José Manuel Gamboa : "Rafael Romero... ¡Cantes de época ! Antológica y alfabéticamente"

"... y el nacimiento del microsurco flamenco en España"

mardi 16 novembre 2010 par Claude Worms

Un livre : 255 pages (texte espagnol)

Quatre CDs (87 cantes)

Une production El Flamenco Vive (2010)

Photo : Paco Sánchez

Auteur de quelques ouvrages généralistes de référence ("Guía libre del flamenco" - qui mériterait une nouvelle édition mise à jour / "Una historia del flamenco" - une traduction en français serait d’ utilité publique), José Manuel Gamboa revient au genre monographique avec ce livre consacré à Rafael Romero. Comme dans ses deux biographies précédentes (Luis Maravilla et Perico el del Lunar), il prend soin de situer très intelligemment (et avec érudition) l’ artiste dans une problématique plus générale, d’ ailleurs précisée en sous-titre : "... et la naissance du microsillon en Espagne". C’ est dire que le sujet n’ est pas la vie de Rafael Romero, mais son oeuvre discographique de la seconde moitié des années 1950 (de 1954 : "José Greco and Company. Danzas flamencas" - Decca Gold Label Series, à 1960 : "Cancionero de la verde oliva" - COR).

Les historiens du flamenco se sont surtout intéressés aux deux pôles extrêmes de la discographie, les 78 tours et autres cylindres d’ une part, et l’ actualité récente d’ autre part. L’ originalité, et la grande valeur, du travail de José Manuel Gamboa tient d’ abord à sa période de prédilection : le passage du 78 tours au microsillon, et la production postérieure, donc les années 1950 à 1970, ce qui l’ amène d’ ailleurs à s’ intéresser au flamenco "étranger" (USA, Grande-Bretagne, Japon et France notamment). C’ est ainsi qu’ au fil de ces trois biographies (cf, ci-dessous : "Rappels bibliographiques"), il a patiemment reconstitué une période clé de l’ histoire du flamenco, négligée et méconnue, peut-être parce que trop proche de nous. Son travail historique est d’ ailleurs prolongé par quelques collections de précieuses rééditions en CD dont il est le maître d’ oeuvre (notamment "Cultura jonda" pour Fonomusic, et "Grabaciones históricas" pour Universal, sans compter quelques productions d’ El Flamenco Vive - cf, ci-dessous : "Rappels discographiques"), toutes accompagnées de livrets très précisément documentés.

José Manuel Gamboa est toujours très attentif au contexte historique, économique et social, des activités flamencas, ce qui nous vaut des éclairages inédits et passionnants. La première partie du présent ouvrage aborde ainsi, successivement, l’ "arrivée du microsillon en Espagne", les premiers enregistrements de Luis Maravilla (dès 1951), et la datation exacte et la paternité discutée (espagnole ou française ?) de la fameuse Anthologie dirigée par Perico el del Lunar (espagnole selon Gamboa, et on serait tenté de lui donner raison, contre l’ avis de Pierre Lefranc, à la lecture de son argumentaire). Les quelques cinquante pages consacrées à cette polémique pourraient sembler excessives, si l’ auteur n’ en profitait pas pour nous livrer une foule d’ informations sur les conditions techniques d’ enregistrement et de gravure des précieuses galettes, les circuits de distribution, la création des premiers labels et de leurs catalogues LPs, EPs, et "Haute Fidélité" (formats 17, 25 et 33 cm), les réseaux des imprésarios et producteurs, les problèmes de copyright, les coulisses des prix décernés par l’ Académie Charles Cros et l ’ Académie du Disque Français, les stratégies déployées pour contourner la législation franquiste très restrictive concernant les importations de produits et de technologies étrangers... Au passage, quelques chiffres de tirage, et les prix de vente pratiqués (le prix moyen d’ un microsillon, en Espagne, équivalait au salaire mensuel d’ un ouvrier non spécialisé - l’ Anthologie était vendue quatre fois plus cher...) donne une idée exacte de l’ essor de cette industrie naissante, et du public restreint auquel elle était destinée.

Les chapitres suivants évoquent la carrière de Rafael Romero au cours de cette période, entre compagnies de danse (Vicente Escudero, José Greco, Pacita Tomás...) et tablaos parisiens (Le Catalan) et madrilènes (La Zambra). Le cantaor fut sans doute l’ artiste flamenco qui profita le plus de la nouvelle technologie analogique, avec pas moins de seize enregistrements entre 1954 et 1960, sans compter les rééditions et compilations, sous son nom ou en collaboration (tous sont reproduits dans les quatre CDs) :

_ "José Greco and company. Danzas flamencas" (guitares : Vargas Araceli et Triguito) : Decca Gold Label Series - 1954

_ "Antología del cante flamenco" (guitare : Perico el del Lunar) : Ducretet-Thomson sous licence Hispavox - 1954

_ "Cante Jondo" (guitare : Andrés Heredia) : Vogue Contrepoint - 1955

_ "Flamenquería" (guitare : Andrés Heredia) : Vogue Contrepoint - 1955

_ "Cante gitano" (guitare : Andrés Heredia) : Vogue COntrepoint - 1955

_ "Canta Romero. Vol. 1" (guitares : Rogelio Reguera et Antonio Serra) : Vogue Contrepoint - 1955

_ "Canta Romero. Vol. 2" (guitares : Rogelio Reguera et Antonio Serra) : Vogue Contrepoint - 1955

_ "Pacita Tomás y su ballet" (guitare : Justo de Badajoz) : Columbia - 1956

_ "Flamenco" (guitare : Pepe de Almería) : Musical Masterpiece Society - 1956

_ "Noche flamenca" (guitare : Pepe de Almería) : BAM - 1957

_ "Cante grande d’ Andalousie" (guitare : Pepe de Almería) : BAM - 1957

_ "Antología del cante flamenco" (guitare : Perico el del Lunar) : Orfeon - 1958

_ "Selección antológica del cante flamenco" (guitare : Perico el del Lunar) : Telefunken - 1958

_ "Deux maîtres du cante grande : Rafael Romero et Juanito Varea" (guitare : Perico el del Lunar) : BAM - 1959

_ "Maîtres du cante flamenco : Rafael Romero" (guitare : Perico el del Lunar) : BAM - 1959

_ "Cancionero de la verde oliva. Una Antología de Cantares del Campo de España" (guitare : Perico el del Lunar) : COR - 1960

En épilogue à cette première partie, l’ auteur évoque brièvement les enregistrements postérieurs de Rafael Romero, hors de la période de référence de son étude, de la "Misa flamenca" Philips de 1966 aux ultimes séances japonaises (en CD...) de 1989 ("The art of cante flamenco. Rafael Romero" - deux CDs Victor - guitare : Perico el del Lunar hijo)

La deuxième partie de l’ ouvrage est un très utile guide d’ écoute : chacun des 87 cantes est présenté par une notice comportant la référence discographique précise, la date d’ enregistrement, le nom des artistes, et des informations stylistiques aussi succinctes que pédagogiques. Les letras sont reproduites intégralement.

Ajoutons enfin que José Manuel Gamboa n’ a pas son pareil pour illustrer son propos par quelques succulentes anecdotes jamais gratuites, et qu’ il possède un véritable style d’ écriture, denrée rare parmi ses collègues spécialistes de la littérature flamenca...

Nous avons déjà eu l’ occasion d’ évoquer le chant de Rafael Romero. Nous n’ y reviendrons donc pas dans cet article. Nous retrouvons, par delà l’ originalité inaltérable de son style, l’ influence de quelques maîtres revendiqués, tels Juan Mojama (Tientos, Bulería por Soleá), Antonio Chacón (les cantes "libres" - Granaína, Cartagenera...), Manuel Torres (Farruca, Campanilleros, Taranto, Siguiriyas), Tomás Pavón (Soleares), José Iyanda (Soleares)... On pourra aussi apprécier un aspect moins connu du talent de Rafael Romero, sa maîtrise du chant pour la danse (écoutez, par exemple, sa manière rigoureuse de cadrer les Peteneras en mesures alternées 6/8 | 3/4 ||, sans les habituels passages ad libitum, et pratiquement sans rubato.

Les cantes des quatre CDs sont présentés "alphabétiquement et chronologiquement", ce qui en facilite nettement l’ étude et la comparaison. Il en résulte une vaste anthologie, dans laquelle chacun pourra à sa guise tracer son chemin. Pour vous en donner une idée des heures de bonheur qui vous attendent, nous vous donnons le programme complet des réjouissances :

(cantes) Abandolaos (1) / Aguinaldo (1) / Alboreá (4) / Alegrías (2) / Bulerías (6) / Bulería por Soleá (1) / Campanilleros (1) / Cantes de Madrugá (1) / Cantiñas (1) / Caña (5) / Caracoles (1) / Carcelera (1) / Cartagenera (1) / Creación (1) / Debla (2) / Fandangos de Almería (1) / Fandangos de Huelva (4) / Fandangos naturales (1) / Farruca (1) / Garrotín (2) / Granaína (1) / Guajiras (1) / Jaleos (1) / Liviana (1) / Malagueña (1) / Martinetes (1) / Mirabrás (2) / Nanas (1) / Caña por Pasodoble (1) / Peteneras (3) / Polo (2) / Tanguillo pregón (1) / Romeras (2) / Rondeñas (1) / Saeta (2) / Siguiriyas (3) / Serrana (3) / Sevillanas (2) / Soleares (4) / Tangos (2) / Tango carnavalero (1) / Taranto (1) / Tientos (4) / Tonás (2) / Villancicos (5) / Zambra mora (1)

Preuve de la beauté du chant de Rafael Romero, les quatre CDs s’ écoutent à la file sans la moindre lassitude (j’ en ai fait l’ expérience...), et même l’ épreuve que pourrait constituer l’ audition en continu de cinq versions de la Caña devient ici un plaisir. On ne décèlera pas la moindre faute de goût dans ces plages : c’ est que le cantaor traite avec la même musicalité et le même respect tous les palos, même ceux réputés (à tort), mineurs (et même quand il applique un rythme de Pasodoble à la Caña, ou un balancement binaire aux Caracoles - diffusion internationale oblige...). Une leçon d’ exactitude stylistique que feraient bien de méditer, de part et d’ autre des Pyrénées, les apprentis cantaores trop enclins à confondre la musique avec le nombre de décibels... Ajoutons que Rafael Romero ne répète pratiquement jamais les mêmes letras : de ce point de vue aussi, le guide d’ écoute est une véritable anthologie.

Le présent ouvrage est sans aucun doute le plus bel hommage qui ait été rendu à Rafael Romero en cette année du centenaire de sa naissance. Un grand merci à José Manuel Gamboa et à l’ équipe d’ El Flamenco Vive !

Comme on ne saurait mettre en doute le bon goût du Père Noël, s’ il doit ne vous apporter qu’ un seul cadeau flamenco, ce sera évidemment celui-là.

Claude Worms

Rappel bibliographique : José Manuel Gamboa

José Manuel Gamboa et Miguel Espín : "Luis Maravilla "por derecho"" - Fundación Machado et Area de Cultura del Ayuntamiento de Sevilla, 1990

José Manuel Gamboa et Pedro Calvo : "Guía libre del flamenco" - Sociedad General de Autores y Editores (SGAE), 2001

José Manuel Gamboa : "Perico el del Lunar. Un flamenco de Antología" - La Posada, colección Demófilo, 2001

José Manuel Gamboa : "Una historia del flamenco" - Espasa Calpe, 2005

Rappel discographique : El Flamenco Vive

El Flamenco Vive

Cet ouvrage est la 21ème production d’ El Flamenco Vive. Nous saisissons l’ occasion pour saluer le courage et le dévouement de cet éditeur indépendant, auquel nous devons des rééditions, toutes indispensables, dont aucun label bien établi n’ aurait daigné se soucier. Tous ces enregistrements sont accompagnés de livres, ou de livrets substantiels.

Agujetas : "Tres generaciones"

Antonio El Chaqueta : "Pasión por el cante" (enregistrements inédits)

Antonio Mairena : "Mis recuerdos de Antonio Mairena. 50 años de luz y duende"

Canela de San Roque : "Flamenco en Lavapies"

Chacarrá : "De Bolonia a Zahara de los Atunes"

Chano Lobato : "27 cantes"

El Chocolate : "Chocolate con Niño Ricardo"

Diego del Gastor : "El eco de unos toques"

Fernanda et Bernarda de Utrera : "Sus primeras grabaciones"

José Menese : "21 cantes (1963 - 1975)" (intégrale des enregistrements non inclus dans des LPs)

José Menese : "Cantes flamencos básicos" (réédition du LP de même titre)

Luis de la Pica : "El duende taciturno"

Manuel Soto Sordera : "30 cantes"

Perla de Cádiz : "19 cantes"

Rafael Romero et Juan Varea : "Grabaciones en Paris (1956 - 1959)"

Rancapino : "10 cantes" (réédition du premier LP)

Repompa de Málaga et Antonio El Chaqueta : "16 cantes" (Intégrale des enregistrements "officiels")

Sernita de Jerez : "10 cantes" (Intégrale des enregistrements "officiels")

"Nueva Frontera del Cante de Jerez" (15 cantes - 2 CDs)

José Blas Vega : "50 años de flamencología" (avec un CD : 21 cantes issus de la collection de 78 tours de l’ auteur)

Galerie sonore

Nous avons déjà eu l’ occasion de vous proposer quelques enregistrements des formes les plus emblématiques du répertoire de Rafael Romero (Tonás, Caña, Petenera, Serrana, Siguiriya, Soleares...). Nous nous intéresserons cette fois à des cantes réputés "mineurs" (sauf les Tientos). Toute la discographie du cantaor démontre (pour ceux qui n’ en seraient pas encore convaincus...) qu’ aucun genre n’ est négligeable dans la vaste gamme des cantes flamencos, à la condition de les interpréter avec respect et musicalité (ce qui est aussi valable pour les guitaristes, ici Rafael Heredía et Perico el del Lunar : écoutez l’ accompagnement du Garrotín par Perico - simplissime, mais impossible de faire mieux...).

Farruca : guitare : Andrés Heredia / percussions et baile : Rafael Heredia - extrait de "Cante gitano" (Contrepoint / Vogue, 1955)

Garrotín : guitare : Perico el del Lunar - extrait de "Maîtres du cante flamenco" (BAM, 1959)

Tientos : guitare : Andrés Heredia / percussions : Rafael Heredia - extrait de "Cante gitano" (Contrepoint / Vogue, 1954/55)

Villancico gitano, Bulerías navideñas : guitare : Perico el del Lunar - extrait de "Cancionero de la verde oliva" (COR, 1960)

Peteneras para el baile : guitares : Vargas Araceli et Triguito - extrait de "José Greco. Danzas flamencas" (Decca Gold Labal Series, 1954)


Farruca
Garrotín
Tientos
Villancicos
Peteneras




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