Paco de Lucía : "Farolillo de feria" (Guajira)

mardi 27 août 2013 par Claude Worms

Transcription intégrale de la composition de Paco de Lucía

Paco de Lucía a enregistré à trois reprises des compositions "por Guajira" : d’ abord en duo avec Ricardo Modrego ("Guajira flamenca" - LP "Dos guitarras flamencas de Stereo", Philips 843.105 PY, 1964) ; puis pour son deuxième LP solo ("Guajiras de Lucía" - LP "Fantasía flamenca de Paco de Lucía", Philips 843.198 PY, 1969) ; enfin pour le suivant ("Farolillo de feria" - LP "El duende flamenco de Paco de Lucía", Philips 63.28.061, 1972). La virtuosité spectaculaire des "Guajiras de Lucía" a attiré de nombreux transcripteurs, et le travail de cette pièce est devenue un passage obligé dans l’ apprentissage de tout aspirant guitariste flamenco. Elle reste cependant relativement traditionnelle, et il nous semble que, du point du contenu musical, "Farolillo de feria" marque une nette évolution du style de Paco de Lucía. Cette Guajira est pourtant systématiquement absente des nombreuses anthologies de transcriptions consacrées au guitariste (elle a même été "oubliée" dans l’ énigmatique "intégrale officielle" qui semble d’ ailleurs avoir été abandonnée en cours de route...). Peut-être parce qu’ elle est enregistrée avec un orchestre symphonique plutôt pesant, et qu’ une seconde version légèrement différente, en duo avec Ramón de Algeciras qui remplace avantageusement l’ accompagnement orchestral, figure au programme du LP "Paco de Lucía en vivo desde el Teatro Real" (nous lui avons emprunté les basses sur l’ accord de Dm au tout début de l’ introduction ad lib., que Paco de Lucía ne joue pas pour la version orchestrée - LP Philips 91.13.001, 1975) : l’ orchestre comme la seconde guitare compliquent assurément la tâche du transcripteur. Nous vous proposons ici une partition que nous espérons pas trop inexacte, mais dans laquelle certains passages relèvent tout de même de la reconstitution, et nous faisons appel à nos fidèles lecteurs guitaristes pour nous envoyer les modifications adéquates.

Trois ans seulement séparent donc, sinon la conception, au moins l’ enregistrement des deux Guajiras pour guitare flamenca solo de Paco de Lucía. Au début des années 1970, l’ évolution du langage harmonique du guitariste est extrêmement rapide. Même si elle n’ est pas exempte ça et là de traits virtuoses, notamment en picado, la pièce frappe surtout par sa densité harmonique – ce qui implique d’ ailleurs une difficulté de main gauche inédite, autre type de virtuosité sans doute moins évidente à l’ écoute, mais qui apparaît vite, et douloureusement, au déchiffrage… La composition relève brillamment le défi des formes tonales du répertoire flamenco : comment les faire sonner "flamenco", c’ est à dire les tirer vers la modalité ? La forme de cette pièce s’ apparente peu ou prou à un rondo, dont le refrain est noté C – D dans la transcription.

L’ harmonisation reste relativement traditionnelle, et s’ en tient aux accords majeurs, mineurs, septième et septième diminuée , à de rares exceptions près (Esus 4, E79, A13, Bm7(b5), D7M, D9#5…). Mais elle est dynamisée par la mobilité des basses, avec un usage systématique des premier et deuxième renversements (respectivement tierce et quinte à la basse) et de basses chromatiques descendantes sur un même accord (ex : D7M – D7M/F dès le troisième système de l’ introduction), qui esquissent fréquemment une véritable polyphonie. Les cellules chromatiques descendantes de deux ou trois notes sont d’ ailleurs récurrentes dans la composition, et agissent comme un leitmotiv qui assure en partie son unité.

L’ introduction est un résumé des procédés qui suivront. La tonalité traditionnelle de La Majeur n’ est clairement affirmée que par le picado qui entre de plain-pied dans le compás et le tempo. Auparavant (partie ad lib. puis "moderato et rubato"), nous sommes passés par divers modes et tonalités, amenées par de brèves modulations :

_ Paco de Lucía approche d’ abord la tonique (La) et la dominante (Mi) de la tonalité en les utilisant comme premier degré d’ un mode flamenco : d’ abord le mode flamenco sur La (cadence Bb/A - A), puis le mode flamenco sur Mi (cadence Bm7(b5) – F – E). Suit une reprise du motif de deux notes répétées à l’ octave supérieur, d’ abord à nouveau sur la cadence Bb/A – A, puis sur une franche cadence tonale V - IV – V – I (E7sus4 - D7M – E7 – A).

Première modulation vers le mode flamenco sur Fa# : l’ accord de tonique de la tonalité de La Majeur change de fonction. Il devient le troisième degré du mode flamenco sur Fa#, pour une cadence III – II - I (A – G – F#).

Deuxième modulation vers le mode flamenco sur Mi : chromatisme descendant puis cadence II – I : F# - F – E.

Troisième modulation, à nouveau par changement de fonction d’ un accord. L’ accord du premier degré du mode flamenco sur Mi (E) devient accord du troisième degré du mode flamenco sur Do#, pour une nouvelle cadence III – II – I : E – D – C#. Le mode flamenco sur Do# étant le relatif de la tonalité de La Majeur (trois dièses à l’ armature), le picado qui suit peut enfin installer la tonalité principale de la pièce.

En résumé, la composition sera construite sur trois types de procédés modulants, devenus classiques depuis, grâce à Paco de Lucía et à Manolo Sanlúcar (même si Estebán de Sanlúcar, Sabicas et surtout Mario Escudero les avaient déjà utilisés sporadiquement) : modulation par changement de fonction d’ un accord (essentiellement entre deux modes flamenco) ; modulation par chromatisme (essentiellement descendant, ce qui entre en résonance avec la "pente naturelle" du mode flamenco) ; modulation par la relativité entre une tonalité, majeure ou mineure, et un mode flamenco.

"Farolillo de feria" est donc une succession d’ allers-retours ("Idas y vueltas", ce qui tombe au mieux pour une Guajira) entre la tonalité majeure de son refrain et les modes flamencos de ses différentes sections… et "sonne" du coup on ne peut plus flamenco. Pour ne pas alourdir démesurément cette analyse, nous nous bornerons à une brève description de la suite, que le lecteur pourra compléter de lui-même (il y gagnera au passage une excellente leçon d’ harmonie et de composition flamencas…).

Après le traditionnel "paseo" (E7, mesure à 6/8 / A, mesure à 3/4), noté A – B dans la transcription, flanqué de sa note de pédale Fa# chère à Sabicas dans ce contexte (mesures 8 et 9), première transition strictement tonale avec accords de septième de passage (E7 – A – A7 – D ; mesures 11 à 14) pour amener l’ exposition du refrain (mesures 15 à 19) : accord de F#m substitué à son relatif majeur (l’ accord de tonique A), puis nouvel accord de septième de passage vers la dominante (B7 – E), puis même système sur la sous-dominante (A7 – D). Mais le refrain module alors abruptement vers le mode flamenco relatif (sur Do#), par une cadence II – I (D – C# - changement de fonction de l’ accord de D), et amène ainsi la première section.

Début de cette section en mode flamenco sur Do# (accord de Bm7 substitué à son relatif majeur, D) aux mesures 20 à 25, puis modulation vers le mode flamenco sur Mi, aux mesures 25 et 26 (accord de Dm7 substitué à son relatif majeur, F : Dm7 – E = F – E). Là encore, l’ accord de E change donc de fonction : de troisième degré du mode flamenco sur Do#, il devient premier degré du mode flamenco sur Mi. Nouvelle modulation à la mesure 36 : d’ accord du sixième degré du mode flamenco sur Mi, l’ accord de C devient l’ accord du deuxième degré du mode flamenco sur Si (C – Am7 (son relatif mineur) – B7). Un chromatisme, ascendant pour une fois (C – C#) nous ramène au mode flamenco sur Do#, et de là au refrain en tonalité de La Majeur (mesures 49 à 51).

Après le refrain, la deuxième section commence par une démonstration de virtuosité en La Majeur, qui développe la grille des mesures 11 à 14 (F#m – E – A – E7 – A – D – A – E7 – A). La suite de cette section parachève la cohérence de la composition, en brodant sur les modulations de l’ introduction ad lib. : mode flamenco sur La (mesures 64 à 67) / mode flamenco sur Fa# (mesures 68 et 69) / mode flamenco sur Mi (mesures 70 et 71) / mode flamenco sur Do# (mesure 72 et 73). Retour à la tonalité principale, pour une variation mélodique sur le refrain (mesure 74 à 80), puis sur le "paseo" (mesures 81 à 85), suivies d’ un développement des grilles des mesures 11 à 14 et du refrain, avec des accords de passage de septième systématiques (E7 – D7 – C#7 – F#m – B7 – E – A7 – D – E7 ; mesures 86 à 94). La suspension sur l’ accord de dominante amène une reprise du "paseo", qui remplace aussi le refrain entre les deux sections suivantes.

Les troisième et quatrième sections sont moins innovantes, et s’ en tiennent à l’ harmonie traditionnelle de la Guajira - ce qui ne les empêche pas d’ être d’ une grande séduction mélodique : accords de tonique, dominante et sous-dominante (ou son relatif mineur), précédés là encore systématiquement d’ un accord de septième de passage. La seule touche modale, elle aussi traditionnelle, est la cadence VIb – V – I (F(7) – E(7) – A), VIb – V pouvant être considéré comme une "mini" modulation vers le mode flamenco sur Mi : cadence II – I. Pas très idiomatique cependant, ce type de suspension plus ou moins développée sur la dominante d’ une tonalité étant d’ usage courant dans la musique "classique" européenne, depuis au moins le début de l’ époque baroque… (mesures 95 à 116).

Après une ultime reprise du refrain, la dernière section renoue avec la virtuosité spectaculaire des "Guajiras de Lucía" (comme il convient pour un final), et par delà avec Sabicas, dont Paco de Lucía reprend une idée (technique P / i alternés) aux mesures 118 à 121 (Sabicas l’ utilise aussi dans ses Alegrías en La Majeur). Mais le développement (mesures 122 à 130) n’ appartient qu’ à lui, avec à nouveau des accords de passage de septième (A7 – D ; B7 – E), un bref rappel du mode flamenco sur Do# (C#7 – D – E – D) et une cadence à la dominante IV – I – V – IV - V avec substitution du quatrième degré par son relatif mineur (Bm7 – A – E7 – D – E). Un dernier picado supersonique, et le tour est joué…

Claude Worms

Transcription

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Galerie sonore

Paco de Lucía : "Farolillo de feria" (Guajira)


"Farolillo de feria"




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