David Lagos : "Mi retoque al cante jerezano" / Joaquín de Sola : "Principio"

mardi 23 septembre 2014 par Claude Worms

"Mi retoque al cante jerezano" : un CD, autoproduction de David Lagos, 2014

"Principio" : un CD Flamenco de la Isla, 2013

Une portée ornant pleine page la jaquette d’un disque de chant flamenco n’est pas chose courante, et laisse donc présager l’oeuvre d’un musicien. Ce dont nous ne nous plaindrons pas, être musicien étant une condition nécessaire, sinon suffisante, à l’art du cantaor.

"Mi retoque al cante jerezano", deuxième album de David Lagos, est un projet si ambitieux et complexe (et remarquablement réalisé) qu’il nécessite quelques explications préalables pour bien en comprendre le concept. On nous pardonnera donc de revenir ici sur la définition du terme cante, qui peut être décomposée en trois niveaux - quand naturellement il ne désigne pas de manière générique l’acte de chanter. Nous prendrons en exemple le deuxième cante des Siguiriyas de l’album :

_ Cante por Siguiriya : référence à une forme abstraite ("palo"), qui définit la Siguiriya - cycle métrico-rythmique ("compás"), mode et harmonie (les accords de l’accompagnement traditionnel, ou "posturas", déterminent une couleur sonore caractéristique).

_ Siguiriya del Marrurro : référence à une composition sur une forme, attribuée par la tradition orale à un créateur, réel ou supposé. Son intérêt est moins de nommer un compositeur que de désigner un modèle mélodique, que chaque musicien flamenco doit, ou devrait, connaître (un peu à la manière d’un standard de jazz). Ce modèle est en général assigné à un champs stylistique caractéristique d’un lieu, ou d’une aire géographique - ici, la Siguiriya del Marrurro fait partie du champs stylistique des Siguiriyas de Jerez. Par leurs caractéristiques, ces compositions, ou cantes, diffèrent nettement des chansons ou des airs à danser populaires. Un cante, par exemple la Siguiriya del Marrurro, est un "simple" profil mélodique, réduit à quelques notes obligées. Les transitions entre ces notes sont libres quant à leur dessin mélodique, à leur durée (à la condition de respecter le compás) et à leur ornementation. Composer un cante est donc un exercice subtil, comparable à celui des grands dessinateurs dont quelques traits suffisent à croquer un visage singulier. Il s’agit de fournir à l’interprète un modèle mélodique suffisamment indéfini pour que chaque réalisation soit différente, et en même temps suffisamment défini pour que la composition reste immédiatement identifiable. Ce qui nous amène à un troisième niveau de définition.

_ Siguiriya de Marrurro, "por El Gloria" : référence à une réalisation particulièrement pertinente d’un modèle mélodique, qui fait école. Une traduction possible serait : Siguiriya del Marrurro, chantée à la manière d’ El Gloria. La distinction entre les deux derniers niveaux est souvent difficile à établir. A partir de quel écart entre une interprétation de référence et la composition originale à laquelle elle s’applique peut-on considérer qu’il s’agit d’une nouvelle composition, d’un nouveau cante ? D’autre part, la majorité des compositeurs ne nous ont pas laissé de témoignage enregistré. Une analyse exhaustive du corpus des versions disponibles dans la discographie, ou au moins des plus proches de la source chronologiquement, serait nécessaire pour isoler des invariants constituant le noyau dur de la composition - ce travail reste encore à faire. C’est le cas dans cet album des versions de Niño de Medina de la Petenera, de la Guajira de Medina el Viejo, et des Soleares de Frijones.

C’ est précisément sur ce troisième niveau que portent les "retoques" (retouches). On mesure donc la difficulté de l’entreprise, tant la marge de manoeuvre est étroite, et le niveau musical des interprètes de référence impressionnant. Sur un programme particulièrement exigeant et varié (cf : ci-dessous), David Lagos parvient à chaque fois à s’approprier ses modèles, en ne modifiant avec une intuition musicale peu commune que ce qui peut l’être : pour l’essentiel la dynamique du flux musical (liaisons entre les "tercios", placement des césures et des "ayes" intercalaires...), accessoirement l’ornementation et quelques inflexions mélodiques. Le résultat est toujours probant et personnel, qu’il s’agisse d’évoquer la profusion baroque d’Antonio Chacón ou l’ascétisme de Juan Mojama. Nous n’insisterons pas sur la technique vocale et la connaissance intériorisée du répertoire nécessaires à ce genre d’exercice esthétique, que le cantaor possède à l’évidence.

Comme David Carpio et Jesús Méndez, David Lagos appartient à une nouvelle génération de cantaores décidés à ne pas se laisser enfermer dans le carcan d’une pseudo tradition qui limiterait le patrimoine flamenco de Jerez à quelques palos, à quelques cantes pour chaque palo, et à une unique couleur vocale pour leur interprétation, réputée seule "authentique" - celle de La Piriñaca, de El Borrico, des Agujetas père et fils, de El Torta... - que nous écoutons souvent avec délectation, dont nous apprécions naturellement la valeur, mais qui ne sauraient résumer à eux seuls l’histoire du cante jerezano. Sans doute pour des raisons d’affinité vocale, El Gloria est la référence prépondérante de David Lagos pour cet album : phrasé des Bulerías por Soleá, coda des Bulerías ("cambio", modulation à la tonalité majeure homonyme du mode flamenco de référence), Siguiriya del Marrurro et le Fandango central de la "Glosa a Jerez", seule composition originale du disque. Mais son panorama du cante de Jerez est franchement encyclopédique : Manuel Torres ( Tiento et Siguiriya de Francisco La Perla) ; Antonio Chacón (Tiento et Siguiriya de Curro Dulce) ; Juan Mojama (Soleá por Bulería, Tiento, Bulería) ; Isabelita de Jerez (Soleá por Bulería, Bulería) ; El Sernita (Bulería) ; El Chocolate et El Sordera (Fandangos) ; Agujetas el Viejo (Soleá de Carapiera : "cambio" à la tonalité majeure homonyme du mode flamenco de référence, avec une alternance V - I typique des Cantiñas - mais David Lagos modifie la chute mélodique du dernier "tercio" pour revenir in extremis à la cadence flamenca II - I caractéristique de la Soleá, qu’on ne trouve pas dans les versions d’Agujetas el Viejo) ; Niño de Medina (Tiento, Petenera, Guajira)... Par delà ces cantaores plus ou moins attendus dans un tel contexte, on saura particulièrement gré à David Lagos d’avoir ressuscité deux artistes tombés malencontreusement dans un oubli quasi général, Garrido de Jerez (Tientos, Guajira), et surtout Luisa Requejo (Malagueña de Chacón).

A celles et ceux d’entre vous qui possèdent une discothèque fournie, nous conseillons de se livrer aux délices d’une écoute comparative des enregistrements originaux (tous plus ou moins réédités en CD) et des versions de David Lagos. Mais rassurez-vous, une écoute "naïve" vous procurera un plaisir plus émotionnel et immédiat également délectable. D’autant que les deux guitaristes, Alfredo Lagos et Santiago Lara, appliquent au toque jerezano le même traitement savamment allusif - "retoques al toque jerezano", perceptibles par exemple dans le swing très particulier et autochtone des Tangos-Tientos (Alfredo Lagos évoquant Manuel Morao ou Parrilla de Jerez), ou dans la continuité entre le jeu de Santiago Lara et celui de Perico el del Lunar dans les Siguiriyas (pour la Siguiriya de Curro Dulce / Antonio Chacón, la voix de David Lagos est mixée avec un enregistrement de Perico el del Lunar).

Ajoutons pour conclure que le livret est à la hauteur du projet, par la qualité littéraire du prologue de David Lagos, et la précision des notes de Carlos Martín Ballester, qui a sélectionné pour lui les enregistrements anciens originaux.

Claude Worms

"Vivir del cante (...) debe ser el último que pretenda un artista. Primero hay que hacerlo por afición y dejarse la piel" (propos de Joaquín de Sola - interview pour lavozdigital.es, Cádiz, 14 novembre 2013).

Le titre du premier disque de Joaquín de Sola (Cádiz, 1987) doit donc être compris de deux manières différentes : "Principio" pour début, mais aussi pour principes éthiques auxquels le jeune cantaor entend ne pas déroger. A en juger par le programme de l’album, le premier de ces principes serait le respect sans concessions de la tradition gaditane, des Soleares aux Tanguillos - tradition musicale s’entend, les letras, quant à elles, étant tout à fait actuelles, et signées par le cantaor, Antonio Canales, Juan Silva, Juan Antonio Iglesias "Trysko", Manuel Picardo, Carlos Rey et Alfredo Verdona. Tour à tour lyriques, sentencieux ou satiriques, ces textes de grande qualité (reproduits dans le livret) ont été soigneusement sélectionnés par Joaquín de Sola, en fonction de leur adéquation avec l’ethos de chaque palo. C’est là l’un des attraits du disque, et nous ne résistons pas au plaisir de citer les "Tanguillos económicos", dignes des meilleurs auteurs du carnaval de Cádiz. La musique est un ingénieux compromis entre les tournures mélodiques des Tanguillos traditionnels et des modulations et harmonisations plus contemporaines, inspirées du style des derniers Tanguillos enregistrés par Camarón - la dernière strophe est aussi un habile détournement d’une célèbre letra traditionnelle (Alegría) :

Inflación, recesión

Y la prima de riesgo a 500

No hay parné pa pagar

Con el IVA a 21%

Mi modesta opinión

En un Tango les voy a contar

Ya está bien de tenerle miedo a los que inventaron lo de la crisis

Si nosotros somos un pueblo que nos crecemos ante lo dificil

A mí me la van a dar... Que les den poleá.

Tapa - tapa - tapa - tapa... tapa la olla por Dios Delfina

Que con la crisis hay marrajos que se alimentan de la ruina

Tapa - tapa - tapa - tapa ... tapa la olla que vienen buitres

Y en esta tierra bendita, con muy poquito somos felices

Las bombas que tiraron los fanfarrones

No pudieron callar nuestros corazones

Con ingenio, ocurrencias y trapicheo

Llevamos tres mil años de cachondeo.

Juan Antonio Iglesias "Trysko"

La voix de Joaquín de Sola, avec un timbre original et immédiatement identifiable dans un registre grave insolite mais séduisant, rappelle par instant celles d’El Chaqueta ou d’El Flecha de Cádiz, comme d’ailleurs une certaine raideur qui induit un style sobre et une ornementation minimaliste. Ce peut être un handicap pour certains cantes, comme ici pour la Malagueña et les deux Fandangos, qui souffrent en outre d’un manque de soutien vocal dans les graves et d’une conduite mélodique peu assurée. On trouve par instants les mêmes maladresses dans les Tientos, dans la pure tradition de Cádiz (tempo médium, phrasés entre Tientos et Tangos - c’est la base de la différenciation entre nos Tangos et nos Tientos contemporains, les premiers binaires et de tempo rapide, les seconds ternaires et de tempo lent), mais aussi des moments de grâce, notamment dans le deuxième cante, avec un coup de chapeau bienvenu à Manolo Vargas dans son dernier tercio.

Les mêmes caractéristiques vocales se transforment par contre en qualités pour les Alegrías, les Tanguillos, les Chuflillas (Bulerías - autre hommage à Manolo Vargas) et les Soleares (El Mellizo et Juan Ramírez). Ces quatre cantes justifient à eux seuls l’acquisition de ce disque, d’autant que Joaquín de Sola s’y inspire avec respect et tact, et sans mimétisme aucun, de quelques grands maîtres gaditans, tels Mariana Cornejo, Pericón de Cádiz, Niño del Solano ou NIño del Mentidero (sans oublier Manolo Vargas, déjà nommé).

Les guitaristes Adriano Lozano, Victor Rosa (et Juani de la Isla pour les seules Chuflillas) achèvent avec une grande justesse stylistique d’enraciner le répertoire de Joaquín de Sola dans la grande tradition du cante gaditan. Un disque "de début", avec des qualités et des maladresses également attachantes, et incontestablement un artiste à suivre.

Claude Worms

Galerie sonore

David Lagos : "Muchos lo ignoran’ (Guajiras) - guitare : Santiago Lara / percussions : Perico Navarro

Joaquín de Sola : "Tanguillos económicos" - guitare : Adriano Lozano / basse : Ismael Alcina / percussions : Epi Pacheco


"Muchos lo ignoran"
"Tanguillos económicos"




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