Hommage à Diego del Gastor (1908 / 1973)

Le fondateur de l’ "école de Morón"

dimanche 24 février 2008 par Claude Worms

Les aficionados commémoreront cette année le centenaire de la naissance de Diego del Gastor, figure mythique s’ il en est d’ une histoire de la guitare flamenca qui n’ en manque pourtant pas. Guitariste "corto", tant pour la technique que pour le répertoire, Diego del Gastor n’ en a pas moins créé un style qui compte encore aujourd’ hui des milliers d’ adeptes dans le monde entier.

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Diego Flores Amaya "Diego del Gastor" est né en 1908 à Arriate (province de Málaga). Il avait quatre ans quand sa famille s’ établit à El Gastor, bourgade de la province de Cádiz, (d’ où son surnom). Installé à Morón de la Frontera (province de Séville) à 14 ans, il n’ a plus quitté cette ville, et y a fondé la fameuse "école de Morón".

La carrière artistique de Diego del Gastor peut être résumée en quelques mots. Personnage timide et introverti, parfois légèrement excentrique (il pouvait arrêter de jouer brusquement et quitter une réunion sans un mot si l’ allure d’ un des assistants ne lui revenait pas...), il rechignait en effet à jouer en public, hors des réunions intimes, et plus encore à s’ éloigner de Morón (il écourta rapidement sa seule tournée, avec Manuel Vallejo). Sujet au trac, il fuyait autant que possible les concerts, et il limita ses rares apparitions dans les festivals andalous à des lieux où il pouvait compter sur la protection chaleureuse de ses proches (essentiellement Morón, Utrera, et Lebrija). De même, sa discographie est des plus réduites, et ne donne qu’ un pâle témoignage de sa créativité (il y répète un nombre limité de falsetas, même pour les Bulerías, pour lesquelles son répertoire était pourtant très riche) : un EP et un LP en solo (cf : "Discographie"), et quelques enregistrements avec ses cantaores de prédilection : Luis Torres Cádiz "Joselero" (son beau-frère et fidèle partenaire), El Perrate, Fernanda et Bernarda de Utrera, Manolito el de María, Fernandillo de Morón... Certains de ces enregistrements n’ étaient d’ ailleurs pas destinés à être commercialisés, et n’ ont été édités que récemment. Par contre, nous disposons fort heureusement d’ un grand nombre d’ enregistrements d’ amateurs, qui donnent une image autrement fidèle du génie du guitariste.

Don E. Pohren

Le seul événement marquant de sa biographie professionnelle est sa rencontre avec Don E. Pohren, au cinquième "Potaje" d’ Utrera, en 1961. Fonctionnaire à la base militaire américaine de Morón, Pohren racontera que cette "révélation" changea sa vie : il acheta une propriété, la "finca Espartero", et y installa un centre d’ enseignement du flamenco, qui perdura jusqu’ en 1973. Des centaines de jeunes américains, puis européens et japonais, firent annuellement le pèlerinage de Morón. Diego del Gastor devint rapidement une légende aux Etats-Unis, l’ équivalent flamenco des Son House, Skip James, et autres Mance Lipscomb du "blues revival". Les cours et les "juergas" organisés à la finca permirent ainsi à Diego, ainsi qu’ à nombre d’ autres artistes de Morón, de vivre confortablement. Diego passait d’ ailleurs une bonne partie de ces cours à tenter de se remémorer telle ou telle falseta qu’ il avait décidé d’ enseigner : si le résultat concret n’ était pas forcément très convainquant, la leçon d’ esthétique flamenca s’ avérait toujours des plus profitable.

Il est rare qu’ une école locale de guitare flamenca s’ identifie à ce point à l’ oeuvre d’ un seul artiste (le seul cas semblable serait peut-être Pedro Bacán pour Lebrija et Utrera).Le style puissamment original de Diego del Gastor n’ a pas d’ antécédent, même si Morón a compté quelques guitaristes de valeur, dont José María Álvarez "Niño de Morón" (l’ un des principaux disciples de Paco de Lucena), Pepe Mesa, et surtout Pepe Naranjo, que Diego tenait en haute estime. Les falsetas composées par Diego del Gastor sont limitées à quelques formes (Siguiriya, Soleá, Soleá por Bulería, Alegría, et surtout Bulería), et reposent sur un jeu strictement monodique, ou "a cuerda pela" (essentiellement les techniques de pouce, et, moins fréquemment, le picado). Ces limites techniques (peu d’ arpèges, et quasiment pas de trémolo), d’ abord nécessité, sont devenues progressivement une démarche esthétique délibérée (quelques génies de la musique du XXème siècle ont aussi fondé leur style de cette façon, à commencer par Thelonious Monk), comme en témoignent ces conseils de Diego aux aspirants guitaristes : "ils doivent étudier beaucoup, pour "sortir" du son de l’ instrument, mais pas trop d’ heures, pour ne pas être prisonnier de la mécanique. Ils doivent aussi vivre, pour que leurs doigts n’ aillent pas plus vite que leur esprit et leur coeur" (revue "Candíl", n° 89).

La structure interne des falsetas de Diego del Gastor repose sur de courts motifs mélodiques, construits sur un seul compás, voire un medio compás, notamment pour les Bulerías. Paradoxalement, ce sont ces motifs qui lui permettent un jeu en semi-improvisation, capable de générer de longues falsetas. Ils se prêtent en effet à toutes sortes de traitements :

_ Agencement varié de plusieurs motifs, dans un ordre aléatoire. Cette possibilité est quasiment illimitée, dans la mesure où chaque motif conduit à un "cierre" sur le premier degré.

_ Transposition des motifs d’ un mode à un autre, ou d’ un mode à une tonalité.

_ Adaptation rythmique d’ une même séquence à différentes formes (on pourra le vérifier en comparant les falsetas de Soleá por medio et de Siguiriya, et la première falseta de Bulería).

_ Développements avec usage de diminutions chromatiques.

Une analyse plus fine montrerait les mêmes procédés sur des séries de tuilages de cellules mélodiques de quelques notes, en particulier dans les Bulerías, où le fractionnement en medios compases offre des espaces d’ improvisation aisément maîtrisables.

Le style de Diego del Gastor est donc basé sur un contrôle mélodique du compás, qui permet des développements incantatoires improvisés, et souvent une bonne dose d’ humour. C’ est sans doute pourquoi cette esthétique traditionnelle a pu être périodiquement, et paradoxalement, réactualisée par des artistes soucieux de "modernité" : Raimundo et Rafael Amador (Pata Negra) dans les années 1970, et actuellement Son de la Frontera.

D’ une manière plus orthodoxe, l’ école de Morón compte avant tout des guitaristes de la famille de Diego, tels Francisco "El Mellizo", Agustín Ríos, et surtout ses trois neveux, Juan del Gastor, Paco del Gastor, et Dieguito del Gastor "Diego de Morón" (ce dernier étant sans doute le plus fidèle à la lettre et à l’ esprit du jeu de Diego). D’ autres tocaores se sont plus ou moins directement inspirés du style de Diego, notamment Pedro Peña, Manuel de Palma, et, pour la dernière génération, Antonio Moya, Daní Mendez, José Manuel Espinosa, Raúl Rodríguez, Paco de Amparo, Toti Soler... La liste serait cependant incomplète, si nous ne citions pas aussi des guitaristes "étrangers" : les nord-américains Chuck Kaiser, et David Serva, le japonais Enrique Sakaï...

En ces temps d’ athlétisme technique effréné, méditons la leçon de Diego del Gastor : le plus important n’ est pas la manière de dire, mais ce que l’ on a à dire.

Claude Worms

Fernandillo de Morón, avec Diego et Juan del Gastor

Discographie

1) Diego del Gastor

Solo

"El eco de unos toques" : Production El Flamenco Vive (rééditions des deux enregistrements solos de Diego del Gastor)

Accompagnement du cante

"El Perrate de Utrera" : Flamenco d’ Arte CD 02660

Collection "Nuestro flamenco, vol.2" : RTVE Música 62079 (quatre cantes avec El Perrate de Utrera, et quatre solos "live")

"Fernanda y Bernarda de Utrera : cantes inéditos" : Production de la Diputación de Sevilla (dix cantes, et d’ autres accompagnés par Eduardo de la Malena, Enrique de Melchor, Pedro Bacán, et Manuel de Palma)

"Alcalá de Guadaíra en la historia del flamenco" : Ediciones Marita MTCD 10A114 (avec Juan Talega, Manolito de María, et Enrique el de la Paula)

"Los cantes inéditos de Juan Talega" : Discos Senador CD 02539

Luis Torres "Joselero"

2) L’ école de Morón

Diego de Morón

"A Diego el del Gastor, en Morón II" : collection "Cultura jonda, vol.21" : Fonomusic CD 1420

"A Diego el del Gastor, en Morón I" (avec Joselero) : collection "Cultura jonda, vol.20" : Fonomusic CD 1419

"Luis Torres Joselero" (live, au "Zeleste" de Barcelone) : PDI 80 3597

Paco del Gastor

"Flamenco de la Frontera" : Nimbus Records NI 5352

"Aromo" (avec Chano Lobato) : Pasarela CDP 1/684

"Cante gitano" (avec Juan del Gastor, José de la Tomasa, María la Burra, et María Soleá) : Nimbus Records NI 5168

David Serva

"Son gitano en America" : autoproduction (Toronto 1995)

Enrique Sakaï

"Jondo y apasionao" : Estudio Cascorro SG01

Chuck Kayser

DVD

"Rito y geografía del cante flamenco" : RTVE Música, volume 15 de la réédition par Circulo Digital

Bibliographie

David George : "The flamenco guitar", Society of Spanish Studies, 1969

Fernando González-Caballos Martínez : "Guitarras de cal", Diputación de Sevilla, 2002

Ángel Sody de Rivas : "Diego del Gastor : el eco de unos toques", El Flamenco Vive, 2004

David Serva


Partitions

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Siguiriya / page 1

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Siguiriya / page 2

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Soleá por medio / page 1

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Soleá por medio / page 2

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Bulerías 1

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Bulerías 2

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Bulerías 3 / page 1

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Bulerías 3 / page 2

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Bulerías 4 / page 1

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Bulerías 4 / page 2

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Bulerías 4 / page 3

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Bulerías 4 / page 4


Galerie sonore

Soleares de la Sierra de Grazalema y de Triana : Luis Torres Joselero / Diego del Gastor (1968)

Bulerías : Fernandillo de Morón / Diego del Gastor (1971)

Siguiriya : falseta

Soleá por medio : falseta

Bulerías : falseta n° 1

Bulerías : falseta n° 2

Bulerías : falseta n° 3

Bulerías : falseta n° 4


Soleá / Luis torres "Joselero"
Bulerías / Fernandillo de Morón
Soleá por medio / falseta
Siguiriya / falseta
Bulerías / falseta 1
Bulerías / falseta 2
Bulerías / falseta 3
Bulerías / falseta 4




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