas pour de simples exercices de style. Si la musique nous touche de manière si directe et naturelle, c’est qu’elle est intégralement signée du génie créateur de Rafael Riqueni : des perles de lumière isolées perçant dans les aigus un rhizome d’arpèges inextricable et lui donnant sens (taranta, granaína) ; des labyrinthes contrapuntiques implacables (la bien nommée "Farruca bachiana") ; des accords énigmatiques ouvrant sur des silences habités (toutes les pièces...) ; le dénuement poignant du trémolo encadrant la siguiriya, interrompu par deux quartes augmentées non résolues (Fa/Si, puis Sol/Do# – soit deux tritons effectivement "diaboliques"...), etc.

Lors de ses derniers récitals, Rafael Riqueni semblait souvent décontenancé par les applaudissements du public, comme s’il était surpris que des confidences si intimes puissent intéresser tout autre que lui-même. Les fragilités de l’exécution, perceptibles ça et là, rendent d’autant plus intensément présente l’interprétation, et renforcent notre proximité émotionnelle avec un musicien constamment sur le fil – la production de Manuel de la Luz, sans artifice, respecte admirablement l’introversion sonore du guitariste.

Silencio... Rafael está hablando a su guitarra. Le está co(a)ntando su vida. Le chroniqueur se retire discrètement, pour ne pas déranger. Comme le guitariste qui prend congé sur les quelques arpèges apaisés de "In memoriam".

Claude Worms.

Galerie sonore

"Triste luna. A Enrique Morente" (granaína)
"Nuevos sones. A Tomatito" (bulería)

Triste luna. A Enrique Morente (granaína) – composition et guitare : Rafael Riqueni.

Nuevos sones. A Tomatito (bulería) – composition et guitare : Rafael Riqueni / palmas : Diego, José et Luis Amador.


"Dos guitarras para ti. A mi madre Carmen" (taranta)
"Salvicas" (siguiriya y cabal)
"Triste luna. A Enrique Morente" (granaína)
"Nuevos sones. A Tomatito" (bulería)




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