Pedro et le flamenco

vendredi 29 février 2008 par Luis López Ruiz

Les plus spontanés d’entre vous vont dire aussitôt : “ Pedro comment ? Mais de quel Pedro parle-t-il ? ” Eh bien, je voudrais vous parler de tous les artistes flamencos qui portent, ou ont porté, ce prénom ! Après avoir en effet recensé pas moins de 800 artistes plus ou moins reconnus dans le monde du flamenco, j’ai découvert qu’il y en avait très peu qui s’appelaient... Pedro... A peine 2 % ! Les prénoms les plus courants sont : Manuel (10%), José (9 %), Antonio (7%), Juan et Francisco (6,5%), à égalité.Ces pourcentages tiennent compte autant des noms fémimins que masculins, tout comme leurs hypocoristiques correspondants comme : Manolo, Curro, Frasquito, Pepe, Toni, Perico ( s’il en est un, de Pedro.)

A ma connaissance il n’y a pas eu une seule artiste répondant au nom de Petra, l’équivalent féminin de Pedro. Pas une ! Ni une bonne... ni une mauvaise. Bien sûr il se trouvera toujours quelqu’un pour dire : “Je connais une Petra dans mon village qui chante des Fandangos comme un dieu !” C’est possible. Mais je veux parler d’artistes reconnus, si ce n’est au niveau national, au moins régional. Donc je le redis : pas une seule !

Parmi les bailaores on remarque la même carence. Il n’existe qu’un seul Pedro : Pedro Jiménez Cerreduela, el Tupé, né à Valladolid en 1935. C’est le seul.

Les Pedro cantaores, eux, sont plus nombreux. Certains même sont des figures importantes ; celles dont on parle avec respect et qu’on vénère mais dont on ne sait pas forcément grand chose. Pourtant les aficionados les considèrent comme des piliers du flamenco, soit parce que Demófilo* les a inclus dans la liste des cantaores que Juanelo lui avait donnée, ou parce qu’un passionné aura décidé un jour que ce Pedro-là avait crée une Toná, ou une Seguiriya, ou encore, une Malagueña différente des autres ou que tel autre Pedro avait ajouté à des cantes du Levant un écho tout à fait nouveau et parfaitement reconnaissable. Ce fut le cas par exemple, des Pedro suivants :

_ Perico Cantoral au XVIIIº siècle.

_ Pedro El Morato, originaire de Vera, comme il le déclare lui-même dans un de ses cantes ; né au XIXº siècle et mort au XXº. Selon la légende, il fut pour les Tarantas, une véritable institution à lui tout seul.

_ Pedro Carrasco, dit Perico Frascola, de Sanlúcar de Barrameda (1833-1915), fut un immense interprète de Tonás et de Seguiriyas et nous en avons la preuve grâce au cante de Ramón Medrano.

A côté de ces figures, plus ou moins célèbres, on peut ajouter trois cantaores répondant aussi au nom de Pedro et dont le cante nous est connu, soit par les enregistrements qui en ont été faits, soit par le témoignage, digne de foi, de ceux qui ont eu la chance de les écouter. Sans être toutefois de très grands artistes ils sont d’une indiscutable qualité. Je veux parler de :

_ Pedro Martín, El Chato de las Ventas, madrilène, qui vécut au XXº siècle et créa un style tout particulier de Malagueñas.

_ Pedro Sánchez Langa, El Canario de Madrid, (1897-1981), bon cantaor, marié à la guitariste Victoria de Miguel.

_ Pedro Lavado Rodríguez, de Puente Genil, (1932-1998). Il avait une excellente voix et interprétait très bien la Serrana, entre autres.

Entre cante et guitare, on trouve : Pedro Calaf Maya, Peret. Certains diront qu’il n’était pas vraiment un Flamenco, mais il n’en fut pas moins un grand artiste et un Rumbero doté d’une forte personnalité.

Un autre musicien extraordinaire a sa place ici aussi, même s’il est possible de débattre sur le bien fondé de la présence du piano dans le flamenco. Je veux parler de Pedro Ricardo Miño.

Après le cante, le baile et même le piano, c’est au tour de la guitare de nous présenter les artistes répondant au nom de Pedro. Et là il faut bien le dire : chapeau ! Car si le nombre de ceux qui portent ce prénom est très important, il regroupe aussi d’authentiques grands artistes. Quantité et qualité. Je me limiterai à les énumérer selon leur âge en partant du plus ancien au plus jeune.

Tout d’abord Pedro del Valle Pichardo, Perico el del Lunar, (1894-1964) originaire de Jerez. Il fut non seulement un immense artiste mais un personnage clé lors de la revalorisation du cante dans les années 50 au siècle dernier.

Ensuite nous trouverons Pedro Peña Fernández, de Lebrija, né en 1939 au sein d’une famille flamenca de grand renom. Il doit être d’ailleurs agacé d’entendre préciser à chaque imstant qu’il est le frère de El Lebrijano, le fils de La Perrata et le neveu de El Perrate alors que son nom seul devrait suffire pour le reconnaître.

Le troisième des plus anciens est Pedro del Valle Castro, Perico el del Lunar-hijo ( fils), né en 1941. C’est un Madrilène passé maître dans le domaine de la sobriété, du sérieux ; il fait preuve d’un grand professionalisme.

Un autre Pedro de Lebrija le suit de près. Je veux parler de Pedro Peña Peña, Bacán, né en 1951 et décédé dans un accident de voiture en 1997. Quel guitariste de génie il serait aujourd’hui si la mort ne nous l’avait pas enlevé si tôt !

C’est à Jerez que naquit, en 1954, Pedro Carrasco Romero, Niño Jero, appelé aussi Periquín. Sa façon de jouer est si vibrante qu’elle nous touche au plus profond de l’âme.

Le plus jeune de toute la série, c’est Pedro Sierra Marín, né en 1967 à Hospitalet de Llobregat, près de Barcelone. Il est donc Catalan et, n’en déplaise à certains, ceux qui doutent du fait que la Catalogne puisse posséder un véritable potentiel dans le dommaine du flamenco, eh bien qu’ils consultent la liste des bailaores (ah ! Carmen Amaya !), des cantaores (Poveda ou Mayte Martín : cela vous dit quelque chose ?), et des guitaristes (on a tous en mémoire un certain Borrull et El Torre pour le jaleo : vive la Catalogne !) Lorsqu’il s’agit d’un flamenco de qualité aucune frontière n’est possible. Ni avec la Catalogne ni avec le monde entier.

Tout ceci nous conduit, après ce long préambule, à en venir à parler de cet homme-là : Pedro Soler. Pedro Soler, guitariste et français. Oui, français. Pourquoi ? Cela pose un problème ?

En effet il se trouve encore aujourd’hui des gens assez obtus (pour dire les choses gentiment), pour qui c’est un scandale de considérer comme de véritables artistes flamencos ceux qui ne sont pas andalous et encore moins ceux qui ne sont pas espagnols. Je suis andalou et originaire d’une ville flamenca s’il en est une : Puerto de Santa María, et je peux affirmer haut et fort que des milliers d’Andalous n’éprouvent aucune émotion pour le flamenco et seraient, même en faisant un effort, bien incapables de différencier une Serrana d’un Taranto ou un Tango d’un Tiento. On peut ajouter d’ailleurs autre chose à ce sujet : il faut en finir une bonne fois pour toutes avec ce vieux préjugé qui consiste à dire que le flamenco et l’Andalousie, c’est pareil. La preuve, il existe une grande quantité d’artistes, de grands artistes, qui ne sont ni Andalous ni même Espagnols. J’ai découvert en faisant mes recherches sur ceux qui ont fait et font l’histoire du flamenco (quels qu’ils soient : cantaores, bailaores ou guitaristes), quelque chose qui m’a bien surpris : près de 200 artistes reconnus ne sont pas Andalous. Sur ces 200, 75% sont originaires d’autres régions et 25% sont étrangers. Alors pourquoi s’étonner du fait que Pedro Soler, ce guitariste extraordinaire, soit français ?

S’il faut bien admettre que peu de grands artistes dans le domaine du cante sont nés hors de nos frontières et que ceux que nous connaissons sont tous contemporains : Ginesa Ortega, José el Francés et Paco el Lobo en font partie. Quant aux guitaristes, si leur nombre est bien plus élevé, leur qualité l’est aussi. Parmi eux on citera Pedro Soler justement, Manitas de Plata, Juan Carmona, Alberto et Norberto Torres, Claude Worms et Antonio Moya. En ce qui concerne le baile, le choix est vaste : les noms de Luisillo, Roberto Iglesias, José Greco, Roberto Ximénez, Lucero Tena, Rafael de Córdova... nous viennent aussitôt à l’esprit. Et puis il y a ces extraordinaires bailaoras, dites “étrangères”, que sont : Antonia Mercé, La Argentina, Encarnación López Júlvez, La Argentinita (toutes deux nées à Buenos Aires), Micaela Flores Amaya, La Chunga de Marseille, Belén Maya de New York et Eva María Guarrido, La Yerbabuena, de Francfort. Après tout cela, si quelqu’un s’étonne encore de voir Pedro Soler compter parmi les meilleurs guitaristes.. c’est qu’il n’a rien compris à rien.

Pedro Soler est né en 1938, en France, à Narbonne plus exactement, à une centaine de kilomètres de la frontière espagnole. Cette proximité a fait dire et écrire maintes fois qu’il était né en Catalogne. Pas du tout ! Il est bien Français et a toujours vécu en France. Bien sûr il a beaucoup voyagé et fait de longs séjours en Espagne et au Brésil, entre autres, mais c’est en France qu’il réside.

De nos jours tout le monde s’empresse de dire qu’il adore le flamenco, que c’est un art merveilleux. Beaucoup n’en ont qu’une vague idée mais comme c’est souvent le cas : l’ignorant a toutes les audaces pour affirmer que lui, il sait. Certains même se targuent d’être capables d’identifier un nouveau génie à chaque coin de rue. Paradoxalement il arrive souvent qu’ils ignorent l’existence de grands artistes, comme c’est le cas pour Pedro Soler. Celui qui chante les louanges du flamenco à qui veut les entendre, connaît -il au moins Mario Escudero ? Alberto Vélez ? Esteban de Sanlúcar ? Araceli Vargas ? Ou Pucherete ? (et ce ne sont que quelques noms parmi d’autres !). Pour ceux qui savent rester modestes et qui n’ont nul besoin d’encenser le flamenco à chaque instant, nous savons évidement qui est Pedro Soler et ce qu’il représente dans l’histoire du flamenco.

Des personnalités comme Miguel Ángel Asturias ou Jean-Louis Barrault le savaient aussi. L’écrivain nicaraguayen disait “ Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de sa guitare : grâce à eux, elle voit, entend, chante, parle et surtout elle vibre.” Quant au comédien français, lui, reconnaissait que : “ Parmi toutes les guitares qui chantent et qui font danser le flamenco, il en est une particulièrement pure : celle de Pedro Soler.”

Sans la moindre hésitation, la presse internationale en a fait l’éloge. Voici quelques unes de ses remarques à propos de son art.

“ Un véritable respect de l’ancienne école flamenca qui sait ne pas sacrifier la musicalité à la virtuosité de l’artiste.” (ABC, Madrid.)

“ La guitare est seule, nue. La façon de jouer de Pedro Soler nous semble plus traditionnelle que jamais, totalement dépourvue de la moindre fioriture ; primitive, sans effets inutiles et par là même dotée d’une réelle authenticité. Un son auquel le flamenco ne nous avait plus habitués depuis un moment.” (El País, Madrid.)

“Le flamenco de Pedro Soler est précis, exigeant ; il nous envoûte.”(Le Monde de la musique, Paris.)

“Luna Negra, cette magnifique Soléa, brille d’un éclat obscur. Poésie... Rêve....Une splendeur !” (Le Nouvel Observateur, Paris.)

“ Un extraordinaire calme intérieur qui lui donne suffisamment de force pour ne pas avoir besoin d’ aller jusqu’à la virtuosité.” (Wolksblatt, Vienne.)

“ Sous les doigts de ce magicien, la guitare se fait orquestre à elle seule en produisant des sons incroyables. ” (Salzburger Nachrichten, Salzbourg.)

“ Une véritable maîtrise de toutes les possibilités offertes par cet instrument.” (Times, Londres.)

“ La guitare de Pedro Soler se fait le vecteur, non seulement de la fougue, mais aussi de la mélancolie. La prouesse technique dont il fait preuve n’est plus à démontrer.” (Daily Telegraph, Londres.)

“ Une musique aussi pure que du Mozart, aussi dense que du Bach et aussi concise que du Stravinsky.” ( Jornal do Brasil, Rio de Janeiro.)

“ Un flamenco qui naît du coeur pour parler de l’âme.” ( Le Soleil, Québec.)

“ Le concert donné par Pedro Soler a été un enchantement et le dernier morceau, lors de la rencontre avec des artistes indiens, fut une merveilleuse conclusion.” ( Chandigar Life, India.)

Tout ceci résume parfaitement son art et il serait encore possible d’ajouter à cette liste bien d’autres compliments.

La force de caractère dont fit preuve le jeune Pedro Soler à ses début est assez extraordinaire. La précision de son jeu peut en effet se vérifier facilement en écoutant avec attention, par exemple, le disque : “Les riches heures du flamenco.” La Joselito danse tandis qu’ Almadén et Matrona chantent. Le cadre, où a eu lieu l’enregistrement, est tout à fait impressionant : le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Rien que cela ! C’était en 1963 alors que Pedro Soler n’avait que 25 ans. La Joselito avec ses 57 ans et Almadén, qui en avait 64, pouvaient tout à fait être ses parents. Quant à Pepe de la Matrona, qui en avait 76 alors, il aurait pu facilement être son grand-père ! Et là, à la Sorbonne, entre ces monstres sacrés (des vétérans pour lui !), Pedro Soler va jouer avec une précision et une aisance impressionantes. C’était déjà une prouesse de suivre La Joselito, mais s’adapter au cante de Matrona, alors là n’en parlons même pas ! Pepe connaissait le cante comme personne et de plus il n’avait pas spécialement bon caractère. A la moindre petite erreur, il fusillait du regard le guitariste. Felix de Utrera, avec qui il a enregistré la magnifique anthologie : “ Tesoros del Flamenco Antiguo”, m’a raconté lui même que celui qui s’asseyait à côté de Matrona n’en menait pas large. Il existe d’ailleurs des enregistrements vidéos où l’on peut voir Manolo El Sevillano, l’autre guitariste de cette anthologie, subir les regards noirs que lui lançait Matrona. J’ignore si Pedro Soler ressentit de la peur ou pas à ce moment-là mais le fait est que ses mains n’ont jamais tremblé.

Pedro Soler admet que son maître de toujours fut Pepe de Badajoz et que , s’il fallait l’inscrire dans une école, il se réclamerait plus de celle de Montoya. Pedro Soler accompagne en général le cante et le baile mais il joue aussi en solo. Il le dit lui même : “ Je préfère jouer pour le cantaor plus que pour le bailaor, mais j’avoue aussi aimer jouer comme soliste lors d’un récital.” Sa façon de jouer a toujours été classique et traditionnelle. Pourtant avec le temps, il a su évoluer sur des chemins plus avangardistes et novateurs. Aujourd’hui bien des guitaristes prétendent faire de même mais il fut certainement un pionnier dans ce mouvement des rénovateurs.

Tout au long de sa carrière il a joué avec de grands artistes au genre musical parfois bien différent, comme Atahualpa Yupanqui, un très grand ami à lui, ou le contrebassiste Renaud García-Fons, ou encore Maria Bethania, la chanteuse brésilienne. Personne ne remet en question aujourd’hui l’aspect universel du flamenco. Il déborde même les confins de notre Terre pour s’en aller vers l’au-delà, au Paradis même ! comme en témoignent ces coplas :

“El día que tú naciste

el sol se vistió de limpio

y hubo una juerga en el cielo

que hasta bailó Jesucristo".

"Le jour où tu es née

le soleil s’ est pomponné

et il y eu dans le ciel une telle juerga

que même Jésus Christ dansa".

"El día que tú naciste

se vistió de gala el sol

y hubo una fiesta en el cielo

que hasta el mismo Diós bailo

con un par de castañuelas".

"Le jour de ta naissance

le soleil s’ est vêtu avec élégance

et il y eu au ciel une telle fête

qu’ on vit Dieu entrer dans la danse

avec une paire de castagnettes".

Et là-haut on a sûrement vu aussi Peret en pleine rumba tandis que Cantoral, Frascola, El Morato, El Canario, El Chato y Lavado chantaient. Pour les accompagner : Perico el del Lunar et Bacán, à la guitare. Depuis la terre, comme dans un écho, Pedro Ricardo Miño, au piano, tempérait la fête...alors que Perico el del Lunar-hijo, Pedro Soler, Jerito, et Pedro Sierra faisaient tous vibrer la sonanta ...et ce sera le cas où jamais de le dire : comme des dieux ! Et tout là haut, comme première guitare : Saint Pierre... autrement dit, San Pedro.

* Demófilo : Pseudonyme de Antonio Machado y Álvarez, père des deux poètes, Antonio et Manuel Machado. Grand spécialiste du folklore et auteur de : “Colección de cantes recogidos y anotados”, oeuvre fondamentale pour qui veut étudier le flamenco.

Luis Lopez Ruiz

Traduction de l’ espagnol par Anne Wetzstein

Illustrations, par ordre d’ apparition dans l’ article :

Pedro Peña avec La Perrata

Pedro Lavado

El Chato de las Ventas

Perico el del Lunar

Pedro Bacán

Pedro Soler





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