Mayte Martín : "In Illo Tempore"

jeudi 9 avril 2026 par Claude Worms

Mayte Martín : "In Illo Tempore" — deux Cds Nuevos Medios (2026)

" La tradition n’est pas le culte des cendres mais la préservation du feu". Cette citation attribuée à Gustav Mahler, en exergue au dernier opus flamenco de Mayte Martín, pourrait à elle seule lui tenir lieu de guide d’écoute. Rares sont les œuvres musicales d’une telle perfection formelle, expressive, vocale et instrumentale, de la première à la dernière note. Une perfection, non pas froide, mais incandescente. Une incandescence à combustion lente, et qui vous hantera d’autant plus longtemps, dont on ne trouvera que peu d’équivalents : par exemple, pour rester avec Mahler, les "Kindertotenlieder" par Kathleen Ferrier et Bruno Walter ou par Věra Soukupová et Václav Neumann ; ou, pour rester à Vienne, le "Winterreise" de Schubert par Hans Hotter et Gerald Moore ou par Peter Pears et Benjamin Britten ; ou encore quelques incarnations vocales de Billie Holiday, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Mahalia Jackson ou Helen Merrill. Toutes et tous appartiennent à une même confrérie musicale miraculeuse, qui est aussi celle de Mayte Martín.

Nous avons longuement hésité à chroniquer "In Illo Tempore". Une telle ardente et absolue beauté ne se décrit pas, et encore moins ne se commente. Lors de notre première audition, nous avons laissé passer quelques minutes entre chaque plage, le temps de nous remettre de ce que nous venions d’écouter et souvent de sécher quelques larmes. Aussi Mayte Martín pourrait-elle inverser le fameux aphorisme de Victor Hugo, "défense de déposer de la musique le long de mes vers" : "défense de déposer des mots le long de ma musique." À ce stade, nous conseillerions volontiers, et prudemment, à nos lectrices et lecteurs de passer directement à la conclusion de cette chronique, que nous empruntons à Nicolaus Harnoncourt.

Photo : Joan Cortès / TomaJazz

Le précédent album de cante de Mayte Martín, "Querencia" (Virgin, 2000), est déjà devenu un classique de la discographie flamenca. Un quart de siècle le sépare donc de "In Illo Tempore" : ce délai nous a paru bien long, mais c’est finalement peu pour concevoir et réaliser un tel chef-d’œuvre. La cantaora s’en explique dans le livret : "Seguro había una causa mística que escapa a mi razón en este silencio discográfico de un cuarto de siglo en lo que a flamenco se refiere. Algo no estuvo, hasta ahora, en su preciso lugar ; tampoco había llegado, hasta hoy, ese punto de madurez que diese sentido a un nuevo registro de mi sentir y hacer. Los discos no son para mí una colección de cantes, sino un documento que recoge una etapa de vida que llega a su punto álgido."

Le titre latin peu prêter à confusion, en ce qu’il semble sous-entendre une sorte de culte d’un chimérique âge d’or du cante. Mais — reportons-nous à Mahler — l’objectif serait plutôt d’explorer, par le flamenco, un être (au sens métaphysique du terme) de la musique, ou des universaux musicaux qui embrasseraient d’un seul mouvement le passé, le présent et l’avenir : "Simboliza el culto al pasado y retrata una mirada a través de una ventana hacia un recuerdo idílico y romántico del tiempo original. De ese culto al pasado nace mi impulso transmisor de esencia, ese tesoro que sobrevive a los tiempos y a las modas ; eso que, más allá de estéticas y formas, se queda flotando en el aire por los siglos de los siglos." (Mayte Martín, livret de l’album). Une conception quasiment mystique, en tout cas morale de la responsabilité de l’artiste, qui nous a rappelé celle de Manolo Sanlúcar. Mayte Martín entend être un "vehículo que conecte el pasado con el presente ; para buscar dentro de mí y dar luz al resonar de los ecos antiguos que hablan con mi voz." (ibid.). Il s’agit donc de parler, au présent et à la première personne du singulier, une langue universelle et intemporelle. C’est en ce sens qu’elle nous déclarait déjà lors d’un entretien en 2005 (cf. ci-dessous) : " Pour moi, aucun genre musical n’a de valeur en lui-même. C’est l’expression artistique des musiciens qui importe. Le flamenco n’a pas d’intérêt particulier du seul fait qu’il est Le Flamenco."

"In Illo Tempore" est divisé en deux volumes titrés respectivement "Entreverao" (littéralement, entrelardé ; au figuré, entremêlé ou marbré) et "Puro". Selon Mayte Martín, "Todo lo que suena en ’Entreverao’ es el fruto de la convivencia en mí de sones antiguos de naturaleza diversa que han configurado mis intereses musicales desde el principio de mi existencia y mi manera de concebir la música durante toda mi vida.“ / "’Puro’ es eso : puro. Un flamenco sin vestigios que atesora grandes y algunas relegadas obras del flamenco antiguo, conservándolo y respetándolo en fondo y forma." Cette distinction nous semble pécher par excès d’humilité. S’il est vrai que le premier volet comporte quelques pièces que d’aucuns considéreront comme étrangères au répertoire du cante, il n’en demeure pas moins que toutes leurs interprétations sont marquées par une vocalité et un poids émotionnel on ne peut plus "flamencos" — Mayte Martín fait ce qu’elle veut de sa voix, nous ne commettrons pas la cuistrerie d’analyser sa technique vocale. De sorte que, cantes dûment estampillés ou non, toutes les compositions du programme porte la signature incomparable d’une même musicienne et interprète extraordinaire, Mayte Martín. Elle nous en donnait elle-même quelques clés techniques, musicales et esthétiques en 2005 : "J’analyse tout ce que je fais jusqu’à ce que j’aie une claire conscience de ce qui se passe dans mon corps : d’où part le souffle, comment je projette ma voix... C’est comme une vision intérieure de moi-même. Ce n’est pas une démarche préméditée, mais quelque chose que je fais naturellement. Je crois que la technique vocale consiste à prendre physiquement conscience du chemin de la voix dans ton corps, par où passent les graves, les aiguës... : tout cela commence par une ’auto-découverte’, un ’auto-contrôle’." / "Je les (ses versions personnelles. NDR) crée directement en chantant. J’apprends la ’partition’, et ensuite vient l’adaptation personnelle. J’essaie de développer ce qui, de mon point de vue, est le plus caractéristique des cantes que je recrée. Ma version prend naturellement forme par ma propre voix et ma manière de chanter. Je finis par entendre une sorte de partition intérieure." / "C’est une façon de tout miser sur le dépouillement, sur la sobriété, et sur la musicalité (à propos des arrangements instrumentaux. NDR). C’est ce à quoi je crois pour la musique, et donc pour le flamenco. J’aime les musiques sans fioritures, minimalistes, celles qui laissent une place au silence. C’est ce que j’essaye de… en fait je n’essaye rien, c’est juste ce qui transparaît dans tout ce que je fais, parce que c’est ce que j’aime." Résumons : quelle que soit la "partition", quel qu’en soit le genre musical, Mayte Martín la chante toujours "body and soul".

C’est donc dans les arrangements instrumentaux qu’il faut chercher les différences entre les deux volumes. La conception des pièces de "Entreverao" remonte à 2012. Mayte Martín a fait appel à José Luis Montón pour les composer en fonction de ses propres directives ("Arreglo conceptual" selon les crédits) — n’oublions pas qu’elle est aussi une très bonne guitariste. Juan Ramón Caro a ensuite créé les parties de seconde guitare. Ainsi s’est trouvée reconstituée la cheville ouvrière de la dream team de "Querencia" et "Flamenco de Cámara". Notons que si José Luis Montón joue lui-même deux de ses arrangements ("Milonga del solitario", "Sevillana lírica"), Juan Ramón Caro n’apparaît pas sur le disque en tant que guitariste, remplacé le plus souvent par Ángel Flores, qui joue aussi les deux parties de guitare pour les campanilleros et pour "El lenguaje de las flores". Le duo des compositeurs peut être aussi remplacé par un duo de guitaristes-interprètes : Paco Cruzado et José Tomás ("La Tana"), Antonio González et Ángel Flores ("Zarabanda y petenera"). Pour la canción por bulería "Un compromiso", qui figure au programme de tous les récitals de Mayte Martín depuis 2010, elle a invité Juan Ignacio Gómez "Chicuelo", son premier accompagnateur attitré entre 1990 et 1998 (cf. "Muy frágil" — On the Rocks, 1994). Le contrebassiste (Miguel Ángel Cordero) et les percussionnistes (Aleix Tobias, David Domínguez et Paquito González) partageant les conceptions minimalistes de la cantaora, la cohérence et la transparence des ensembles instrumentaux sont en parfaite adéquation avec les interprétations vocales.

À l’exception des guajiras, superbement accompagnées par David Domínguez et Ángel Flores, tous les cantes de "Puro" reviennent par contre au duo traditionnel chant / guitare, avec José Gálvez qui accompagne Mayte Martín sur scène depuis 2022. Lui aussi adepte de la concision, il incarne superbement la tradition du toque jerezano, celle de Manuel Morao et plus encore de Parrilla de Jerez (écoutez par exemple ses falsetas por bulería), ce qui ne l’empêche pas d’être original à l’occasion, avec quelques touches plus "contemporaines" (cf. son introduction por malagueña).

Ce que nous venons d’écrire pouvant s’appliquer indifféremment à toutes les pièces des deux volumes, il ne nous reste plus qu’à en préciser le programme :

• "Entreverao" : "Campanilleros" (Dolores Jiménez Alcantara “Niña de la Puebla” et Manuel Torres) / "La Tana" (tangos-zambra, José Amaya Cortés et Carmen Amaya) / "Zarabanda et peteneras" / milonga (Atahualpa Yupanqui) / "Un compromiso" (canción por bulería, Gregorio et Alfredo García) / "El lenguaje de las flores" (tangos — Federico García Lorca et Enrique Morente) / "Sevillana lírica" (Manuel Pareja Obregón, avec quelques emprunts à Charles Aznavour et à Johann Sebastian Bach — écoutez les introductions de guitare).

• "Puro" : "Eres hermosa" (taranta, Fernando "el de Triana") / "Tan fuerte en su volaura" (minera, El Pajarito version Encarnación Fernández) / "Mira lo que te he comprao" (levantica, El Cojo de Málaga) / "Tientos ligeros" (El Cojo de Málaga, Manuel Torres) / "Mi mulata" (guajira, Juan Valderrama) / "X soleá" (soleares, Enrique "el Mellizo", Antonio Frijones, El Pinea, Juaniquí, El Machango) / "Porque andando me desmayo" (malagueña, Baldomero Pacheco) / "Partío de verdiales" / "Yo sentí el crujío" (siguiriyas, Manuel Molina, Tío José de Paula, Juan Junquera version Antonio Mairena) / "Macrozoma" (bulerías et cuplés por bulería qui pourraient être des hommages à Pericón de Cádiz et à Fernanda, Bernarda et El Perrate de Utrera).

Revenons à Vienne et à Nicolaus Harnoncourt : " La tradition est un témoin qui se transmet de génération en génération. Il revient à l’interprète de la séparer en deux éléments : la patine, qui est belle, et la poussière, qui est terrible. La patine est une oxydation, un travail de la matière soumise au temps qui passe. La poussière est une accumulation de déchets qui, si on n’y prend garde, finit par recouvrir et cacher la matière. Mon rôle est de préserver la patine en éliminant la poussière. Jusqu’à un certain point. Ce point, c’est le pouvoir émotionnel de la musique. Il ne faut pas frotter trop fort là-dessus." (cité par Ivan A. Alexandre, revue Diapason, n° 754, avril 2026). On jurerait qu’il commentait en ces termes "In Illo Tempore".

Veuillez agréer, Madame Mayte Martín, l’expression, bien que maladroite et insuffisante, de notre reconnaissance et de notre respect.

Claude Worms

A lire dans Flamencoweb : Entretien avec Mayte Martín, novembre 2005

Galerie sonore

NB : Il faudrait évidemment que les dix-sept plages de l’album figurent dans notre galerie sonore. Pour nous en tenir à cinq, nous nous sommes résigné à les avons tirées au sort...

"Milonga del solitario" (Atahualpa Yupanqui) — chant : Mayte Martín /arrangement : José Luis Montón et Juan Ramón Caro / guitare : José Luis Montón et Ángel Flores / contrebasse : Miguel Ángel Cordero / percussions : Paquito González.

"Milonga del solitario"

"Sevillanas líricas" (Manuel Pareja Obregón) — chant : Mayte Martín /arrangement : José Luis Montón et Juan Ramón Caro / guitare : José Luis Montón et Ángel Flores.

"Sevillana lírica"

"Mi mulata" (guajiras — Juan Valderrama) — chant : Mayte Martín / arrangement et guitare : Antonio González et Ángel Flores.

"Mi mulata" (guajiras)

"Porque andando me desmayo" (malagueña — Baldomero Pacheco) — chant : Mayte Martín / guitare : José Gálvez.

"Porque andando me desmayo" (malagueña)

"Yo sentí el crujío" (siguiriyas — Manuel Molina version Manuel Torres, Tío José de Paula, Juan Junquera version Antonio Mairena) — chant : Mayte Martín / guitare : José Gálvez.

"Yo sentí el crujío" (siguiriyas)

"Milonga del solitario"
"Sevillana lírica"
"Mi mulata" (guajiras)
"Porque andando me desmayo" (malagueña)
"Yo sentí el crujío" (siguiriyas)




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