Entretien avec Sara Baras

mercredi 12 octobre 2016 par Anne-Marie Virelizier

Au cours de sa brève existence, la revue Flamenco Magazine, dont Flamencoweb est l’héritier, a publié une série d’entretiens dont la plupart, nous semble-t’il, n’ont rien perdu de leur intérêt une décennie plus tard. Nous les proposons donc à nos lectrices et lecteurs

Sara Baras - entretien réalisé par Anne-Marie Virelizier, à l’occasion des représentations de "Sueños" à l’Odyssud de Toulouse Blagnac (du 27 au 29 septembre 2005), et trois mois avant la création de "Sabores" au Théâtre des Champs-Elysées - publication dans le numéro 3 de Flamenco Magazine (novembre / décembre 2005)

Photo et logo : Wendell Teodoro / Gettyimages

Elle est l’élégance même sur scène : fine, aérienne et précise, elle cache derrière son aisance magistrale un travail de fourmi et une discipline de fer. Au faîte de sa carrière, elle élabore un flamenco proche de la perfection et le spectateur ébloui y chercherait en vain la plus petite aspérité, la plus infime rugosité...

Sara Baras porte en elle un paradoxe, car elle est aussi sincère lorsqu’elle parle de son goût pour la simplicité que lorsqu’elle œuvre pour la nier dans la sophistication de son admirable travail. Elle porte son art si noblement et si haut vers les sommets que nos échelles d’émotions terriennes deviennent inopérantes. Elle compte sur la transparence de sa démarche, alors que nous nous sentons inaptes à la déchiffrer...

Anne-Marie Virelizier

Anne-Marie Virelizier : Sara, tu sembles être proche de l’ apogée de ta carrière, on voit bien que tu es dans un moment de plénitude physique et artistique. Te reste-t-il quelque chose à désirer ?

Sara Baras : il est vrai que tous mes rêves se sont accomplis. Je travaille énormément, je sais attendre… et les choses finissent par arriver. Mais j’ai encore beaucoup à faire, beaucoup à apprendre.

A.M.V. : à quel point de vue ? A celui de la maturité artistique, de tes objectifs personnels, de la conception de ton art ?

S.B. : Un peu sur tous les plans : pour la technique, plus on avance plus on prend conscience de ce qu’on ne sait pas... quand on est jeune, on pense qu’on a tout lorsqu’on a la vitesse, puis on comprend que non... Le flamenco offre à ses artistes le privilège de la liberté d’interprétation, et cela ouvre beaucoup de possibilités de création, sans pour autant renier la tradition ou nos maîtres. Par exemple, le fait de partager des moments avec des artistes venus d’autres horizons qui enrichissent ton art, c’est très important.

De tout ce qui a fait ma vie jusqu’à maintenant, le plus satisfaisant a été de voir que grâce à ma réussite, grâce à la scène, je peux avoir une influence, je peux aider des gens, rendre service : par exemple amener le flamenco dans des lieux où il n’irait pas tout seul, créer une école pour aider des jeunes qui commencent… Moi qui ai eu la chance d’avoir d’excellents maîtres (en plus de ma mère), je pense qu’actuellement coexistent un flamenco merveilleux et un autre flamenco un peu à la dérive, qui a peut-être besoin d’aide. L’idée d’apporter mon petit grain de sable à l’édifice est très motivante... et l’union fait la force.

A.M.V : saurais-tu dater ou identifier ce qui a projeté ta carrière vers les cimes ? S’agit-il d’un fait précis ou d’un ensemble de facteurs ?

S.B. : beaucoup de choses à la fois. Même si la plupart des gens ne m’ont réellement reconnue qu’à partir de la formation de ma propre compagnie de danse, j’ai gardé très présentes en moi toutes mes expériences préalables : les répétitions, les collaborations avec divers artistes, la découverte de styles différents… et je n’ai oublié aucune de mes danses depuis l’enfance ! Je crois qu’il faut du temps pour digérer tout cela, pour apprécier la valeur du silence, pour acquérir un poids...

A.M.V. : pour arriver au “temple“ peut-être ?

S.B. : c’est ça, pour trouver l’équilibre.

A.M.V. : dans ton apprentissage, quelle importance donnerais-tu respectivement à tes tournées dans la compagnie de Manuel Morao et au rôle formateur de ta mère, Concha Baras ? Ta mère a-t-elle été indulgente ou exigeante ?

S.B. : très exigeante... c’est une femme intelligente, qui a des valeurs fortes et place la barre très haut. C’est son exigence qui m’a formée. Quant à l’expérience avec Manuel Morao, elle a été fabuleuse : j’étais encore une gamine, et partager la scène avec ceux que j’admirais tant (et qui sont devenus mes compagnons) comme Manuel Moneo, el Torta ou Juana la del Pipa, c’était comme un rêve... J’étais entourée de gentillesse et j’ai de merveilleux souvenirs de cette époque.

A.M.V : tu en parles presque avec des regrets dans la voix…

S.B. : oui, sans doute parce qu’alors ma part de responsabilité était minime et que je pouvait profiter de tout plus largement que maintenant. Je pense qu’il faut garder ses premières expériences en mémoire si l’on veut savoir qui l’on est, ne pas perdre le fil... Ma formation s’est faite à base de travail, certes, mais ma première chance est d’avoir eu la famille que j’ai, et la mère que j’ai.

Photo : Wendell Teodoro / Gettyimages

A.M.V. : tu as été élevée à San Fernando, comme José Monge “Camarón", et je voulais te demander si tu as pu bénéficier d’un lien artistique particulier avec lui, d’une sorte de parrainage…

S.B. : décidément, le mot chance me vient souvent à l’esprit dans cette conversation... car par une coïncidence heureuse, c’est le frère aîné de Camarón (Manuel) qui était le chanteur à l’école de danse de ma mère, et il faisait partie de la famille. Les enfants de José suivaient les cours, toute la tribu Monge jouait de la guitare ou chantait, et les rapprochements furent nombreux. Dans les réunions, Camarón chantait souvent pour moi, comme il l’aurait fait pour sa fille ou sa nièce. D’ailleurs, bien que je n’aie rien de gitan, beaucoup de gens pensent encore que je suis sa nièce !

A.M.V. : c’est un grand privilège que tu as eu là !

S.B. : oui, et en plus, je n’en étais pas consciente ! Je trouvais ça normal. S’il pouvait revenir parmi nous, s’il chantait pour moi aujourd’hui, je crois que j’en serais malade... mais à l’époque je me demandais simplement pourquoi je dansais si facilement sur le chant de ce monsieur-là !

Cependant, on ne peut pas parler de véritable parrainage artistique, au sens taurin du mot, par exemple. Nous avons simplement coïncidé en plusieurs occasions. J’étais à New-York avec Manuel Morao au moment où Camarón y était hospitalisé, mais tu penses bien qu’à partir du moment où il a été malade, je ne me serais jamais permis de lui demander quoi que ce soit...

A.M.V. : tu es clairement une femme active et responsable. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et tu t’occupes personnellement de beaucoup de choses : scénographies, chorégraphies, costumes, profil artistique et définition esthétique de la femme (fluidité, élégance). Je crois pouvoir avancer que tu travailles dans une optique perfectionniste. Crois-tu en cela répondre aux attentes de l’“afición“ ? Quelle image du flamenco désires-tu donner, quel aspect de ton art aimerais-tu que le public retiennex ?

S.B. : à vrai dire, j’aimerais qu’il retienne la partie la plus naturelle, celle qui est à moi. Je m’explique : j’adore le studio, les répétitions, le travail d’équipe, et j’aime l’ordre (c’est indiscutable). J’aime soigner chaque détail... Je sais que lorsque mes maîtres reviennent me voir après un moment, ils me parlent de progrès dans la technique de pieds, dans les postures du corps… Mais comment te dire ?... Lorsque tu montes une chorégraphie, lorsque tout est réuni autour de la voix et de la guitare, il y a une force qui te grandit artistiquement, qui te fait agir différemment et te révèle des choses qui ne s’apprennent pas. J’aimerais que le public sente que, à partir de ma fidélité à tous mes maîtres, je danse selon ma personnalité propre.

A.M.V. : tu es en train de me dire que tu découvres le naturel et ta marque personnelle au bout du chemin de l’élaboration et non pas au début, n’est-ce pas ?

S.B. : oui, c’est à peu près ça. D’ailleurs, je me suis aperçue que, selon les époques, j’ai favorisé les pieds, ou les bras, qu’ensuite j’ai privilégié les petites bulerías sympathiques qui plaisent tant et ainsi de suite… Jusqu’au moment où chaque élément trouve sa juste place, sans abus ni déficience.

A.M.V. : cette fois, tu me parles d’équilibre…

S.B. : c’est ce que j’aimerais que le public retienne de moi. Je pense aussi que la vision du public peut encore me surprendre : par exemple, je sais qu’on apprécie surtout ma technique de pieds, alors que moi je pense être plus intéressante par un jeu de bras qui m’est personnel. J’improvise davantage avec les bras, et je les trouve plus près du cœur. J’attache aussi beaucoup d’importance à une notion actuellement tombée en désuétude : la grâce. Je viens d’une terre qui a un art, une grâce particuliers à l’heure de danser por alegrías, de dérouler un “paseo“ (pas difficile à danser, voisin de la marche) et il n’y a pas besoin de choses compliquées. Je serais honorée que le public savoure le naturel, la légèreté.

A.M.V. : à propos de saveurs, et de “Sabores", qui sera ta prochaine production destinée au Théâtre des Champs-Elysées, peux-tu nous dire en avant-première quelles en seront les nouveautés ? Sera - t- elle dans l’esprit que tu viens de décrire ?

S.B. : plusieurs de mes spectacles ont suivi cette ligne : “Sensaciones" (entièrement féminin), “Sueños" et “Cádiz la lsla" (présenté à la dernière Biennale de Séville). Le spectacle s’appelle “Sabores" car il propose un voyage à travers les différents “palos" du flamenco, axé sur la recherche des nuances qui peuvent - et doivent - souligner la couleur, la saveur de chaque style et de chaque région. C’est un spectacle sans mystères, basé sur la lumière et l’amour de la danse.

Photo : Wendell Teodoro / Gettyimages

A.M.V. : tu as une troupe qui t’est très fidèle dans la durée. Envisages-tu des changements ?

S.B. : nous sommes effectivement très soudés et nous vivons ensemble presque en permanence, ce qui est plus compliqué que ça n’en a l’air. Je suis très fière de ma compagnie, qui fonctionne comme une horloge et où chacun peut trouver soutien et motivation, comme au sein d‘une famille. Pour “Sabores", la compagnie va grandir : il y aura plus de danseurs masculins et, aux côtés de José Serrano, un invité supplémentaire en la personne de Luis Ortega. Nous y différencierons davantage les danses de solistes de la chorégraphie du corps de ballet.

A.M.V. : n‘avais-tu pas projeté une grande production avec argument théâtral ?

S.B. : non, ça c’est pour 2007. Après “Juana la loca" et “María Pineda", nous avons eu envie dans “Sabores" de profiter du flamenco pour lui-même, de goûter le chant et la guitare, de revenir au plaisir des palmas... La durée des interventions sera allégée, et les morceaux ne seront pas toujours présentés successivement mais plutôt entremêlés, intriqués musicalement et rythmiquement. Par exemple, nous pourrons glisser sans coupure d’un tango vers une soleá por bulería, ou d’un taranto vers des tanguillos.

A.M.V. : et le secret de 2007, tu te le gardes ?

S.B. : je ne peux rien dire encore... imagine un peu que je change d’avis !

A.M.V. : je voudrais que tu me parles un de ta vie à Madrid. Que penses-tu du monde flamenco madrilène ? Est-il toujours une pépinière d’artistes ?

S.B. : je n’ai malheureusement pas connu l’effervescence de la “movida" des grands artistes madrilènes, mais par contre j’ai bénéficié de leur enseignement. Je suis actuellement un peu déconnectée, car je voyage trop, mais j’essaie encore de voir toutes les nouveautés possibles. Avant, je trouvais le temps d’aller faire mon petit tour à Amor de Dios. J’adorais ça. Maintenant, mes courts séjours à Madrid sont consacrés aux montages et aux répétitions. Je n’ai même plus le temps d’enseigner ni de diriger des stages... Mais il faudra que j’y revienne, que je transmette ce que j’ai appris et découvert.

A.M.V. : tu vas te trouver très bientôt de nouveau à Paris, pour la période des fêtes. En profiteras-tu, te précipiteras-tu sur les boutiques, les musées, les sorties ?

S.B. : probablement pas, mais les moindres instants de flânerie à Paris sont des bonheurs, et j’y ai beaucoup d‘amis. Je me sens chez moi. Toute ma carrière artistique est passée par Paris et y a grandi !

A.M.V. : si tu oubliais tout pour un moment, si tu fermais les yeux sur un petit nuage, de qui rêverais-tu pour une prochaine collaboration ?

Sara Baras rit et me montre la photo de couverture du n° 2 de Flamenco Magazine (Paco de Lucía)

S.B. : tu es tombée sur la “fan" numéro 1 de Paco ! J’ai eu la joie de travailler un peu avec lui (annonce Cruzcampo et arrivée de la flamme olympique à Madrid) et je recommencerais bien volontiers... Je crois que cet homme-là est fait d’une autre pâte que nous autres, c’est un rêve...

A.M.V. : le temps nous est maintenant compté - plus que dix minutes avant ton entrée en scène à l’Odyssud de Toulouse Blagnac pour “Sueños"). Mais dis-moi vite quelque chose du nouveau film de Carlos Saura, “lberia", basé sur la musique d’Albeniz : ta participation à ce projet a dû être intéressante. ..

S.B. : très intéressante. C’était important pour moi de travailler avec lui, car il a fait rêver de danse toute ma génération, et d’autres. Il m’a confié en soliste la séquence “Albaïcin", et “Asturias" en collaboration avec José Serrano. C’était pour moi un défi, mais heureusement il sait mettre les gens à l’aise dans le travail. Il dirige, mais te laisse aussi la bride sur le cou. C’est très instructif, car il apporte l’illumination, il dépouille les silhouettes et les gestes, il va droit à l’essentiel...

Figure-toi que je n’ai même pas encore vu le film ! Il me tarde de le voir... ça doit être génial de pouvoir s’asseoir et de regarder son propre travail en spectateur !

Propos recueillis par Anne-Marie Virelizier





Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | visites : 6388440

Site réalisé avec SPIP 1.9.1 + ALTERNATIVES

RSSfr

Mesure d'audience ROI statistique webanalytics par WebAnalytics