Óscar Herrero Quinteto : "Y... se hizo el flamenco"

lundi 25 novembre 2019 par Claude Worms

Esch sur Alzette (Luxembourg) / Kulturfabrik / 23 novembre 2019

"Y... se hizo el Flamenco"

Composition et guitare : Óscar Herrero Salinas

Chant : Natalia Mellado

Danse : Grecia Reynoso

Guitare : Mario Herrero Monreal

Percussions : Odei Lizaso

Depuis au moins Antonio Machado y Álvarez "Demófilo", le récit historique est l’un des exercices favoris des "flamencologues". Il s’agit invariablement de décrire l’histoire du flamenco comme un processus chronologique linéaire qui, à partir d’une "origine" que chacun situe selon son propre caprice, chemine sans heurts notables vers une "fin", à venir ou parfois déjà advenue - les constats de décès du flamenco ne manquent pas depuis le début du XXe siècle. Si les scénarios sont divers, ils reposent tous sur une trame de type western, opposant le bien (la "pureté") au mal (le "métissage")... ou vice-versa : le postulat implicite récurrent jusqu’à ces dernières décennies, selon lequel la "pureté", ou l’"authenticité", que personne ne se souciait de définir, serait ce vers quoi toute performance flamenca devrait tendre, est actuellement combattue avec une égale intransigeance par les tenants de l’"évolution" (l’avant-gardisme, l’inorthodoxie etc.). Toutes ces histoires imaginaires se heurtent à trois objections fondamentales : 1) les goûts singuliers du narrateur, d’ailleurs rarement explicités, y tiennent lieu d’argumentation ; 2) une telle conception linéaire du temps, d’un début vers une fin, fait bon marché de la persistance de tendances esthétiques qui se superposent bien plus qu’elle ne se juxtaposent, dans le flamenco comme dans tout autre champs artistique ; 3) les périodisations proposées sont systématiquement fondées sur le chant, et plus spécifiquement sur quelques cantaores symboliques (jamais sur des cantaoras, ce qui donne matière à réflexion), tels Pepe Marchena (l’Ópera flamenco), Antonio Mairena (la renaissance du flamenco authentique), Camarón ou Enrique Morente (l’avant-garde) etc. Elles ignorent donc la danse, et plus encore la guitare - nous avons eu souvent l’occasion d’insister sur le rôle fondamental des guitaristes dans la formalisation des palos (compás, harmonisation, codes etc.) - cf. entre autres, "Le 5 de la soleá. Quelques réflexions sur la genèse des compases de 12 temps".

C’est dire à quel point des projets comme "Y... se hizo el Flamenco" sont salutaires. D’abord parce qu’il a été conçu, et réalisé de main de maître, par un guitariste, Óscar Herrero Salinas, dont on connaît le talent de compositeur, la virtuosité rigoureuse et l’acuité analytique et pédagogique (cf. ses nombreuses publications aux éditions Acordes Concert). D’autre part parce qu’il se contente (si l’on peut dire, compte tenu de l’ambition du programme) de prouver le mouvement en marchant, l’évidence heureusement pédagogique de la musique remplaçant l’aridité et la froideur d’un exposé musicologique. Enfin parce que le moment du concert rend immédiatement palpable la simultanéité, et donc la contemporanéité, d’esthétiques flamencas diverses, du début du XIXe siècle au début du XXIe siècle. De plus, la variété de genres et de styles qu’il implique garantit l’agrément de l’écoute, même si l’on choisit délibérément d’en ignorer l’aspect didactique.

Après une introduction destinée à présenter les artistes du quintet (alternance de taranta pour guitare soliste et de bulería par tout le groupe), le périple commence par une plongée dans l’héritage arabo-andalou des musiques vernaculaires d’Andalousie, d’abord par une version de la zambra "Castillo de Xauén" d’Estebán de Sanlúcar. Soulignons à son propos, pour ne plus y revenir, que le jeu d’Óscar Herrero (l’interprète) ne cesse de gagner en limpidité d’exécution, qui éclaire pour les auditeurs les trames harmoniques et/ou contrapuntiques des compositions, et surtout en dynamique et en expressivité, par un usage millimétré des micro-accentuations et du rubato. Ses relectures des classiques (y compris des siens, car il s’agit d’une histoire du flamenco contée à la première personne) nous révèlent ainsi à chaque fois de nouveaux détails - rythmiques, mélodiques ou harmoniques - de pièces que nous pensions connaître par cœur. La composition qui suivit, pour guitare et percussions (et danse dans sa dernière partie) creusait également le sillon arabo-andalou, cette fois par des falsetas "por soleá" et "por caña" encadrant une muwashah, "Lamma Bada". Son mode rythmique est un cycle à 10/4 accentué sur les temps 3, 6, 8 et 10 (donc un compás de soleá amputé de ses deux derniers temps), d’où son couplage avec la soleá - Laura Vital s’était avisée de cette parenté métrique et avait elle aussi tenté et parfaitement réussi une "soleá-muwhasha" dans son dernier disque ("Espejo de cristal", de l’album "Tejiendo lunas", 2015). L’élégance de l’harmonisation de "Lamma Bada" augure en tout cas très bien d’un nouveau projet d’Óscar Herrero, "‘Al-Andalus, un viaje musical", en collaboration avec Nicola Carpentieri, professeur d’arabe et d’études médiévales à L’Université du Connecticut.

Le programme nous convie ensuite à une exploration du répertoire lyrique et théâtral du début du XIXe siècle, fertile en airs "savants" (seguidillas, boleros, fandangos, tiranas etc.) dérivés de chansons à danser populaires, que l’on nomme parfois "proto-flamenco". Óscar Herrero les connaît d’autant mieux qu’il avait collaboré avec Carmen Linares, en 2008, pour un spectacle intitulé "Goyesca" présenté au théâtre Albéniz de Madrid pour le bicentenaire du "Dos de mayo" - cf. "La discographie de Carmen Linares. Troisième partie". Il en reprend deux extraits pour "Y... se hizo el flamenco" : d’abord une seguidilla de Fernando Sor, avec introduction "por granaína" et harmonisation originale dans la tonalité mineure relative, Mi mineur ("Muchacha y la vergüenza", de "12 seguedillas pour voix et guitare", op. 2, n°3, publiées à Paris, ca 1813) ; ensuite l’aria "Yo que soy contrabandista" de Manuel García (polo, n° 11 de l’opéra comique "El poeta calculista", 1804). Pour l’accompagnement de ce dernier, le trio instrumental (deux guitares et percussions) évoque les "orquestas de púa" (formations d’instruments à cordes pincées - guitare, láud et bandurria) que décrivait déjà Serafín Estébanez Calderón dans ses "Escenas andaluzas" au milieu du XIXe siècle, et que perpétuent actuellement les pandas de verdiales. Natalia Mellado y endosse avec toute la fluidité requise le rôle d’une tiple lyrique. Enfin, l’évocation de l’Andalousie chère aux voyageurs romantiques s’achève par un arrangement pour trio instrumental des "Panaderos flamencos" d’Estebán de Sanlúcar, dansée avec grâce dans le style l’"Escuela bolera", comme l’air précédent de Manuel García, par Grecia Reynoso.

Le contraste avec le passage au répertoire flamenco proprement dit (ou du moins à ce que les flamencologues s’accordent à considérer comme tel) est brutal, avec une belle série de martinetes et tonás chantés a cappella par Natalia Mellado. La tiple se mue alors en cantaora, sans rien perdre de sa qualité vocale, mais avec des colorations, des mélismes et des phrasés d’une toute autre nature, qui nous ont rappelé Carmen Linares - on pourrait choisir plus mauvais maître... La suite de cantes qu’elle doit affronter ensuite met ses cordes vocales à rude épreuve : une petenera corta et une rondeña (les deux dans le style de Rafael Romero) encadrant une malagueña de La Trini. On peut interpréter cette pièce comme une illustration de la métamorphose de certains airs à danser en cantes dans la seconde moitié du XIXe siècle : avant d’être le chant dramatique que nous connaissons, la petenera fut "bailable" et plutôt allègre, pour le rythme sinon pour les textes ; les malagueñas sont issues des fandangos "abandolaos" de type verdiales, dont les rondeñas comptent parmi les variantes les plus fréquentées par les cantaores. L’accompagnement et l’introduction de la petenera par Mario Herrero Monreal étaient des modèles de sobriété et de délicatesse, comme ceux de la malagueña par Óscar Herrero. Pour les alegrías (plan classique, et redoutable pour le chant, en trois cantes de tessiture croissante), Grecia Reynoso suivit l’exemple de Natalia Melloso : après avoir été bailarina bolera, elle devint bailaora. Les amateurs auront apprécié au passage les variations d’Óscar Herrero sur le motif traditionnel de l’escobilla, puis la démonstration polyrythmique en rasgueados des deux guitaristes dans l’intermède suivant.

Photo : Sara Abdollahi

Dès lors, "le flamenco était fait", et Óscar Herrero entreprit de nous conter ce qu’il était devenu un siècle plus tard en reprenant, dans de nouvelles versions, quelques compositions de son propre répertoire : les tangos "Ambar de primavera" (album "Hechizo", Acordes Concert, 1998), l’une de ses plus belles inspirations mélodiques, avec des tangos de Pastora Pavón pour le chant ; la "valse flamenca" Vaivén" (album "Salinas", Acordes Concert, 2017) - les percussions de Odei Lizaso réussirent à se frayer un chemin lumineux dans ses méandres arpégés incessants ; le même nous gratifia d’une superbe introduction crescendo pour les bulerías "Torrente" (album "Torrente", Acordes Concert, 1995), qui portent bien leur nom, avec des bulerías de La Perla de Cádiz pour le chant. L’enthousiasme du public fut récompensé par un bis chaudement réclamé : les sevillanas "Carmen", dédiées à son épouse Carmen Monreal (album "Torrente"), en version remaniée pour deux guitares et percussions, et dansées en duo, comme il se doit, par Natalia Mellado et Grecia Reynoso.

Nous devons aux techniciens de la Kulturfabrik de belles lumières et une réalisation sonore respectueuse (pour une fois) des timbres et des équilibres instrumentaux (voix et zapateado inclus). Ainsi s’achevait en beauté l’année flamenca 2019 programmée et organisée par l’ association "Círculo Cultural Español Antonio Machado. Un grand merci, donc, aux infatigables Paca Rimbau, Jesús Iglesias et Juan Martín, et rendez-vous en mars et mai 2020 pour le spectacle d’ouverture de la saison, puis la nouvelle édition du Festival Flamenco d’Esch sur Alzette.

Claude Worms

Galerie sonore

Enregistrements live, Guitar Festival de Brno :

MP3 - 2.2 Mo
"Muchacha y la vargüenza"

MP3 - 4.4 Mo
Malagueña et rondeña

MP3 - 4 Mo
Bulerías

"Muchacha y la vergüenza" (Fernando Sor) - Óscar Herrero (arrangement et guitare) / Natalia Mellado (chant)

Malagueña de La Trini et Rondeña

Bulerías


"Muchacha y la vargüenza"
Malagueña et rondeña
Bulerías




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