Entretien avec Estefania Suissa

Séville, juillet 2009

vendredi 18 septembre 2009 par Manuela Papino

Estefanía Suissa est née à Paris, très jeune elle se découvre une passion pour le flamenco et commence à étudier la danse. Sa carrière professionnelle a démarré en 94.Son souci d’élaborer une technique pédagogique complète fait d’elle, également, une enseignante de grande qualité. Vivant depuis quelques années à Séville où elle a ouvert son propre studio de danse, elle mène son travail de danseuse-chorégraphe entre l’Espagne et la France, avec la particularité dans son dernier spectacle « Flamenco…entre nosotros », d’être accompagnée à la fois par des artistes sévillans mais aussi par des musiciens français auxquels elle reste fidèle.

Récemment, elle a eu le privilège de faire la clôture du cycle de printemps des « Peñas de guardia » de Séville.

Ça fait longtemps que tu vis à Séville, Estefanía ?

ES : Oui, ça fait un moment. Ça s’est fait en deux fois, la première fois, je suis arrivée à Séville en 1994, je suis restée jusqu’en 1999 puis je suis repartie à Paris, ça devait être pour un court moment, mais finalement j’ai commencé à travailler là-bas et j’y suis restée cinq ans ! En 2006 je suis revenue sur Séville et j’ai ouvert un studio de danse dans le centre.

Pourquoi être revenue vivre à Séville ?

ES : Professionnellement j’avais besoin de m’éloigner de la routine parisienne. Ça me permet maintenant de voyager et d’avoir du recul, tant sur Paris que sur Séville. Ça me donne une grande liberté, je me sens plus détachée du « cercle infernal ». Séville ou Paris, tout le temps, ça peut devenir pesant.

Quels sont les inconvénients d’être dans deux pays à la fois ?

ES : Le revers de la médaille ! C’est de ne pas être toujours sur place au bon moment. Ceci dit, je pense que les bonnes opportunités ne se manquent pas.

Tu penses que les gens t’oublient ?

ES : Oui, peut-être un peu quand même.

Tu enseignes depuis pas mal de temps maintenant, qu’ apportes-tu aux élèves ?

ES : Aujourd’hui je pense qu’avec le temps j’en suis arrivée à élaborer une pédagogie honnête.

Peña Torres Macarena / photo : M. Vaquero

Envisages-tu que les artistes français avec lesquels tu travailles puissent venir à Séville par ton intermédiaire ?

ES : J’aimerais beaucoup. Notamment ceux de mon spectacle parce que ce sont des artistes d’une grande qualité.

Pourquoi les artistes français ont-ils du mal à venir travailler sur Séville ?

ES : Il y a beaucoup de concurrence à Séville. Il y a énormément de gens et peut-être aussi qu’en France, les artistes ne veulent pas mettre leur « confort » en danger.

Tu crois qu’ils ont peur de Séville ?

ES : Peut-être. C’est sécurisant de travailler en France, d’être dans le circuit français. Travailler à Séville te force à te dépasser à un niveau personnel, et de t’affirmer à un niveau professionnel ; on ne peut pas « dormir sur ses lauriers ». En France il y a maintenant des Festivals qui programment aussi bien les artistes français que les espagnols et ça me paraît très important ! Par exemple aux Hivernales de Bézier, « Flamenco…entre nosotros » a été sur la même scène qu’Antonio El Pipa.

Le mois dernier tu as fait la clôture des « Peñas de guardia » à Séville, c’est un circuit important… Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

ES : J’ai clôturé le circuit de « primavera » à la Peña Torres Macarena. C’est sûrement la peña la plus prestigieuse de Séville. Je la connais depuis des années, c’est là oú j’ai vraiment commencé à découvrir la « verdadera afición flamenca ». J’y ai vu défiler des artistes incroyables, dans des juergas ou sur scène et des gens qui ne sont plus là aujourd’hui, comme Paco Valdepeñas par exemple. Donc pour moi ça a été un honneur.

Comment ça s’est passé ?

ES : Ils m’ont fait confiance. Et en fait, j’ai fait trois dates, très différentes les unes des autres.

Est-ce qu’il va y avoir une suite ?

ES : J’aimerais continuer parce qu’ici il y a une concentration très spéciale dans le travail, et ça me convient parfaitement. Ça me permet de me dépasser en laissant les détails de côté.

Tu pourrais y amener les artistes français ?

ES : Pourquoi pas. Mais ce type de circuit se fait par goût…il y a souvent peu de moyen. Il y a quelques années, ces lieux étaient complétement fermés, aujourd’hui il y a une dynamique d’ouverture, l’Espagne a fait un pas vis-à-vis des étrangers qui veulent défendre le flamenco.

En 2004, à Toulouse, tu as fait la première partie de la Paquera. Vous avez fini ensemble sur scène !

ES : Pour les « fin de fiesta ». Fantastique ! Ça a été le plus grand trac de ma vie. María Luisa Sotoca, la directrice du festival de Toulouse m’a confié une tâche… elle m’a fait confiance, elle ne doutait pas de moi. Pour moi, à l’époque, c’était une grande scène. La Paquera…un son ancestral !

Quel souvenir gardes-tu d’elle ?

ES : C’était quelqu’un d’extraordinaire ! A cet âge-là, elle n’avait plus besoin de prouver quoi que ce soit, elle était sur scène comme chez elle, juste là. C’était une telle professionnelle ! Et d’une grande générosité ! Je me souviens qu’on était très ému à la fin du concert et quand on nous a présentées, elle m’a prise dans ses bras, j’avais les larmes aux yeux et elle a dit « ¡Hay que apoyarla en el Flamenco ! » [Il faut la soutenir dans le flamenco !], et elle a commencé le « fin de fiesta » et ça a été incroyable. Je croyais que j’allais m’évanouir.

Et tu as fini par danser sur le chant de la Paquera !

ES : J’ai dansé, oui, sur le chant de la Paquera ! J’avais l’impression d’être dans un autre monde ! Le reste, c’est « light » par rapport à ça ! C’est le souvenir le plus incroyable que j’ai vécu ! Il y a parfois des souvenirs magiques qui ne se répètent pas… c’est l’instant !

A Séville tu as rencontré Torombo et c’est devenu quelqu’un d’important pour toi.

ES : Oui, très important dans mon parcours. Je l’ai rencontré à un moment oú j’étais essoufflée par la vie à Séville, par la solitude, les complications… le flamenco ! Je n’arrivais plus à trouver un point d’ancrage.

Artistiquement ?

ES : A l’époque, c’était au niveau de l’apprentissage. J’avais besoin de quelqu’un à qui me raccrocher en toute confiance, quelqu’un qui te donne les vraies bases pour acquérir une indépendance. Ça ne se fait pas du jour au lendemain.

Comment la rencontre avec Torombo s’ est-elle faite ?

ES : J’avais un studio à Séville et j’ai eu la grande chance que Torombo veuille y donner des cours. J’ai participé à ses cours et il m’a donné des bases très solides.

Qu’est-ce que tu appelles des bases très solides ?

ES : Le compás, une vision personnelle, il t’aide à trouver une tranquillité par rapport à ton parcours ; or je cherchais à comprendre ma démarche. Avec lui j’ai compris que je n’avais pas besoin de courir à droite à gauche. Et puis il a une introspection dans la danse, un « aire muy suyo ».

Cette rencontre a débouché sur un spectacle avec lui.

ES : En 2003 à Berlin si je me souviens bien. C’est quelqu’un qui a une poésie très spéciale.

Quelle est la poésie de Torombo ?

ES : Il travaille beaucoup sur les images. Il est très poétique dans sa façon de voir la vie et le flamenco. Au moment de la création, il crée une ambiance, une tension, j’ai beaucoup appris. Et puis il te donne ensuite une liberté dans ton espace, il te donne un « temps ».

Ensuite tu as travaillé à nouveau avec lui. Aujourd’hui, as-tu d’autres projets avec Torrombo ?

ES : Pas dans l’immédiat. Je ne prends plus de cours avec lui, d’ailleurs c’est rare quand je prends des cours, mais j’aime discuter avec lui ou aller voir ses cours.

Il y a une autre personne qui a beaucoup d’importance pour toi, c’est Eva.

ES : C’est très rare quand elle donne des cours. La Yerbabuena représente une autre « strate » dans mon chemin. C’est toujours un peu quand je m’essouffle, quand j’ai besoin de quelque chose de nouveau… Le premier stage avec Eva m’a énormément remise en question. J’étais impressionnée par les vidéos que j’avais vu et je voulais la voir en personne. Je ne pensais pas que c’était aussi dur !

Qu’est-ce que tu recherchais chez elle ?

ES : A m’exprimer librement, ouvrir les « possibilités ». On se rend compte qu’il n’y a pas que la force, je me suis rendue compte qu’on ne peut pas danser tous les styles de la même façon parce que chacun a une identité. Elle m’impressionnait beaucoup à ce niveau-là. Chaque danse avait un caractère différent et je pouvais ressentir cette qualité de mouvement incroyable, mais aussi les interprétations de la danse, sa façon de t’emmener dans une histoire. Et puis j’avais besoin de travailler le corps parce que je me suis enfermée à un moment donné dans une rigidité. J’avais beaucoup travaillé les pieds, à tel point que je ne pouvais plus bouger.

Tu as un autre « héritage », c’est celui de ta mère qui était danseuse, que t’a-t-elle transmis ?

ES : La discipline. Quand j’ai choisi de m’engager dans cette voie, elle m’a avertie que c’était « tous les jours ! », qu’il fallait être constant.

Petite, elle t’emmenait voir des spectacles ?

ES : Des spectacles, des répétitions ; j’ai été élevée dans un studio de danse ! elle m’emmenait voir des spectacles de Marta Graham, de théâtre, et de flamenco même !

Quel a été ton premier spectacle de flamenco ?

ES : Un film en fait, qui est passé à l’Opéra-Garnier qui s’appelait « Duende y misterio del flamenco », d’Edgar Neville, et la première scène je crois que c’était en Suède ! La première grande scène, c’était à Paris, au Trianon, il y avait des Festivals organisés par flamenco en France, j’y ai vu Juana Amaya, Javier Barón, La Yerbabuena, Javier latorre, etc…

Juana Amaya est aussi quelqu’un qui a compté pour toi.

ES : Oui, j’ai pris pas mal de cours avec elle. C’est une énergie très intérieure qui me correspond. Quand je prends des cours, j’essaye de voir d’oú part l’énergie et Juana est très spéciale, elle a une énergie très contenue et très ramassée.

Aujourd’hui, comment définis-tu ta danse ?

ES : C’est toujours en évolution. Je suis en recherche continuelle, aujourd’hui je cherche à mettre la technique au service de la danse. J’aime bien le côté ancien avec la musique d’aujourd’hui.

« Ancien » : c’est-à-dire ?

ES : J’ai remarqué que le flamenco qui se dit « moderne » est un retour à l’ancien, du point de vue des mouvements, de l’esthétique, un retour aux sources.

Quelle est donc l’identification « moderne » ?

ES : L’évolution des pas, la scène qui s’est ouverte. Autrefois on dansait sur une petite dalle, maintenant il faut arriver à mettre ces petites choses sur un grand espace et ça requiert une autre technique. Et puis musicalement tout est plus riche, enfin c’est différent.

Peña Torres Macarena / de gauche à droite : Estefania Suissa, Quisco de Alcalá, Javier Flores "El Indio", David Marin, Eduardo Pacheco

Tu viens de monter un spectacle qui s’appelle « Flamenco…entre nosostros » et tu as fait le choix d’une mise en scène avec un fil conducteur. Pourtant, tu dis que ça reste un spectacle traditionnel. En quoi ?

ES : Il n’y a pas d’histoire, ce sont des sensations. J’essaye de me servir du flamenco comme un langage qui retrace une atmosphère. Chaque style a une identité dans l’espace, soulignée par la mise en scène et les lumières.

Il ya déjà eu une « première ».

ES : Près de Paris, à Saint Germain les Arpajon, et puis aux dernières hivernales flamencas, avec une nouvelle équipe franco-sévillane !

Comment fait-on pour répéter avec des artistes français et espagnols en même temps ?

ES : Ce n’est pas évident. Les artistes résidents en France avaient déjà participé au premier donc ils ont pu faire un travail personnel pour remettre les choses en place et à Séville, on a tout remonté. J’ai envoyé par internet les nouvelles pistes. On a eu beaucoup de stress et pas assez de temps pour travailler tous ensemble, mais ça s’est bien passé !

Tu veux encore y apporter des modifications. Quel est ce projet de voix off ?

ES : Je voulais déjà le faire, dans la partie qui s’appelle « Bajo el tiempo de los maestros », j’aime les voix off. Il y a déjà, dans le spectacle, deux poèmes récités par Gonzalo Molina qui a un bar connu dans la calle Relator. Il était comédien à son époque et il a une voix très spéciale ; et puis il est poète.

Gonzalo est une « mémoire » du milieu artistique sévillan.

ES : C’est comme ma petite voix intérieure, ces deux textes sont l’introduction et la conclusion du spectacle, ça me permet sur scène d’être dans une situation propice à me faire ressentir des choses.

Les autres voix sont celles d’artistes connus à qui tu as demandé de dire leurs propres mots.

ES : Des mots qui ont allumé quelque chose en moi, oú avec lesquels je n’étais pas en accord. J’avais besoin de rendre cet hommage parce qu’ils font partie de moi.

Pourquoi as-tu choisi de ne pas citer leurs noms ?

ES : Je ne fais pas ça pour citer leurs noms. S’ils veulent être cités, je les cite, mais je n’ai pas fait cela pour avoir leur nom dans mon spectacle.

C’est un choix constant chez toi. Dans les Peñas de guardia, tu étais accompagnée par des artistes de familles très connues, tes deux guitaristes par exemple, et vous n’avez pas choisi ni les uns ni les autres, de le mentionner. C’est par soucis d’honnêteté ?

ES : Il y a certaine personne qui ont une discrétion par rapport à un lien familial, je le comprends. Pour les voix off, c’est la même chose, ça ne m’ennuie pas qu’il y ait leur nom, mais ce qui m’importe ce n’est pas « qui dit ça », mais « qu’est-ce qui est dit ».

Quels sont les artistes qu’écoute Estefanía Suissa ?

ES : Cante de Lebrija et d’Utrera… Gaspar de Utrera, Perrate… J’écoute Fernanda, la Niña de los Peines, La Susi, Pedro Bacan et Antonio Moya, j’aime sa façon d’accompagner la danse.

Et dans la nouvelle génération ?

ES : Encarna Anillo, La Tremendita, El Vareta, pour les chanteurs, Paco Jarana, Salvador Guttierez, Canito pour les guitaristes…

Les danseurs que tu aimes aller voir en spectacle ?

ES : Carmen Ledesma, Concha Vargas, Canales… Andrés Marín et Mercedes Ruiz ; Eva !

Propos recueillis par Manuela Papino

Photos : Manuela Papino (sauf mention particulière : M Vaquero)

Actualité :: « Flamenco…entre nosotros »

Danse : Estefanía Suissa

Chant : Alberto García, Quisco de Alcalá

Guitare : David Marín

Percussions : Edouard Coquard





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