Quelques réflexions sur une critique de M. Francis Marmande

mercredi 5 mars 2014 par Claude Worms

"Le triste triomphe du flamenco "concept". La danseuse sévillane Isabelle Bayón présente son "Caprichos del Tiempo" au Festival de Nîmes" : article de M. Francis Marmande, paru dans Le Monde du mercredi 15 janvier 2014.

Billet d’humeur plus qu’ article de fond, mais... Comme nous n’avons pas coutume de réagir aux articles sur le flamenco que nous lisons ça et là dans la presse française, nous n’avons pas prévu de rubrique à cet effet dans flamencoweb. Celui-ci est cependant particulièrement affligeant, d’autant plus qu’il est signé d’une plume prestigieuse que nous avions naguère plaisir à lire, quand elle traitait de jazz. Il nous semble que Le Monde, ses lecteurs et le flamenco méritent mieux, en tout cas des articles mieux argumentés et informés. Nous renvoyons nos lecteurs au texte intégral publié dans Le Monde du 15 janvier 2014 : ils y pourront vérifier que notre choix de citations ne dénature pas le propos de l’auteur.

"Le triste triomphe du flamenco "concept"". Ce titre à lui seul est tout un programme, confirmé plus loin par cette affirmation péremptoire : "Celui (le temps - NDR) d’Isabel Bayón est un "concept". Misère". Il semble donc évident que les flamencos "authentiques" ne pensent pas. Tout "concept", toute pensée ne peut que dénaturer le flamenco, et le "triste triomphe" dénoncé par l’auteur est sans doute celui d’ un flamenco frelaté par l’intellectualisme des artistes contemporains. On jettera donc sans remords dans les poubelles de l’histoire flamenca, pour nous en tenir à la danse, La Argentina, La Argentinita, Antonio, Vicente Escudero, Antonio Gadés, Mario Maya... et, parmi nos contemporains, Belén Maya, María Pagés, Rocío Molina, Israel Galván, Andrés Marín... On le voit, Isabel Bayón n’est pas en si mauvaise compagnie. Le corollaire de cet axiome - les flamencos ne pensent pas, ou plutôt, ne doivent pas penser - coule de source : le flamenco est un art ( ? - le point d’interrogation s’impose dans ces conditions) instinctif, qui se chante, se danse et se joue avec les tripes. Outre que nous doutons que les organes du système digestif, dans un sens métaphorique ou non, soient en mesure de produire un quelconque discours musical, surtout dans le cadre d’une musique dont les formes et la codification sont aussi complexes et sophistiquées, il est curieux de constater que le populisme, qu’il est de bon ton de vilipender ces temps ci dès qu’il s’agit de disqualifier toute pensée politique, économique ou sociale un tant soit peu critique de l’ordre établi, est au contraire recommandé quand il s’agit du flamenco, et plus généralement de musique populaire vivante. Une bonne musique populaire est une musique populaire morte, dûment répertoriée et momifiée dans les vitrines d’un Musée des Arts et Traditions Populaires. Le "peuple" ne saurait penser, et encore moins créer une musique savante, fût-elle de tradition orale. Dans le meilleur des cas, il peut lui arriver de produire des expressions artistiques instinctives, sortes d’épiphénomènes d’un contexte socio-culturel historiquement daté. Mais dans ce cas, ce contexte ayant considérablement changé en Andalousie depuis la fin du XIX siècle (fort heureusement pour les principaux intéressés), il est clair que le flamenco est mort depuis bien longtemps, et que M. Francis Marmande perd son temps.

Le flamenco se vit et se ressent, c’est là un crédo communément répandu. S’il s’agit d’affirmer que toute forme d’art est aussi le produit d’un milieu culturel, d’une époque, de relations économiques et sociales..., c’est une évidence qui s’applique tout aussi bien à la musique baroque, au jazz ou au chant diphonique mongol. "Aussi", mais pas exclusivement : dans le cas contraire, le flamenco resterait radicalement hermétique au public "étranger", qui pourrait au mieux l’apprécier comme le rituel étrange de quelque peuplade exotique. Ce que l’on nomme flamenco est l’ensemble des créations d’artistes singuliers, plus ou moins originales et accomplies, basée sur un répertoire de formes (les fameux "palos") savamment codifiées . C’est dire qu’une oeuvre flamenca doit aussi être comprise, et que, comme pour toute oeuvre d’art, le plaisir et l’émotion qu’elle provoque en nous dépend aussi de notre capacité à l’analyser, ne serait-ce qu’inconsciemment. Il y faut donc un minimum d’effort : nous soupçonnons qu’ en rester au dogme du pur "ressenti" est un prétexte utile pour justifier une certaine paresse intellectuelle, qui tourne vite à un mépris plus ou moins explicite des artistes. Louer leur "authenticité instinctive" est finalement une manière polie ( ?) de leur dénier la capacité d’une réflexion créatrice. Il nous semble que l’un des rôles de la critique devrait être d’aider le public non averti à comprendre, l’émotion et le plaisir restant évidemment personnels et singuliers.

Donc, le flamenco étant fondamentalement une musique, il doit être décrit et analysé, aussi, sinon exclusivement, en termes musicaux - ce qui ne signifie pas forcément abscons. Avouons ici que nous avons quelque difficulté à comprendre une objection qui nous est souvent opposée, à propos de flamencoweb notamment : "Evidemment, pour vous, le flamenco, c’est une musique !". En effet. Et nous déplorons qu’il soit si peu question de musique dans la critique de M. Francis Marmande. Il est symptomatique que les musiciens du spectacle n’y soient évoqués qu’une fois, en ces termes plutôt vagues : "Cinq partenaires vêtus de noir, chantent, jouent, esquissent un petit gag à la fin". On n’en saura pas plus. Quels instruments ? Qu’ont-ils joué et chanté, et conséquemment, qu’a dansé Isabel Bayón ? Nous serons par contre parfaitement renseignés sur les robes de la bailaora : "Trois robes turquoise à parements noirs, plus une robe écarlate à traîne encombrante" - les amateurs de l’école sévillane et de la bata de cola apprécieront...

Si l’auteur semble avoir été impressionné par la garde robe d’Isabel Bayón (plus loin : "Quatre robes sublimes"), son exégèse du titre du spectacle est plus approximative : "Le temps des physiciens, le temps des philosophes, le temps de la météo et le temps qu’il fait sont caprices". Plus loin : "Le temps, le tiempo, le compás (le tempo) étant la substance même, avec la géographie, du "flamenco", Isabel Bayón peut se donner à fond". Confondre le tempo avec le compás, c’est à dire le tempo avec le rythme et la métrique, n’aide assurément pas à comprendre un spectacle dont le propos était précisément de mettre en images, en gestes et en mouvements les métamorphoses rythmiques d’un groupe de six pulsations, créant progressivement les Abandolaos, les Guajiras, les Alegrías, les Siguiriyas, les Bulerías... (pour plus d’informations, nos lecteurs peuvent consulter notre article sur le Festival Flamenco de Nîmes 2014 - rubrique "Concerts et spectacles"). Plus étonnant encore : M. Francis Marmande ne semble pas non plus avoir remarqué que "Caprichos del Tiempo" était aussi une évocation du temps chronologique, en l’occurrence de l’histoire esthétique du flamenco. Même si l’on pouvait ignorer les citations des guitaristes (Sabicas, Ramón Montoya...), ce thème était pourtant évident pour le chant, notamment avec la diffusion "off" d’ une Siguiriya enregistrée dans les années 1930 par Manuel Vallejo - la référence à Wynton Marsalis, qui a fait un peu le même genre de travail réflexif sur le jazz, aurait pourtant dû l’éclairer sur ce point ("Isabel Bayón se hisse à la hauteur de Wynton Marsalis en "jazz"").

Etrange surdité. C’est que l’auteur était venu pour entendre et voir tout autre chose, ce qu’il considère comme le seul flamenco qui vaille, et qu’il cerne d’abord par son antithèse, le flamenco d’Isabel Bayón : "Formidable. Formidablement triste. Haute école sévillane, grâce absolue, maîtrise technique, plastique à tomber, elle aligne en majesté ses Caprices du temps. Parfait. Pas un poil d’émotion. Pas un geste de l’avant bras qui irait jusqu’au bout. Pas la moindre touche de mauvais goût, misère !". C’est clair, un spectacle flamenco "parfait" ne saurait générer l’émotion. Sans une bonne dose de "mauvais goût", la "grâce absolue" et la "maîtrise technique" ne sont au mieux, pour une artiste flamenca, que de "sales manies", comme aurait dit Brassens. Quant au "geste de l’avant bras", l’auteur a sans doute eu quelques moments de distraction bien excusables, compte tenu de l’ampleur de sa déception. Ce qui ne l’empêcha tout de même pas de remarquer le ton parodique du "fin de fiesta" por Bulería, mais pour le déplorer : "Même au rappel, por Bulería, les solides claques sur le culito (le derrière) sont administrées comme des citations rigolotes". Dans le flamenco "authentique", les claques sur le cul ne valent que si elles sont administrées gaillardement, au premier degré - ça va de soi.

Lors de son récital, le même jour, Moneito de Jerez avait rendu hommage à son oncle récemment disparu, le cantaor El Torta. M. Francis Marmande ne rate pas cette occasion de conclure son article par le portrait d’un "vrai" flamenco, "le flamenco pur, sec, amoureux, violent". La scène se passe "Au début des années 1990, un dimanche après-midi, dans le grenier de l’association Flamenco en France". Le flamenco "pur" ne saurait s’accommoder d’une salle de concert, il lui faut un "grenier", ou mieux encore une cave - il nous est arrivé assez fréquemment de fréquenter Flamenco en France, mais nous n’avons jamais pu en visiter le grenier, les concerts s’y déroulant logiquement dans la salle prévue à cet effet... L’ auteur note, non sans talent, que "Le Torta chante comme s’il devait mourir le soir même. Avec la même joie". Mais il se corrige rapidement. Un flamenco qui se respecte ne chante pas, surtout s’il s’agit d’une Toná, automatiquement convoquée dès qu’il s’agit de flamenco "pur" : "Il hurle por Toná, un chant a capella, archaïque, poignant". Le reste est une litanie navrante de poncifs attachés au flamenco "pur", vu de notre bel hexagone. La bière et le vin chaud ne manquent pas à l’appel, et le cantaor est une sorte de bon sauvage qu’un rien amuse : "Soudain, il avise un casque, hop ! C’est le casque vermillon du type qui fait le son (sonoriser un "grenier", aux dimensions de Flamenco en France ??? - NDR). El Torta s’empare du casque de scooter pour déconner, et le chausse. A main droite, il avise un miroir prévu pour les danseuses à la barre". On appréciera au passage l’effort stylistique de l’auteur, qui prend soin d’adapter son vocabulaire au niveau de son sujet (cf : ci-dessus, les mots en caractères gras), celui d’un histrion tragi-comique : "Il est comique, déplorable, déchirant, burlesque, génial". Nous aurions pour notre part rêvé une épitaphe d’une autre tenue pour le grand musicien que pouvait être El Torta, les jours fastes - répétons le, "transmettre" (les flamencos utilisent ce verbe sans complément d’objet : on ne saurait mieux signifier qu’une proposition musicale unique, si elle "fait le poids", déclenchera autant d’émotions distinctes qu’elle aura de récepteurs) suppose d’utiliser un langage convaincant, donc cohérent et maîtrisé, consciemment ou non, à force de travail. Comme pour tout autre genre musical, l’interprétation flamenca, l’intensité du don de soi dans l’instant du chant en chair et en os, ne peut exister que si elle s’enracine dans cette longue quête préalable, jamais achevée. Dans le cas d’une pure transmission orale, pour El Torta par exemple, ce travail peut être totalement indissociable de la vie quotidienne, d’une manière singulière d’habiter par le corps, les gestes, le verbe, la voix... une culture collective - il n’en existe pas moins, et mérite à tout le moins le respect.

Mais pour l’auteur, tout est dit. Isabel Bayón ne saurait rivaliser : "Avec toute l’étendue de sa grâce, Isabel Bayón vise un concept. Bon courage". Les "señoritos" n’ayant apparemment pas tous disparu, nous sommes tentés de souhaiter nous aussi bon courage aux artistes flamencos. Il est vrai que ces bourgeois et ces aristocrates fortunés ont parfois aidé quelques flamencos à survivre. Mais à quel prix pour leur dignité ?

PS : dans la même veine, notre ami Nicolas Villodre nous signale une critique de "Lo Real" (Israel Galván) de M. Raphaël de Gubernatis, publiée dans Le Nouvel Observateur. Le pire est toujours à craindre... :

http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20130219.OBS9321/israel-galvan-quand-un-danseur-croit-etre-un-penseur.html

Claude Worms

Photos : Estebán Pérez Abión (logo et Isabel Bayón)

Feliciano Gil (El Torta)

Estebán Pérez Abión

Feliciano Gil





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