Xe Festival Flamenco de Toulouse

vendredi 27 mai 2011 par Manuela Papino

Le Xe Festival Flamenco de Toulouse se déroulait cette année du 16 au 21 mai 2011. Entre conférence, exposition et récitals de cante, le public présent fut enchanté, malgré une annulation de dernière minute de la part de Kiko Ruiz pour des raisons de santé et le report du spectacle du danseur sévillan Rafael Campallo.

Le Festival Flamenco de Toulouse a choisi de débuter la semaine par une conférence de Claude Worms, annoncée comme une « Introduction au flamenco », à la Casa de España de Toulouse. Claude Worms est un musicologue qui intervient régulièrement en Espagne, notamment en tant que spécialiste de la guitare flamenca. Bien loin des suppositions et des hypothèses intellectuelles que l’ on peut entendre bien souvent, Claude Worms a présenté une conférence érudite basée sur sa grande connaissance musicale du flamenco.

Devant un public nombreux, dont plus de la moitié a dû rester debout tant la salle était comble, il a affirmé que l’ étude musicale était aujourd’hui l’ angle d’ investigation qui offrait le plus de certitudes quant à la connaissance du flamenco, son histoire et son évolution. Après un rapide rappel des origines géographiques des palos, notamment ceux « a compás », en passant par une explication économique et sociologique, il en est venu à la structure même et à la définition musicale d’ un palo, en développant amplement l’ exemple de la Soleá. Après cette explication, qui a nécessité une attention très particulière du public conscient de la complexité du flamenco, et se réjouissant donc de la clarté didactique de ce spécialiste, Claude Worms est tout d’ abord revenu sur la différence entre les modèles mélodiques du répertoire flamenco, qu’ il a classés en trois groupes : ceux à variations structurales comme les Soleares, les Siguiriyas, les Tonás, les Malagueñas etc. ; ceux qui répondent à des variations ornementales comme les Cantiñas, Granaínas, Caña, etc. ; et ceux qui s’ apparentent à la « chanson », comme le Garrotín, les Tanguillos ou les Rumbas. Autant de repères qui ont permis à tous de suivre la suite de ses explications.

Poursuivant en évoquant des pistes de réflexion issues de ses nombreuses années d’ investigations personnelles, il a partagé ses conclusions sur le problème de la transmission du flamenco, la dialectique entre répétition et interprétation personnelle, et la nature particulière du public de flamenco, notamment en Andalousie. Illustrant ses propos par l’ écoute de quatre extraits sonores, il a démontré les conséquences du choix d’ un guitariste plutôt que d’ un autre pour un chanteur, pour enchaîner sur la structure du chant et des letras et le contexte social et psychologique de celles - ci. Analysant le rapport entre le collectif et l’ individuel dans la « psychologie flamenca » et son impact dans le flamenco, il a montré un extrait du documentaire "Agujetas, cantaor" de Dominique Abel pour illustrer ses propos. Terminant la conférence en prenant sa guitare – Claude Worms a étudié avec José Peña, Manuel Cano, Miguel Valencia ou Perico el del Lunar « Hijo » et fut assistant de Manuel Parrilla, « Serranito » et Oscar Herrero – sa démonstration en direct fut courte, au grand regret du public qui en demandait plus. Contraint par l’ heure, il termina cependant la conférence par un échange avec le public ému : « En vous écoutant, les sentiments remontent » avoua cette andalouse de Murcia, « j’ ai trois fois 20 ans et je me souviens de la mine. Il faut donner cette reconnaissance aux profondeurs… »

La Casa de España poursuivit son accueil chaleureux, soutenue par l’ organisation du festival et notamment la Peña Alma flamenca, en offrant dans le patio, sangria, tortilla casera et jamón serrano. Ce fut une occasion de continuer la discussion sur le flamenco. Le directeur de la Casa de España, Miguel Ángel Vinuesa, enchanté, disait à qui voulait l’ entendre que des conférences « sérieuses » de ce genre, il aimerait en refaire le plus souvent possible. Claude Worms fut bien loin de boucler son parcours flamenco ce soir-là, et la rareté d’ une intervention d’ un spécialiste de cette envergure, fit de cette soirée un moment qui, on l’ espère, continuera l’ année prochaine. On ne peut que se réjouir que les festivals de flamenco programment des interventions de ce genre, qui permettent aux aficionados de mieux se positionner sur leurs attentes et de devenir plus autonomes dans leurs exigences de programmation artistique.

La Casa de España avait également organisé une exposition du photographe officiel du Festival Flamenco de Toulouse, Fabien Ferrer, présent sur le festival depuis 2005. Sur le lieu même de la conférence, dans l’ une des salles de la Casa de España, on a pu admirer toute la semaine ses photos retraçant les grands moments de ce festival qui fêtait, cette année, ses dix ans d’ existence.


Encarna Anillo : chant

Andrés Hernández "Pituquete" : guitare

Le 18 mai 2011, le Centre d’ animation socio culturel Henri Desbals, dans le cadre du Festival Flamenco de Toulouse, accueillait le nouveau récital d’ Encarna Anillo : « De ida y vuelta ».

On ne saurait trouver titre plus approprié que celui-ci pour qualifier le moment que sont en train de vivre Encarna Anillo et son guitariste Andrés Hernández.

Après une longue tournée de quatre mois au Chili, pays d’ origine d’ Andrés, où Encarna s’ est immergée pleinement dans la culture latino-américaine, ils reviennent en Europe pour partager ces rencontres musicales à travers ce spectacle qui sera présenté dans quelques semaines à Cádiz, ville natale d’ Encarna.

C’ est une Encarna Anillo émue et passionnée qui débuta seule le récital par une ronda de Tonás, de Martinete et de cantes de Trilla. Passionnée et pourtant très sobre dans ces premiers « palos », elle enchaîna avec la Malagueña de la Trini, accompagnée par Andrés Hernández. Le volume de la guitare, alors un peu trop fort, eut du mal à s’ ajuster aux nuances vocales de la chanteuse, mais ils réussirent à compenser fort heureusement cette difficulté dès la deuxième letra. La voix d’ Encarna, telle que nous la connaissons, poudrée et délicate, prenant parfois une couleur gitane, commença à captiver le public. Dans cette première partie du spectacle, elle choisit de proposer un répertoire flamenco traditionnel, poursuivant "por Alegrías", en précisant : « Como soy gaditana, siempre llevo los cantes de mi tierra por bandera » [Comme je suis de Cádiz, je présente toujours les chants de ma terre comme un drapeau ». Avec « la sal y la gracia », d’ emblée, le « tirititran templado » fit du chant un véritable délice, donnant l’ impression, dans les premières letras, qu’ Encarna Anillo était en train de nous faire une véritable confidence, de son air malicieux. « Cuando se entra por Cádiz », chantait-elle, « por la Bahía, se entra en el paraíso”[Lorsqu’ on entre à Cádiz, par la Baie, on entre au paradis]. La chanteuse sut défendre corps et âme cette Alegría traditionnelle, imprégnée d’ un inimitable arôme gaditan.

Le programme du spectacle, composé avec soin, se poursuivit alors par « les allers et retours », avec une Milonga. Intitulée « De ida y vuelta », comme le récital, cette Milonga « représente l’ union entre deux pays, le Chili et l’ Espagne », annonça Encarna : « somos uno, ni de aquí, ni de ahí, y el arte nos une » [nous sommes un, ni d’ ici, ni de là-bas, et l’ art nous unit]. Dans ce récital, la Milonga, qui figure parmi les cantes flamencos "de ida y vuelta", prit encore plus de sens et d’ ampleur, car elle fut la seule représentante de ce groupe stylistique, (compte tenu du titre du spectacle, il fut d’ ailleurs un peu étonnant de ne pas écouter plus de « cantes » de ce genre). Débutant par une falseta d’ Andrés Hernández aux sonorités d’ outre mer, les origines lointaines de la Milonga, aujourd’hui souvent diluées dans les habituelles interprétations flamencas, revenaient avec force et assurance. La guitare se distinguait soudain, amenant le compás flamenco dans ces « couleurs locales », provoquant une réelle osmose avec la voix fine et délicate qui évoquait le poète Atahualpa Yupanqui. Poésie et musique toujours mêlées, « el árbol que tú olvidaste, siempre se acuerda de tí », Encarna, ponctuant par des "pitos" les falsetas d’ Andrés, démontra qu’ elle avait fait siennes ces musiques traditionnelles, sans pour autant leur enlever leurs particularités et leurs couleurs originales. Un très joli moment qui nous renvoyait également à cette époque où Pepe de la Matrona ou Pepe Marchena présentaient ces « nouveautés de ida y vuelta », qui nous sont aujourd’hui si familières. Une version bien différente de celle d’ Atahualpa Yupanqui, et cependant tout aussi magnifique : la rencontre était fort réussie.

Continuant "por Soleá" (finalement, dans ce spectacle, le flamenco a tout de même une plus grande place que le folklore latino-américain - est-ce pour ne pas déplaire au public andalou ?), elle termina par une série de Bulerías en hommage aux maestros de Cádiz, après avoir également rendu hommage à « une maestra chilena » dit-elle, Violeta Parra, qui sut garder la tradition du folklore comme « Chacón dans le flamenco ». Ce fut tout d’ abord « Volver a los 17 », puis « Gracias a la vida », qui finirent de conquérir le public, envahi par l’ émotion.

Il est certain qu’ en écoutant ce soir-là ces deux répertoires, le flamenco et le folklore latino-américain, à travers la voix d’ Encarna Anillo, on comprenait ses propos lors de l’interview (cf. notre rubrique "Todo en español"), lorsqu’ elle affirmait qu’ « un chanteur de flamenco peut tout chanter ou presque » (avec une restriction pour l’ opéra). En effet, si « Volver a los 17 » et « Gracias a la vida » étaient amplement servis par l’ émotion immense et la voix d’ Encarna Anillo, son potentiel vocal trouva cependant plus d’ ampleur dans le répertoire flamenco, révélant toute sa tessiture, sa puissance et sa subtilité, sa rondeur et sa force.

Espérons qu’ elle reçoive à Cádiz un accueil aussi enthousiaste que celui du public toulousain, qu’ elle puisse effectuer ce bis "por Bulería" et sortir également de scène sur une petite "pata" : manifestement, ce soir-là, public et artistes s’ en allèrent enchantés de la belle soirée qu’ ils venaient de passer.


Rocío Márquez : chant

Guillermo Guillen : guitare

Rocío Márquez, accompagnée par Guillermo Guillen, se produisait les deux soirs suivants. Un choix de programmation tout en subtilité et équilibre de la part du Festival Flamenco de Toulouse : car si la veille, avec Encarna Anillo, le succès était plutôt basé sur l’ émotion, on s’ attendait a priori avec Rocío Márquez à une grande démonstration de technicité et de maîtrise de la voix. Ces deux jeunes personnalités, très différentes, assuraient donc une programmation de cante très variée.

Programmée à l’ Espace Croix Baragnon de Toulouse, Rocío Márquez, jeune valeur sûre du flamenco, était très attendue. Le directeur de l’ espace Croix Baragnon, Lacroix, grand connaisseur des « voix », et en particulier des voix lyriques, attendait avec impatience ces deux soirées. Rocío Márquez était accompagnée par Guillermo Guillen, guitariste avec lequel elle se sent « totalement en confiance », confiait-elle la veille. A notre grande surprise, et alors qu’ elle proposa un programme relativement identique, les deux soirs furent très différents sur le plan de l’ interprétation.

Guillermo Guillen débuta les deux récitals par un solo "por Granaína". Certains naissent vraiment "étoilés". Son jeu révèle une personnalité discrète et pourtant affirmée, ainsi qu’ une musicalité inventive et éclectique. Rocío Márquez commença "por Malagueña", naviguant entre les “maestros antiguos”, dont Marchena, qui fut souvent son favori tout au long du spectacle. Déclarant dans l’ interview (Cf. "Todo en español") qu’ elle aimait suivre son instinct et ses envies, même si celles-ci survenaient sur scène au dernier moment, elle changea effectivement les letras le deuxième soir. Soutenue par un accompagnement de guitare caractérisé par de longs silences mettant en valeur le chant, et une justesse harmonique démontrant une excellente connaissance de l’ accompagnement, Rocío Márquez soigna l’ enchaînement et la progression des letras, tant dans l’ intensité que dans le phrasé. Le premier soir, au moment du final "abandolao", souligné d’ un soupçon de palmas, on eut l’ impression qu’ ils étaient au moins quatre sur scène. Le deuxième soir cependant, la décontraction (inexistante la veille), amena à une plus grande prise de risque dans l’ émotion. Il fut très intéressant d’ assister à ces deux "états d’ âme", le premier mettant en avant une tension rigoureuse, et le deuxième, tout au contraire, la détente, chacun également porté par un grand professionnalisme de la part des deux artistes.

La Farruca, qui poursuivit le récital le deuxième soir, fut l’ un des moments que l’ on retiendra tout particulièrement : pour de nombreuses raisons, mais surtout parce qu’ elle leva tous nos doutes sur la grandeur du chant de Rocío Márquez, par sa finesse, sa subtilité et sa force. La complicité entre la chanteuse et le guitariste fut parfaite, notamment dans la composition d’ ensemble, les letras de Farruca encadrant une letra de Milonga - Milonga qui fut reprise par la suite, dans une osmose fluide où la guitare et le chant semblaient se tresser ensemble à travers le compàs et des sonorités colorées, limpides et convaincantes.

Le cuple por Bulería, « Me embrujaste », qui suivit, précédait la Soleá de la veille : une Soleá de Triana, amenée par une falseta qui annonçait déjà la mélodie bien connue de ce chant du XV siècle mis en musique par Lorca : « Las tres morillas de Jaén ». C’ est cependant avec les cantes de Levante tant attendus, que le public bascula dans un enthousiasme sans limite, définitivement subjugué. Avant de chanter une Taranta, un Fandango minero et une Minera, Rocío Márquez annonça : « acordándome del Festival de La Unión, mi manera de devolverle lo agradecida que estoy » [en me souvenant du festival de La Unión, c’ est ma façon de leur démontrer toute ma reconnaissance]. La prise de risque parfaitement contrôlée, « alargando el cante » avec beaucoup de maîtrise, donnait pourtant l’ impression que le souffle allait fatalement lui manquer. Mais c’ est sans inquiétude que Rocío Márquez emmena le public au bord du gouffre, provoquant ainsi des émotions très intenses. Ce fut une telle démonstration de technique vocale que le directeur, Alain Lacroix, lui dit par la suite qu’elle n’ avait « rien à envier aux chanteurs lyriques ».

La Guajira poursuivit le programme les deux soirs, faisant un détour par la Habanera. Il serait peut-être trop tôt pour évoquer Mayte Martín, et pourtant, ici, dans cette Guajira, c’ est aussi à Mayte que l’ on pensait ! Une fois de plus, c’ est Marchena qui servait de référence – « je l’écoute beaucoup », confia ensuite Rocío. Dévoilant une voix fine, douce, légère et pleine de swing, elle fit preuve également d’ une diction impeccable, nécessaire aux letras choisies qui s’ approchaient beaucoup de récitatifs. Envahies par « la gracia », les « blagues » musicales de Guillermo Guillen trouvait écho dans la voix de la chanteuse, et la salle s’ enivra du plaisir et de la légèreté du moment. Le public, particulièrement chaleureux le premier soir, fit fuser tant de jaleos qu’ on en oublia presque qu’ on se trouvait en France. L’ enthousiasme était tel qu’ un spectateur s’ aventura à lui demander une Petenera. Rocío, portée par cette liesse, s’ éxécuta avec plaisir. Débutant a capella une fois de plus, elle retrouva bien vite son compagnon de scène qui lui permettait toutes les fantaisies, tant leur faculté d’ improvisation et de réaction communes leur donnaient une liberté artistique finalement peu courante aujourd’hui. Cette Petenera inespérée fut peut-être le plus grand moment d’ émotion de la première soirée, et nous nous réjouissons d’ une telle écoute entre public et artiste.

Rompant le climat de légèreté qui s’ était installé, la Siguiriya débuta a capella par le "Pregón del uvero" de Manolo Caracol. La guitare entra avant la fin du Pregón, avec juste quelques notes, tout en douceur, et très vite, le chant donna un tempo très soutenu qui ne varia pas jusqu’ à la fin de la Siguiriya. La transition se remarqua à peine, car la guitare aux sonorités voluptueuses utilisait des harmonies, presque jazzy, sur un compás devenu délicat, malgré une vitesse pourtant impressionnante. Le tout dissimula la dureté habituelle de la Siguiriya tout en gardant sa profondeur. L’ accompagnement redevint plus traditionnel sur la fin, ouvrant pour le chant un nouvel espace, que Rocío remplit de mélismes, « alargando » une fois de plus avec sûreté le chant, tenant à nouveau tout le monde en haleine. Le public ne pouvait plus s’ arrêter d’ applaudir, et le récital, ce premier soir, aurait pu parfaitement s’ arrêter sur ce triomphe complet.

Les premières notes "por Tangos" s’ élevèrent cependant. Guillermo Guillen choisit un accompagnement moins laconique, avec des falsetas généreuses, prenant tout le temps nécessaire pour s’ exprimer. Débutant "por Extremadura", le répertoire en vint assez vite aux Tangos de Granada, et soudain tout le corps de la chanteuse se mit à swinguer, se réappropriant les letras traditionnelles en les faisant définitivement siennes.

Après une magnifique entrée "por Cantiñas", la douceur de la première letra préludait à une puissance croissante qui s’ appuyait sur un compás rond et contrasté. Les falsetas variées et fluides de Guillermo Guillen s’ aventurèrent sur des chemins peu habituels, qui déroutèrent parfois. Finalement il revint à un accompagnement dans la pure tradition lorsque repris le chant. C’ est peut-être dans ces Cantiñas que se révéla le plus complètement la personnalité musicale du guitariste, curieuse, ouverte et respectueuse à la fois : une présence particulièrement intéressante, et bien différente de ce que nous avons l’ habitude d’ entendre.

Les deux récitals se terminèrent par des Fandangos. Cette fois, nous resterons sans hésiter sur le souvenir du premier soir. Stimulés par la participation chaleureuse du public qui persista jusqu’ au bout, après presque deux heures de récital, les deux artistes ne semblaient toujours pas fatigués. Rocío débuta par des Fandangos de Huelva, pour faire honneur « a su tierra », a capella. Elle continua par une ronda de Fandangos libres, dans lesquels les messages les plus personnels émurent le public jusqu’ aux larmes : « Elle est tellement généreuse », disaient les gens à la sortie. De mélisme en mélisme, sans jamais perdre à aucun moment le contrôle du souffle, elle fit une grande démonstration dans laquelle l’ intensité et la technique vocale servirent une émotion personnelle croissante. « Mientras tenga una pluma, no dejaré de volar » [Tant que j’ aurai une plume, je ne cesserai de voler], chantait-elle, accompagnée par la guitare qui s’ effaçait de plus en plus pour mettre en valeur le chant. Les deux artistes, eux-mêmes finalement envahis par l’ émotion, se décidèrent à prendre congé : « con esa letra nos despedimos », déclara Rocío, « y muchas gracias por haberme hecho sentir cosas tan bonitas ».

Avec toute l’ humilité qui la caractérise, Rocío ne cessait d’ affirmer après le spectacle, que le public "participe au processus de création et d’ interprétation", mais aussi qu’ "on chante comme on est : le chant reflète nécessairement la personnalité de l’artiste". Le professionnalisme, le perfectionnisme, la profondeur, la générosité et l’ émotion de ces deux soirs de récital, que le public, debout, salua en demandant un bis (ce qu’ ils accordèrent por Bulería, terminée par une petite pata), démontrèrent la personnalité profonde et puissante de Rocío Márquez, qui sut communiquer ses émotions intimes au-delà de sa grande technicité, et la présence singulière, attentive, respectueuse et libre de Guillermo Guillen. Deux soirs consécutifs inoubliables.

Enfin, le spectacle de Rafael Campallo, présenté à la dernière Biennale de Séville, rendant hommage au maestro Soler à travers une impressionnante démonstration de compás et de percussions de toutes sortes, prévu le dernier soir du Festival Flamenco de Toulouse à la Halle aux Grains, en première en France, a dû être reporté au dernier moment.

Au jour d’ aujourd’hui, il reste cependant un mystère : comment Toulouse, la ville de France qui compte certainement le plus d’ espagnols, l’ une des plus riches en écoles de danse flamenca, l’ une des villes qui revendiquent le plus d’ "afición verdadera", n’ a-t-elle pas réussi à remplir suffisamment le théâtre pour pouvoir maintenir la prestation du danseur sévillan ? Le public toulousain est-il devenu définitivement "aficionado al cante", boudant le baile ? Ou bien le flamenco serait-il curieusement en train de perdre du terrain à Toulouse… Mais où donc était l’ "afición flamenca" se soir-là ?

Manuela Papino

Photos : Fabien Ferrer

Fabien Ferrer

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Quelques jours avant le festival… Entretien avec María Luisa Sotoca Cuesta

María Luisa Sotoca Cuesta, directrice artistique du festival, est née en France de parents espagnols qui ont émigré au début des années soixante. «  A la maison, nous parlions davantage l’ espagnol que le français » dit-elle, « ma culture musicale s’ est faite à travers la musique qu’ écoutaient mes parents : la Copla et le Flamenco. J’ ai été bercée par Antonio Molina, Rafael Farina, La Paquera, Marifé de Triana…  ». Et lorsqu’ elle évoque les souvenirs de son festival, les noms les plus importants surviennent avec évidence : « Les spectacles les plus marquants pour moi ont été les concerts de La Paquera de Jerez, Agujetas de Jerez et Parrilla de Jerez. J’ ai eu le bonheur de connaître ces trois immenses artistes et de partager avec eux des moments exceptionnels. Je pourrais écrire une nouvelle autour de ma rencontre avec le dernier des mohicans, comme je surnomme Agujetas… Ce fut une véritable aventure, pleine de péripéties. Depuis, nous nous écrivons chaque année pour Noël ou pour le jour de l’an ! Et je ne parle pas des vacances d’ été passées à Rota au bord de mer, quand nous dînions avec Francisca Méndez « La Paquera ». Mes enfants s’ en souviennent encore. Et que dire de mon amitié avec Parrilla de Jerez… Il me manque terriblement ! Une amitié sincère existait entre nous, et je n’ ai du reste plus jamais rencontré une personne comme lui (de surcroît dans le milieu du flamenco). Aujourd’hui, il me reste de beaux souvenirs, sa musique, un recueil de poèmes écrits par lui et qu’ il m’a offert, des photos... ».

«  Toulouse a l’ âme latine  », ajoute – t – elle. «  Cette ville cultive le sens de l’ accueil, de la fête, et l’ esprit d’ ouverture. Plusieurs évènements organisés chaque année rendent hommage à la danse, au cinéma et à la musique espagnols.

La proximité géographique avec l’ Espagne, l’ émigration politique et économique des espagnols vers Toulouse, le développement des échanges entre la région Midi - Pyrénées, la Catalogne, l’ Aragon… tout cela contribue à faire de Toulouse la plus hispanique des villes françaises. Quant au flamenco, ce que je souhaite, c’ est avant tout de supprimer les stéréotypes et les images de carte postale. Le flamenco est une musique profonde, un langage... Mon souhait est que le festival soit une vitrine de tout ce qui se fait aujourd’hui dans le monde du flamenco, aussi bien en danse, qu’ en chant et en musique. Un Festival entre Culture populaire et Avant - garde. »

Très sincère dans sa communication, María Luisa Sotoca n’ hésite pas à exposer les difficultés que rencontre son festival.

«  Le Festival Flamenco de Toulouse, c’ est d’ abord une programmation cohérente, qui prend en compte la diversité des lieux de programmation, des types de spectacles, et la typologie des publics. C’ est aussi la volonté de faire découvrir de jeunes artistes émergents ou plus confirmés, pour que le Festival leur serve de tremplin afin d’ ouvrir leur carrière au marché français. Nous souhaitons aussi soutenir et promouvoir certains artistes locaux. Mais à l’heure où je te parle, je ne connais toujours pas le montant des subventions dont nous allons bénéficier pour cette dixième édition ; que ce soit de la Mairie de Toulouse, du Conseil Régional ou du Conseil Général. Nous n’ avons pas non plus d’ aide de l’ Espagne, mais je compte bien me rendre à Séville pour étudier cela…

Je dois me battre en permanence. C’ est un réel combat, qui dure depuis 2002, alors que le succès du Festival Flamenco de Toulouse est bien réel et que le public répond présent chaque année. C’ est d’ailleurs à la demande du public que nous avons créé, en novembre 2010, un « entre-deux » Festival Flamenco. Mais il est en danger chaque année, car tous les ans nous devons faire des prêts personnels pour payer les imprimeurs, le réseau d’ affichage, les achats de billets d’avion…

De plus, nous ne percevons les subventions que bien après la fin du festival. Le public ne sait pas tout cela, mais j’ ai décidé maintenant de le tenir informé, je veux qu’ il sache la vérité. A ma connaissance, aucun autre Festival Flamenco en France ne fonctionne comme cela.  »

Cela sous – entendrait - il qu’ il existe une concurrence entre les différents festivals français ?

Je ne suis en compétition avec personne. Les dates des différents festivals sont éloignées les unes des autres, les budgets sont aussi différents. Quant aux critères de programmation de mes confrères, je ne peux pas parler à leur place. Et puis, je le rappelle, le Festival Flamenco de Toulouse est porté par une association et non pas par une collectivité. Le plus important, c’ est qu’ il y ait le plus possible de spectacles flamencos de qualité en France, afin de satisfaire les aficionados et d’ éduquer le plus grand nombre.

Ne serait – il pas plus sûr de programmer de la danse, plutôt que de la guitare ou du chant, en France ?

Pour avoir programmé toutes sortes de spectacles, je peux affirmer que la danse n’ est pas plus appréciée par le public. Les spectacles qui mettent en avant la guitare et le chant sont également très prisés.

C’est une idée répandue, mais erronée, que de penser qu’ il faut à tout prix de la danse pour remplir une salle. C’best aussi une idée véhiculée par certains agents espagnols. C’ est faux ! Ce qu’ il faut avant tout, c’ est de la qualité, et je maintiens qu’ il y a en France une place pour le cante flamenco, comme il y en a une pour les musiques du monde. Y – a t’ il de la danse dans le jazz, dans le fado… ?

Les artistes connus sont – ils tout de même un gage de succès pour un festival de flamenco comme celui de Toulouse ?

J’ ai une bonne connaissance de mon public, qui me soutient depuis dix ans, et sans lequel le Festival Flamenco, en proie aux difficultés financières évoquées plus haut, n’ existerait plus. Les gens me font confiance, et me le témoignent sur place après les concerts. Depuis la création du festival, ils sont habitués à voir se côtoyer les grands noms et les artistes émergents, y compris les meilleurs artistes flamenco résidents en France. Je ne les ai pas « conditionnés » en leur faisant croire que le flamenco se limitait, ou bien à une zone géographique, ou au monde gitan, ou encore à certaines familles flamencas… Ma programmation, éclectique mais cohérente depuis dix ans, en atteste.

Tu as donc toujours choisi d’ouvrir tes portes aux artistes de flamenco français, en leur proposant la même scène que les artistes espagnols. Pourquoi ce choix, qui peut sembler a priori risqué ?

Pourquoi risqué ? S’ il y a une chose dont je suis certaine, c’ est que je ne veux pas faire partie de ces personnes qui croient que parce qu’ on paye un billet d’ avion et qu’ on passe les Pyrénées, on a forcément de la qualité. Le flamenco de France foisonne de vrais talents.

Aujourd’hui, il existe un vivier d’ artistes français qui méritent de partager l’ affiche avec les artistes espagnols (Estefanía Suissa, Manuel Gutiérrez, Alberto García, Cristo Cortès, Daniel Manzanas, Antonio Ruiz « Kiko »…) Alors plutôt que de les reléguer sur une scène annexe, j’ ai programmé par exemple certains de ces artistes en première partie de la Paquera de Jerez. Qu’ ils empruntent les chemins de traverse ou remontent aux sources, ces enfants d’ immigrés illustrent à leur manière qu’ ils ont réussi le mariage si délicat entre tradition et modernité. Ils sont pour moi au même niveau que certains artistes espagnols.

L’ année dernière, j’ ai invité la danseuse Estefania Suissa, installée aujourd’hui à Séville. Comme à chaque fois que j’ ai travaillé avec elle, je me suis régalée. C’ est une danseuse confirmée, travailleuse, qui sait ce qu’ elle veut et que je soutiens. J’ ai toujours cru en elle. J’ ai également travaillé avec Daniel Manzanas qui est un ami de longue date. Je soutiens aussi les artistes locaux, comme Antonio Ruiz « Kiko », qui ne me semble pas reconnu à sa juste valeur. La guitare de cet artiste invite toujours à un voyage en liberté, avec pour unique frontière les limites de l’ imagination. Une autre très jeune artiste en qui je crois, c’ est Anne - Lise Costes, plus connue sous le nom de « La Nimeña.

Comment vois - tu l’ état des lieux du flamenco en ce moment ? Penses - tu qu’ il se perd, comme on peut l’ entendre dire parfois, ou au contraire qu’ il est en plein essor ? Comment pourrait - on définir le flamenco d’aujourd’hui ?

Le niveau technique général est très élevé. La jeunesse actuelle a une grande maîtrise et une grande connaissance du flamenco, et certains artistes sortent du lot grâce à leur créativité et leur imagination. Pour la danse, l’ influence du contemporain est manifeste, mais parfois maladroite et mal à propos. Pour le cante, Enrique Morente a ouvert des portes, comme Camarón à une autre période. Aujourd’hui, sa fille Estrella, ou Arcángel, se situent dans cet héritage, mais avec leur propre personnalité. Et pour la guitare, c’ est Paco de Lucía qui est le maître absolu ; et Vicente Amigo l’ héritier naturel, mais là aussi avec son propre univers.

Globalement, l’ art flamenco est très mal connu du public et des programmateurs, même en Espagne.Toute la difficulté, pour nous professionnels, est de le présenter tel qu’ il doit être, c’est – à - dire comme un art à part entière, et d’ amener le public et les programmateurs à approfondir leurs connaissances.

Que souhaites - tu pour cette édition d’ une part, et pour l’ avenir du festival d’ autre part ?

Je ne m’ inquiète pas pour le succès auprès du public, car habituellement nous sommes toujours complets. Cette année encore nous attendons 1 500 personnes pour le spectacle de Rafael Campallo à la Halle aux Grains, et les autres spectacles et stages s’ annoncent bien en termes de fréquentation.

Quant à l’ avenir du festival, je souhaite que cette dixième édition nous permette de repartir sur de nouvelles bases, en ce qui concerne les soutiens financiers.

Propos recueillis par Manuela Papino





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