Manolo Simón : "Háblame"

Mediterraneo Music Latino V0020D

dimanche 10 février 2008 par Claude Worms

Né à Jerez en 1953, Manolo Simón a enregistré son premier disque, avec José Luis Postigo, en 1985 ("Solera flamenca de Jerez" : LP Pasarela PSD 2031). Depuis, dans l’ indifférence quasi générale (et bien regrettable), il a produit régulièrement des albums de haute tenue, dont "Castillo de Arena" (Calé Records CD 041, 1996), tout aussi recommandable que le présent "Háblame".

Puissance vocale, timbre très "flamenco", connaissance d’ un ample répertoire, "entrega"... : comment expliquer l’ anonymat relatif d’ un tel cantaor ? Il manque à Manolo Simón une quelconque légende noire (marginalité excentrique, drogue...), un arbre généalogique avec quelque ancêtre mythique (Manuel Torres, El Marruro, Paco La Luz...), ou, à défaut, un patronyme dûment estampillé (Soto, Moneo, Barrullo, Agujetas...). Manolo Simón se contente donc d’ interpréter, avec intégrité et respect de son public, un grand nombre de cantes, qui excèdent largement les quatre ou cinq formes emblématiques de Jerez (rappelons cependant que la tradition locale compte aussi des maîtres "généralistes", dont Antonio Chacón, José Cepero, Luisa Requejo, El Sernita, ou, actuellement, Fernando Terremoto).

Manolo Simón gagne donc difficilement sa vie par des concerts dans les peñas andalouses, quelques apparitions sporadiques dans les festivals d’ été, et surtout une participation assidue à une multitude de concours locaux plus ou moins biaisés, mais qui finissent toujours statistiquement par apporter quelques subsides. Il y a une quinzaine d’ années, à l’ issue d’ un de ces concours (au jury duquel, Maguy Naïmi et moi-même, avions eu la naïveté téméraire d’ accepter de participer), il nous confiait modestement que sa principale ambition était de gagner suffisamment sa vie pour financer les études de ses enfants, et leur éviter ainsi les galères qu’ il connaissait trop bien. Combien d’ artistes injustement méconnus, auxquels le flamenco doit pourtant de rester une musique traditionnelle vivante ? (El Bizco de los Camarones ou Pepe Alconchel, pour rester à Jerez ; Canela de San Roque, et Paqui Lara, de San Roque ; Paqui Corpas, de Málaga ; Mercedes Hidalgo, de Grenade ; José Sorroche, d’ Almería ; Diego Garrido et Marcelo Sousa, de Séville ; José el Duende, de Madrid... et "un largo etcetera").

Le programme de "Háblame" se signale d’ abord par quatre cantes du groupe des Cantiñas, peu fréquentées par les cantaores de Jerez : Alegrías "classiques", Romeras, Mirabrás, et Rosas. Ce dernier cante est rarissime (nous n’ en connaissons personnellement qu’ une version enregistrée, par Ramón Medrano : "Cunas del cante, vol. 1 : los Puertos", LP Hispavox 18 1295, 1973 - cf : "Galerie sonore"), et constitue une spécialité de Manolo Simón, qui l’ avait déjà inclus dans "Castillo de arena". Il y fait preuve d’ un solide sens du compás (notamment dans les Mirabrás, dont les letras sont particulièrment difficiles à cadrer), comme dans l’ Alboreá et les Romances (les deux a compás de Soleá por Bulerías), et les Bulerías traditionnelles de Jerez, d’ une intensité vocale impressionnante. Les Tientos et les Fandangos d’ El Gloria (dans leur variante la moins fréquente, parce que la plus difficile...) sont d’ une égale qualité. Enfin, un autre cante rare bénéficie d’ une interprétation franchement exceptionnelle : la Saeta de Jerez. Nos seules (relatives) réserves porteront sur la Malagueña et la Media Granaína. Le cantaor n’ y démérite pas, mais il y éprouve cependant quelques difficultés à chanter autrement qu’ à pleine puissance vocale : les nuances d’ intensité et de dynamique ne sont audiblement pas son fort.

Le jeu de Pascual de Lorca, qui nous régale au passage de quelques très jolies (et simples, ce n’ est pas contradictoire) falsetas, convient parfaitement au style du cantaor.

L’ acquisition de cet enregistrement (tâche légèrement ardue : pour ce genre de quête iconoclaste, le meilleur recours reste "El Flamenco Vive" ; cf : la rubrique "Liens utiles") vous procurera à coup sûr deux intenses satisfactions : l’ écoute d’ un grand disque de cante, et le plaisir pervers d’ échapper aux itinéraires touristiques balisés par les multinationales.

Claude Worms

Galerie sonore :

Rosas : Ramón Medrano / Felix de Utrera

Rosas : Malolo Simón / Pascual de Lorca


Rosas / Ramón Medrano
Rosas / Manolo Simón




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