Esperanza Fernández : "Recuerdos" / Capullo de Jerez : "Flor y canela"

mercredi 5 décembre 2007 par Louis-Julien Nicolaou

Esperanza Fernández : "Recuerdos" Discmedi Blau 2007

Capullo de Jerez : "Flor y canela" Flamenco en el foro 2007

Il a bien fallu, un jour ou l’autre, que nous autres amateurs de flamenco, ayons écouté nos premières Siguiriyas, ayons battu du pied sur nos premières Bulerías … Heureux ceux qui les découvriront par le nouveau disque d’ Esperanza Fernández ! Mais que les autres se rassurent, sans posséder l’aura d’une grande diva, Esperanza compte néanmoins parmi ces cantaoras miraculeuses qui savent nous rendre neufs les cantes les mieux connus, les palos les plus appréciés. Jolie surprise donc que ce deuxième album. A contempler la pochette un peu ringarde, on pouvait craindre que, portée par le succès, la chanteuse ne soit allée plus avant dans ce qui nous avait le moins séduit sur son premier opus, les sempiternelles influences jazz et les chansons légères aux arrangements latino-pop. Mais on s’est vite rassuré.

D’abord, un choix de palos qui, comme on a déjà pu l’apprécier dans d’autres productions récentes, refuse la simple alternance de cantes festifs et de Fandangos. Au centre du disque rayonnent ainsi une Soleá en apesanteur portée par la sombre guitare de Miguel Angel Cortés et une interminable Siguiriya, dépouillée et exécutée avec un grand respect de la tradition. Le cante, auquel on a pu parfois reproché des accents trop criards, semble se déployer ici dans un recueillement lui convenant au mieux. Sans jamais forcer la note sur une identité gitane que quiconque l’ayant un jour rencontrée ou vu sur scène ne saurait pourtant un instant lui contester, Esperanza convainc en affirmant sa simplicité, cette grâce que certains, encombrés de technique, manquant de foi ou de finesse artistique, n’atteindront jamais. Pour tout autre, un tel critère de distinction n’aurait guère plus de valeur qu’un simple cliché, pour elle il est absolument pertinent. Dans les Cantiñas de Pinini ou les Fandangos de Huelva et de Lucena, les inflexions de la voix restituent ainsi avec bonheur des échos originels, trop souvent négligés par les cantaores actuels. Appartenant à une génération dont les idoles furent d’abord Camarón de la Isla et Lole Montoya, Esperanza ne cache pourtant pas ses influences : des titres comme "Manolo Reyes" et "Antonio Vargas Heredía" s’inspirent directement des coplas por Bulería autrefois enregistrées La Niña de los Peines, et réactualisées par le duo Lole y Manuel. Mais, en assumant pleinement cet héritage et en se tournant plus nettement vers la tradition, la cantaora apparaît vraiment telle qu’en elle-même : une artiste entière d’une sincérité touchante.

La voix voilée de Capullo de Jerez possède un timbre particulier et immédiatement reconnaissable, ses accents sont proches de ceux que pourrait hurler à la lune un vieux loup plus que de raison abreuvé de fino. A l’évidence, dans un contexte autre que celui du flamenco, elle n’aurait su montrer que des faiblesses ; d’une certaine manière, cette voix n’appartient et n’était vouée qu’au répertoire de Jerez. Car, pour parfaire cette identification d’un timbre et d’un lieu s’ajoute l’évidence d’une pulsation rythmique unique. Brut, sans mesure lorsqu’il verse dans le pathos, mais heureusement équilibré par une science très fine du compás, le cante de Capullo excelle logiquement dans les Bulerías et les Tangos. La règle ici ne connaît nulle exception : "Perdón", "Las flores" et "Entre amigos", les trois Bulerías de "Flor de canela" permettent de retrouver ces curieuses manières de retenir ou de précipiter le chant, ces infimes décalages rythmiques dont Capullo jouait déjà sur son premier enregistrement en studio.

Certains sauront une nouvelle fois se satisfaire de ce savoir-faire. Mais, plus déroutant, la sélection de palos reproduit celle du précédent disque. Seul l’ordre ayant changé, hormis les Bulerías, on retrouve donc une Soleá por Bulería, deux Rumbas, évidemment dispensables, deux Tangos et une série de Fandangos. Probablement conscient de ses limites, le cantaor ne s’aventure donc toujours pas dans des "cantes grandes" nécessitant une intensité qu’il n’est peut-être pas capable d’atteindre. Tant pis pour ceux qui auraient aimé l’entendre por Soleá ou por Siguiriya ! Mais ce manque de diversité pénalise nettement ce nouveau disque, trop semblable à "Este soy yo", dont la parution remonte pourtant à sept ans. Les compositions paraissent moins bien affirmées, plus courtes, parfois comme enregistrées à la va-vite. Quant aux nappes de synthétiseur, heureusement discrètes, et à l’excès de réverbération, ils reproduisent inopportunément le son daté de certains albums du début des années 90 – on songe notamment au "Potro de rabia y miel" de Camarón. Si la sympathie que nous inspire Capullo n’est pas entamée par l’embarrassante gémellité de ses disques, nous restons donc un peu sur notre faim et désireux de l’entendre évoluer plus sensiblement à l’avenir.

Louis-Julien Nicolaou

Galerie sonore

"A Pastora" (Farruca) : Esperanza Fernández - guitare : José Antonio Rodríguez


"A Pastora"




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