Israel Galván : "Arena"

Paris / Salle Pleyel (le 3 juillet 2009)

dimanche 5 juillet 2009 par Nicolas Villodre

Comme pour célébrer le retour de l’ami Hamid (Si amer) au service de presse de la Cité de la Musique qui, désormais, gère Pleyel, la programmation danse a eu la bonne idée d’y offrir, en ce début de congés payés 2009, un excellent spectacle de flamenco intitulé « Arena », animé par le danseur - chorégraphe Israel Galván. La soirée était captée par des caméras de surveillance (celles d’Arte ?), en vue peut-être d’une soirée « théma » qui sera précédée du documentaire sur Galvan Junior tourné l’an dernier par Marie Reggiani.

Malgré quelque temps morts, tel celui imparti aux changements, à l’aveuglette, des deux ou trois chaises du décor, temps qui se dilate dans des transitions vidéo sans fin censées faire diversion, mais qui en disent long sur le salon petit-bourgeois meublant l’imaginaire de nos scénographes contemporains, qui de fait double celui du show proprement dit – on eût préféré avoir le chanteur profond et subtil Enrique Morente live, en vivo, en chair et en os –, malgré quelque redondance aussi, un certain déséquilibre structurel, un côté, déjà !, un peu daté des trouvailles de mise en scène, le spectacle, dans un cadre aussi prestigieux et à l’acoustique idéale, a été parfaitement réussi, interprété ou, en raison de la thématique tauromachique, exécuté par une troupe énergique et par le bailaor en pleine forme.

Celui-ci apparaît en pantacourt noir, façon Angus Young (vous savez ... le guitariste d’AC/DC), glabre (du moins pour ce qui est du visage : les gambettes n’ayant été quant à elles ni épilées ni rasées de frais), en chemise cintrée, la taille ornée d’une gaine andalouse, cravaté mais pieds nus. Immobile. Cette immobilité mériterait plus d’une simple phrase.

C’est que le déceptif, écho lointain au Verfremdungseffekt (la distanciation brechtienne), l’inattendu, voire le saugrenu font partie du jeu. Autrement dit, du travail de sape, et on ne parle plus ici simplement de fringues, de Galván and Co (Romero). C’est à ce prix-là, celui du ridicule, de la perte de la face, du discrédit, des lazzi du danseur qui finissent par provoquer la raillerie du public, que peut se faire la « rénovation chorégraphique de la danse flamenca », entreprise dans les années 1990 par le jeune sévillan.

Galván n’a donc pas peur du qu’ en dira-t-on. Ni du « bad » gusto. Ni d’ en faire trop, ou pas assez. Ni du maniérisme. Ni des poses de voguing efféminées, de trop cambrer les reins, de rouler sa caisse ou sa fesse. Ni de la fusion de son art avec des tas d’autres systèmes de signes : pantomime, danse baroque et autres saints sacrements ou gestes rituels indianisants dont nous avons oublié le sens.

Ce n’est donc pas la première fois que le flamenco se mesure à la tauromachie. C’est même presque à chaque fois le cas, dès qu’un danseur prend l’alternative pour devenir chorégraphe.

Le culte festif (SM ?) de la mort n’a, a priori, rien à voir avec la danse, un art à part entière, donc destiné, en principe, à procurer de la joie. On a beau dire que le but n’est pas ici « d’imiter la danse du taureau ou du torero (...) de mimer tel ou tel aspect d’une tauromachie quelconque », les faits, l’effet et les fesses sont là. La soirée durant, le garçon se réfère bel et bien, assez clairement, explicitement même, au thème annoncé. On n’a pas de tromperie (burla, engaño ou desengaño) sur la marchandise.

Le bermuda, d’entrée, d’emblée, rappelle la culotte du torero telle qu’on la connaît depuis David et Goya. Les gestes de main, la paume ouverte, indiquent les mouvements de cape ou de muleta. Les volte-face signifient la fierté du « travail », une passe, une phrase ou une phase enchaînées vite fait bien fait. Les deux index pointés au ciel ou, au contraire, en direction du sol ne proviennent pas de la gestuelle hip-hop mais sont ceux ancrés dans notre cerveau reptilien, de la terreur enfantine originelle pour tout ce qui ressemble à une bête cornue. Etc., etc.

La phrase de Walter Benjamin : « Tout document de culture est à la fois un document de barbarie », tirée de ses « Thèses sur la philosophie de l’histoire », est prise au pied de la lettre (les dépouilles ou « trésors culturels » sont exhibés sur la place publique dans la parade du vainqueur ( cf. la récente polémique au sujet des têtes de Maoris conservées par le musée du Quai Branly !) et non comme une formule un peu rapide, paradoxale, ne s’appliquant qu’à certains produits culturels (cf. l’architecture à la limite du vandalisme de la BNF qui met en danger le bien culturel ou cultuel le plus précieux : le livre, exposé aux quatre éléments) pour justifier l’analogie facile entre flamenco et tauromachie.

Sinon, tout était vraiment au point : le guitariste Alfredo Lagos a assuré sobrement dans la ligne claire de la tradition jérézane sans esbroufe ; le chanteur David Lagos, barbichu au look du Goliat de la BD « Goliat y Crispin », a été d’une justesse et d’une aisance remarquables, compte tenu de sa jeunesse ; la jeune joueuse de corne, brune et photogénique, a fait un bon duo avec le zapatiste, le pianiste Diego Amador, de la famille Pata negra, a produit un concerto déconcertant juste ce qu’il faut, pas trop atonal tout de même, avec quelques effets bruitistes, de préparatifs cagiens, de frappes directes sur les cordes au moyen de maillets ; la fanfare est entrée en scène depuis la salle, sans fanfaronner. Une excellente soirée, sans transe mais sans mise à mort de la danse. Et des rappels en veux-tu en voilà.

Nicolas Villodre





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