Carmen Linares : "Oasis abierto"

Paris, Cité de la Musique : 24 septembre 2011

mercredi 28 septembre 2011 par Nicolas Villodre

Oasis, oasis

A la fin de sa performance, la plus grande chanteuse de flamenco de sa génération est simplement venue remercier le public, les techniciens de la Cité de la Musique et ceux qui ont eu l’ idée de la programmer dans cette magnifique salle de concerts en forme de cube, à l’ acoustique idéale.

Nous avions déjà eu le plaisir d’ admirer la cantaora au Châtelet, à la fin du siècle dernier, du temps où ce théâtre ne se contentait pas d’ aligner au kilomètre les musicals de Broadway – nous nous souvenons que nous avions été placés à quelques fauteuils de Martine Aubry, qui doit probablement être une vraie aficionada. Carmen Linares avait, en quelques mesures, effacé la prestation du bailaor avec lequel elle partageait la tête d’ affiche.

« Oasis abierto », spectacle chantant la poésie de Miguel Hernández – laquelle est aussi musique –, étrenné en janvier dernier à Alicante, repris à Madrid et ailleurs, accuse encore quelques défauts. Les airs de Luis Pastor, cantautor « engagé » (= pléonasme) sont composés dans un style n’ ayant rien à voir avec le flamenco. Il s’ agit surtout de ballades, de milongas, de chansons de variétés internationales (= interchangeables) qu’ on pourrait à la rigueur rapprocher des « coplas », mais pas des palos traditionnels, ni même des approches « fusionnelles » (le mélange du flamenco avec le jazz-rock, par exemple).

Les passages qui sont censés être lyriques sont accompagnés non pas à la guitare mais au piano. Qui plus est, par un musicien autodidacte, ce qui ne serait rien s’ il était novateur. Pablo Suarez souffle le chaud (sa singulière « musicalité ») et le froid (un certain décalage). A cela, il faut ajouter les photos redondantes sur la guerre civile, qui sont vidéo-projetées à la suite des textes en castillan extraits des poèmes d’ Hernández bien plus efficaces, selon nous, plastiquement et « conceptuellement » parlant (c’est une excellente idée du scénographe Emilio Hernández).

Pour le reste, on a été, on peut le dire, comblé. La chanteuse, qui a signé aussi certaines des mélodies (Petenera, Taranto, Soleá, Siguiriya, Martinete, Tanguillo et Bulerías) qu’ elle interprète, a une connaissance exhaustive de son art, une maîtrise technique absolue, un sens rare de la prosodie, une élocution parfaite, qui détaille chaque signifiant, avale peu de voyelles, ne broie aucun phonème, un vaste nuancier de teintes et de contrastes, une capacité phatique et expressive fonctionnant immédiatement. Une douceur de timbre qui donne, a capella, la chair de poule à l’ auditoire le plus frigide ou insensible.

Le percussionniste, Tino di Geraldo, inaugure le show. Il est épatant, que ce soit aux darboukas, au daf ou même au cajón peruano (caisson péruvien), devenu de nos jours cajón flamenco, qui supplée ou soutient les accompagnateurs et les taconeos des danseurs, depuis, au moins maintenant, la fin des années soixante-dix. Les trois jeunes palmeras-choristes, Ana María González, Rosario Amador et Carmen Amaya (sic !), sont efficaces dans leurs parties festives, les Bulerías, qui alternent avec les chants plus profonds que se réserve Carmen. Les deux guitaristes, Salvador Gutiérrez et Eduardo Pacheco, sont irréprochables, et à chaque instant justes. Ils retombent sur leurs pieds au bon moment, à compás. Le premier a droit à plusieurs solos introductifs, dans un style ultra classique, permettant à la diva de revenir sur scène, de s’ asseoir à sa droite ou de chanter debout, le micro à la main.

Le danseur, puisqu’ il faut bien parler de cet art, Tomasito (plus connu en tant que spécialiste du « rap - flamenco »), est un personnage assez spécial. Ce n’ est pas vraiment un virtuose du zapateado mais, plutôt, un touche-à-tout de génie, un comédien, un mime, un chanteur, un siffleur (art aujourd’ hui perdu, dans lequel s’ illustrèrent jadis les branquignols Pierre Olaf et Micheline Dax), un animateur (ou ambianceur), un noceur plus qu’ un bonnet de nuit, sans aucun doute un bon compagnon de voyage, adepte des boîtes de nuit et des afters. Sa danse est, on peut le dire, excentrique. Il a des dons d’ entertainer et fait songer, par moments, à Jerry Lewis mais aussi aux comiques mexicains des années cinquante, à Cantinflas et à Tin Tan. Mal fagoté, portant une veste blanche trop large pour lui, une ceinture trop longue, l’ histrion (sans nuance péjorative de notre part) ne se prend pas du tout au sérieux et se fixe l’ humble objectif d’ amuser la galerie. Il mélange les routines de flamenco masculin à la gestuelle de la breakdance, chante en rappant, cabotine et se dépense sans compter. La légèreté de la danse de Tomasito fait ressortir la gravité du chant de Carmen.

Nicolas Villodre





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