Alfredo Tejada : "Sentidos del alma" + récital à Rivesaltes (21 / 08 / 2018)

samedi 25 août 2018 par Claude Worms

Alfredo Tejada : "Sentidos del alma" - un CD Satélite K / Dulcimer Songs, 2018

Alfredo Tejada et Chaparro de Málaga : récital à Rivesaltes le 21 août 2018, dans le cadre de la onzième "Semaine Flamenco" organisée par l’association "Amor Flamenco".

A notre grande honte, confessons que nous n’avons pris toute la mesure de l’immense talent d’ Alfredo Tejada que tardivement, grâce aux précieux conseils de "Gran Vía Discos" (Grenade), alors que nous préparions une rétrospective discographique du cante granaíno (cf. Cantaor(a)es granadin(a)os). L’écoute de son premier disque ( "Directo" - CD Ambar AMB-15010, 2015) nous laissa médusé et perplexe. Comme son titre l’indique, il s’agissait d’un enregistrement public réalisé à la Peña de la Platería, mais nous doutions que quiconque puisse chanter à un tel niveau de sûreté technique, d’engagement et surtout de musicalité plus d’une heure durant. Nous pensions donc que le programme du CD était un montage des meilleurs extraits de plusieurs récitals... jusqu’à ce que le cantaor nous démontre le contraire lors de plusieurs festivals en Andalousie et surtout du concert auquel nous avons eu le privilège d’assister avec Maguy Naïmi le 21 août dernier à Rivesaltes - près de deux heures de musique sans la moindre faille, qu’il s’agisse du choix du répertoire ou de l’interprétation. Bien que "Directo" soit sorti il y a trois ans (rassurez-vous, le disque est toujours disponible), nous ne résistons pas à la tentation de vous en offrir un extrait en prologue à cet article.

MP3 - 12.8 Mo
"Cantiñeando"

"Cantiñeando" (cantiñas) - chant : Alfredo Tejada / guitare : Patrocinio Hijo (extrait du CD "Directo")

Nous n’avons pas choisi ces cantiñas et alegrías par hasard. Elles figuraient également au programme du récital de Rivesaltes, avec cependant quelques variantes dans la construction de la série : cantiñas de La Juanaca ("Compreme usted esta levita...") - alegría de Gabriela Ortega / El Águila ("El sentido me da vueltas...") - extrait d’une cantiña del Pinini ("La vio el rey David...") - début des mirabrás ("A mí qué me importa") - première partie en majeur des cantiñas de Córdoba (comme nous sommes insatiable, nous aurions bien aimé écouter ce qu’un tel musicien peut faire de la seconde partie dans la tonalité homonyme mineure) - alegría "de cierre" de Enrique El Mellizo / Aurelio Sellés ("El cielo se me nubló..."). Or, après avoir entendu en récital plusieurs versions de ces cantes par Alfredo Tejada, force est de constater que jamais il ne les phrase de la même manière, à commencer par les syncopes et les contretemps vertigineux du "tiriti trán" d’Ignacio Espeleta - quelle imagination pour en créer une nouvelle version aussi convaincante après un quasi siècle de gloses diverses et variées. La cantiña de La Juanaca semble sortir de nulle part, ou plutôt éclore délicatement de la falseta qui la précède, qu’elle émane du jeu très contemporain de Patrocino Hijo ou du très classique (mais également délectable) Chaparro de Málaga. Le premier cante de la suite constituant les mirabrás est une leçon de paraphrase mélodique intelligente : très peu de notes du modèle traditionnel subsistent, mais l’on entend instantanément les mirabrás. Le puissant drive des fameux "titirimundi" de la coda nous a rappelé le frisson que nous donnait immanquablement le duo Fosforito / Juan Habichuela des années 1970.

C’est dire qu’Alfredo Tejada allie à une vocalité et à une expressivité intensément flamencas un art de la mise en place du texte, de la paraphrase et du phrasé à grande échelle comparable à celui des grands jazzmen. En voyant les lentes arabesques de ses bras mesurant, non la pulsation, mais l’espace de plusieurs compases successifs des tientos sur lesquels il chantait sur le souffle plusieurs tercios liés avec une fluidité et une aisance admirables, nous avons immédiatement pensé au balancement des jambes de Lester Young marquant comme au ralenti, non le beat, mais les groupes de mesures que survolait son saxophone (cf. "Jammin’ the Blues", de Gjon Mili - 1944) - nous n’avions pas entendu d’aussi belles versions des letras "Yo no tenía puertecita donde llamar..." (avec une reprise variée du premier tercio transposée à la tierce supérieure) et "Tengo momentos en la noche..." depuis le premier album de Mayte Martín ("Muy frágil" - On the Rocks, 1994) ; non plus que d’accelerando si insensible et suave des tientos aux tangos ("Mi padre y mi madre, grandes tormentos me dan...") depuis...

Alfredo Tejada pratique avec un goût très sûr les contrastes entre de longs arcs mélodiques sur le souffle qui semblent suspendre le temps et des variations rythmiques virtuoses, articulés par un usage très personnel de "ayes" intercalaires à contretemps, peut-être inspirés du style de Santiago Donday sur les siguiriyas et surtout les soleares. Enfin, le cantaor est un maître du chant mezza voce et du portamento, pas forcément spectaculaires, mais vocalement très éprouvants. Il en tire des effets musicaux et expressifs d’une grande beauté, notamment lorsqu’il les associe à des messa di voce et des sforzando à pleine puissance (il en possède de grandes réserves...). Il nous en offrit (entre autres) une superbe démonstration avec les deux malagueñas del Mellizo (pour une fois nettement différenciées et caractérisées) suivies de deux rondeñas ("corta" de Rafael Romero, puis composition d’Enrique Morente). Le cantaor n’abandonna le mezza voce que pour entonner les derniers tercios de la rondeña de Morente : jamais nous n’avions entendu les malagueñas del Mellizo "dites" avec une si grande sobriété, sans les habituels passages en force qui suivent les modulations suspensive en La mineur - d’autant plus poignant, et magnifique.

Photo : Pablo Muruaga

L’accompagnement de Chaparro de Málaga fut d’une efficacité remarquable tout au long du concert, ce qui n’était pas une mince affaire compte tenu de la verve rythmique de son partenaire. Lui aussi nous régala de quelques succulentes paraphrases de falsetas patrimoniales, notamment de classiques en "picado" de Parrilla de Jerez pour les soleares, et de la composition modulant en Ré mineur (thème arpégé transposé en marche harmoniques : Dm - A7 - Dm - Gm7 - Bb - A. Cf. notre transcription : Manuel Torres) de Javier Molina pour les siguiriyas - sans oublier une belle et longue introduction idiomatique (naturellement...) pour les malagueñas et des intermèdes très exactement adaptés aux besoins et au style du cantaor pour les cantiñas et alegrías (en Do majeur).

Ces quelques remarques valant pour l’ensemble du récital, nous terminerons par un résumé du programme, pour donner plus de regrets encore aux absents :

1) Soleares : un bloc de trois compositions de La Serneta encadrées par deux cantes de Alcalá (Joaquín el de la Paula / Juan Talega en introduction ; cante "de cierre" de Joaquín el de la Paula en conclusion).

2) Tientos et tangos : une courte anthologie en trois volets pour ces derniers (Triana - extremeño - Cádiz) - pour son dessin mélodique, un tango extremeño digne de Porrina de Badajoz ou de Juan Cantero.

3) Malagueñas et rondeñas (cf. ci-dessus).

4) Soleares de Triana : Ramón el Ollero - José Yllanda - Antonio Silva "El Portugués" - soleá apolá de Silverio Franconetti - Manuel Cagancho / Pepe el Culata - Charamusco / Enrique Morente.

5) Cantiñas et alegrías (cf. ci-dessus)

6) Siguiriyas : El Viejo de la Isla / Paco la Luz - Diego el Marrurro - toná liviana de Diego el Lebrijano / Tomás el Nitri. L’intensité de cette dernière aurait sans doute réjoui Antonio Mairena, qui nous l’a transmise (s’il ne l’a pas purement et simplement composée, ou tellement modifiée qu’il aurait pu la signer).

7) Farruca personnelle extraite de l’album "Sentidos del alma" (cf. ci-dessous), avec juste ce qu’il fallait de rappels du modèle traditionnel (en introduction et en coda) pour préserver l’identité du palo.

Bis) deux chansons por bulería, "Un compromiso" (Alfredo et Gregorio García Segura / Francisco Flores del Campo) et "Se nos rompió el amor" (Manuel Alejandro), respectivement des répertoires d’Antonio Machín et de Rocío Jurado. La première surtout fut chantée avec toute la douceur qui convient à un boléro, sans les outrances expressionnistes qu’on nous inflige trop souvent.

Quel cantaor oserait aujourd’hui inscrire deux longues séries de soleares au programme du même récital, et reléguer les bulerías à un éventuel bis - l’absence de bulerías nous avait déjà surpris dans l’album "Directo". Surpris mais non déçu : par les temps qui courent, mieux vaut pas de bulería du tout que trop de bulerías. Alfredo Tejada répondait ainsi dignement à la qualité d’écoute du public de Rivesaltes qui, confronté à un répertoire sans concessions, fut constamment concentré, respectueux et chaleureux.

Claude Worms

Un bonheur ne venant jamais seul, nous avons pu nous procurer en avant-première à Rivesaltes la première production en studio d’Alfredo Tejada, qui ne sortira officiellement que vers mi-septembre - "avant même qu’elle ne soit dans les bacs du Corte Inglés", nous annonça triomphalement le présentateur de la soirée. Après l’ascétisme de "Directo", "Sentidos del alma" nous semble être un disque de transition entre une première période d’assimilation du répertoire traditionnel et une œuvre créatrice à venir, encore que les lectures des cantes "classiques" par Alfredo Tejada soient en elles-mêmes des actes créateurs. L’album est à notre avis plus inégal que le précédent, mais on ne saurait reprocher à un artiste de ne pas se répéter confortablement et de prendre quelques risques qui ne manqueront de se révéler féconds avec le temps (cf. le parcours d’Enrique Morente, auquel Alfredo Tejada rend un double hommage dans son programme). Si la performance vocale et l’interprétation sont impeccables de bout en bout, quelques compositions manquent un peu de substance musicale, malgré le renfort d’invités prestigieux dont la présence aidera sans doute à la diffusion médiatique de l’album, mais ne contribue pas forcément à enrichir les arrangements. Ce qui n’est certes pas le cas des guitaristes dont la diversité des styles apporte une variété d’éclairages dont Alfredo Tejada sait tirer un judicieux parti : Robert Svärd (farruca et petenera), José Luis Montón (soleares), Patrocinio Hijo (murciana), Antonio Rey ("Genio de los genios") et Curro de María ("Caricias de marmol"). Óscar Lago accompagne de main de maître les autres pièces et co-signe la production avec Alfredo Tejada.

Commençons donc notre écoute de manière festive avec des variations originales sur la trame de bulerías de Cádiz ("Casa Manteca"), en duo avec Miguel Poveda. Comme l’on pouvait s’y attendre pour un mano a mano entre deux grands professionnels, le chant tourne confortablement dans un tissage façon haute-couture : percussions (Nacho López, taconeo (Alfonso Losa) et une touche de cordes (arrangement : Borja Évora) pour finir en douceur sur des chœurs. Rien de très original donc, si ce n’est la bonne idée d’un épisode central parlé-chanté de manière truculente (Cádiz oblige...). Le texte, signé Emilio Florido (qui récidive pour les cantiñas) hésite entre déception amoureuse et hommage de circonstance à une belle brochette de maîtres du cante gaditan - Beni de Cádiz, Aurelio Sellès, Chano Lobato, El Mellizo, La Perla de Cádiz, Mariana Cornejo, Pericón de Cádiz et Santiago Donday (pour la rime avec le "con el caray" qui suit). Les alegrías ("Salitre"), plutôt des cantiñas personnelles dans la lignée d’El Pele, sont de la même veine, sans le baile mais avec le swing bienfaisant des deux Makarines, Maka et José. Entre ces deux titres, la farruca ("A mi pequeña Lola") affiche une toute autre teneur musicale, sur les harmonies et les arpèges minimalistes de Robert Swärd et les contrechants de Nelson Doblas (violon). Pour chaque tercio, Alfredo Tejada se livre à une série de développements mélodiques originaux à partir des premières notes du modèle traditionnel, de plus en plus amples quant à leur ambitus et à leur durée - une mise en musique particulièrement pertinente d’un texte dont il est lui-même l’auteur (c’est le cas également des letras des tangos, fandangos et peteneras, qu’il signe ou co-signe).

En strict duo avec José Luis Montón, les soleares "Sentidos del alma" sont l’un des sommets de l’album. Sur un tempo lentissime qui ne pose apparemment aucun problème de soutien vocal au cantaor, le guitariste n’accompagne pas le chant ; il l’enrobe dans un continuo qui ignore les césures entre accompagnement et falsetas, avec les hallucinant trompe-l’oreille de dilatation du temps musical dont il a le secret : trois soleares de Triana en apesanteur conclues par une magnifique soleá de Joaquín el de la Paula - "corta" selon la faculté, más bien "larga" selon l’interprétation que nous en donne Alfredo Tejada. On rêve d’un concert, et pourquoi pas d’un disque, en duo entre ces deux musiciens.

Les heureux acquéreurs de "Directo" ne seront pas surpris par la complicité entre le cantaor et Patrocinio Hijo, qui nous vaut une version mémorable de la murciana d’El Cojo de Málaga ("Al vaciaero") : conduite mélodique sobre et limpide jusqu’au long "ay" qui lance dramatiquement un dernier tercio abrupt à souhait. A l’évidence, la "Lámpara minera" de 2017 s’imposait. "Mis cinco sentidos" annonce "por tango" les hommages ultérieurs à Enrique Morente : entre deux modèles mélodiques traditionnels (tango del Camino et / ou zambra mora), Alfredo Tejada introduit deux cantes personnels mais bien dans le style de "Graná", comme le faisait Morente, sertis dans des estribillos en chœur, des percussions (David Galiano) et un accompagnement d’Óscar Lago des plus idiomatiques. Pour un autre hommage, cette fois à Manuel Vallejo ("Llegó el frutero" - pregón por bulería), le guitariste nous régale d’un autre exercice de style, un détournement contemporain de l’accompagnement "al golpe" tel que le pratiquaient à l’époque Manolo de Huelva ou Niño Ricardo ; d’autant plus savoureuse que la mise en place rythmique de la mélodie et du texte sont à la hauteur du modèle, ce qui n’est pas peu dire.

Sur un texte et une musique de José Antonio Corpas López, "Genio de los genios. Requiem por Enrique Morente" est traité en forme de cantilène répétitive - un peu trop à notre goût. Malgré le bel accompagnement d’Antonio Rey et Nelson Doblas, nous lui préférons les fandangos "Maestro Morente" : premier cante ad lib (sur le modèle de "Contando los eslabones" ; LP "Se hace camino al andar" -Hispavox, 1975), suivi du fandango alosnero "De orillo barcelonés..." (CD "Esencias flamencas" - Auvidis, 1988) lancé par les percussions d’ Antonio Coronel. Alicia Morales conclut joliment la pièce par un estribillo tout en douceur. Mais pourquoi ne pas plutôt terminer par une polyphonie à deux voix, bien dans la manière d’Enrique Morente ?

La reprise de la fameuse zambra "Carcelero, carcelero" de Manolo Caracol est un autre défi musical brillamment relevé. La première partie est chantée ad lib. sur les accords arpégés impressionnistes de Mélodie Grimard (piano), avec un long silence poignant entre les deux premières strophes. Lors de l’intermède instrumental, la pianiste nous épargne les espagnolades de rigueur : quelques notes cristallines au bord du silence dans l’extrême aigu du clavier (Federico Mompou n’est pas loin) avant une transition plus convenue vers le rythme de la zambra. Dans la dernière strophe, Alfredo Tejada recherche l’expressivité du chant non par des effets de timbre, mais par les amples sauts d’intervalles de sa paraphrase mélodique - brusque changement de registre sur le "ay" précédant "... atormentaíto por los celos...". L’austère tension de l’arioso élégiaque dédié à Miguel Hernández ("Caricias de marmol") résulte de la même symbolique des courbes vocales, avec notamment des plongées abyssales dans les graves entre le dernier vers des couplets et le premiers vers du refrain, qui nous ont rappelé la coda de "Un cuento para mi niño" de Lole y Manuel (LP "Nuevo día" - Movieplay, 1975). On ne manquera pas d’apprécier à sa juste valeur l’accompagnement de Curro de María, encore trop peu connu dans nos contrées.

Le disque s’achève sur sa composition la plus ambitieuse, "Aylan Kurdy", des peteneras basées sur le diptyque traditionnel petenera corta / petenera de la Niña de los Peines. La première, marquée de stridences du violon et du laúd, est chantée ad lib, sans le passage a compás traditionnel pour l’estribillo. L’intermède instrumental introduit un ostinato en 5/4 ( !!) sur lequel se déploie le chant en arabe de Suhail Serghini, et s’intensifie progressivement par l’adjonction de nouveaux instruments (basse : Joan Masana ; violoncelle : Kathleen Balfe ; guitare : Robert Svärd). Il mue enfin en 13/8 ( !!!! - celle là, je ne l’avais pas entendue, ça m’apprendra à écrire trop vite. Je dois la correction et des remerciements à Alfredo Tejada) pour une petenera de Pastora exceptionnelle. L’épilogue de ce deuxième opus d’Alfredo Tejada augure bien de l’avenir.

Claude Worms

Galerie sonore

MP3 - 8.2 Mo
"Sentidos del alma" (soleares)

"Sentidos del alma" (soleares de Triana y Alcalá) - chant : Alfredo Tejada / guitare : José Luis Montón.


"Cantiñeando"
"Sentidos del alma" (soleares)




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