Entretien avec Esperanza Fernández

Le 9 mai 2008

samedi 17 mai 2008 par Manuela Papino

"Je suis sûre de moi-même" (version française & espagnole)

Esperanza, tu reviens à la tradition avec ce nouveau disque « Recuerdos ». Le premier titre « Manolo Reyes », (Bulería) est un souvenir de ta grand-mère.

EF : La première fois que je l’ai entendu, c’était ma grand-mère qui le chantait, mais il y a aussi Vallejo et la Niña de los Peines qui l’ont enregistré. Je ne les avais jamais écoutés et j’ai pris la décision d’enregistrer le thème comme le chantait ma grand-mère. Mais elle était vieille et ne savait jamais comment ça finissait, et donc, quand j’ai voulu faire ce thème en entier, j’ai demandé à mon père d’où ça venait, j’ai pris un disque de la Niña de los Peines et j’ai pu faire la chanson en entier. Mais c’est une évocation à ma grand-mère, je voulais lui rendre hommage.

C’était la mère de ton père ?

EF : - oui.

Elle vivait avec vous ?

EF : - Non, mais à Noël, chaque fois, on lui disait « grand-mère s’il te plaît, chante nous « Manolito Reyes », et elle, comme elle pouvait, parce qu’elle était très vieille, elle chantait, mais elle s’étouffait beaucoup et ne pouvait pas finir le thème. Le ton et le rythme qu’elle avait me sont restés dans la tête. J’essaye de m’en souvenir en respectant sa façon à elle de le faire.

Elle te chantait d’autres chansons ?

EF : - Non, parce qu’elle n’était pas professionnelle, elle chantait un peu le Fandango, réellement elle n’était pas chanteuse de flamenco ; elle était amateur, elle aimait beaucoup ça.

Comment t’est venue l’idée de chanter ?

EF : - Je crois qu’on naît avec ça. Je savais que je voulais être artiste depuis toute petite, mais je ne savais pas comment commencer. Je l’ai fait en dansant, avec Pepe Río et Manolo Marín, mais je ne chantais pas, rien qu’à la maison. Ce que je voulais, c’était danser. Avec le temps, je me suis rendue compte qu’effectivement je dansais bien, mais que ce n’était pas ce que je devais faire. J’ai commencé à me préparer pour chanter.

Comment t’en es-tu aperçue ?

EF : - Je m’en suis rendue compte la première fois que j’ai fait un festival en tant que danseuse professionnelle. Ça a été le trou noir et je n’ai pas pu terminer la danse. Je pleurais ! Une très mauvaise expérience ! Et quand je suis revenue dans les loges, j’ai juré que jamais plus je ne danserais ni allais me dédier à la danse. C’est réellement à ce moment-là que je suis devenue chanteuse. Je chantais déjà, j’avais mes idoles, et chez moi on écoutait beaucoup de chant parce que mon père est chanteur. Mon idole c’était Lole, c’était toujours elle que j’écoutais. J’écoutais aussi des coplas, Concha Piquer, Antonio Mairena, Caracol, et El Lebrijano, mais j’ai toujours été une personne très timide, je ne savais pas comment commencer à chanter, je n’osais pas.

Comment transmets-tu le flamenco à tes enfants ?

EF : -C’est pratiquement une transmission du ventre. Il y a des paroles de Soleá qui disent- c’est sur mon premier disque- « Depuis le ventre de ma mère moi je me sentais chanteuse », et bien avec mes enfants, je crois que c’est pareil. J’ai chanté depuis que je suis tombée enceinte des deux, pratiquement jusqu’au bout, alors même s’ils ne deviennent pas des artistes parce que ça ne leur plaît pas, ils le portent en eux.

Tu penses que tes enfants ne vont pas devenir artistes ?

EF : - L’aîné si, il aime beaucoup ça, il joue très bien de la percussion, du cajón, et il danse très bien, il a beaucoup de rythme, il ne s’écarte jamais et c’est une chose qu’il a appris tout seul, nous on ne s’en occupe pas. Chez moi, personne ne joue du cajón, lui si, il répète tout seul devant la télé. Mais Miguelito, est très sportif, il joue beaucoup au football et comme il sait que le flamenco est en lui comme quelque chose de naturel…il s’incline plus pour le sport. Et David, il n’a que cinq ans, il est plus timide. Mais moi je pense qu’il peut chanter parce qu’il a une très bonne mémoire et chante très juste.

La siguiriya « yo sentí » est celle du Chache de Lebrija. Parle-moi de lui.

EF : - Le Chache Lagaña ! C’était un oncle de ma mère, il avait une façon très spécial de chanter pour Siguiriya, ce n’était pas non plus un artiste, mais je m’en souviens…quand j’allais à Lebrija. J’étais toute petite et je jouais avec ma poupée dans une cour de sa maison, je me souviens qu’il venait avec deux verres et qu’il chantait dans un coin. Ce souvenir est en moi. Il chantait seul, pour lui-même, il chantait « La ovejita blanca y el praito verde »…c’était ça qu’il chantait. Et ces paroles sont très populaires, traditionnelles, il ya beaucoup de gens qui le chantent, mais dans ce souvenir, quand je ferme les yeux…ces paroles il faut que je les fasse, parce que je me souviens toute petite avec ma poupée noire, écoutant le Chache Lagaña chanter la Siguiriya.

Les autres thèmes te sont venus comme ça ?

EF : - Comme ça ! Ce disque est très important pour moi, ça n’a pas été du tout difficile. C’était tellement clair ! L’autre peut-être, était plus élaboré, on a choisi les thèmes, il a fallu appeler les uns, les autres, mais avec ce disque, ça ne m’a rien coûté. C’est une transmission réciproque, je le dis à mes élèves, si tu sais parfaitement ce que tu veux et que tu es en accord avec ce que tu fais, c’est direct, ça arrive à la personne qui l’écoute.

Ça arrive dans un moment important de ta vie ?

EF : -Maturité. Absolue. Mes enfants m’ont faite mûrir, le temps, l’âge. Ce n’est pas la même chose de chanter à vingt ans qu’à quarante. Parce que ce sont beaucoup de scènes, beaucoup de choses qui sont passées dans ta vie, beaucoup d’obstacles…dans la vie, sur scène, tu accumules des choses qui ensuite se transforment en sécurité.

Les artistes qui travaillent avec toi sont ceux de toujours. Cela t’apporte une sécurité de travailler avec eux.

EF : - Non, c’est simplement parce que le disque était clair pour moi depuis le début, c’est pour cela, avec eux, et ça devait être eux. Moi ça ne me dérange pas de travailler avec d’autres types de musiciens, je l’ai fait et je n’ai eu aucun problème, mais ce disque est comme je l’ai voulu, et ce sont les gens que je voulais.

Et Dorantes ?

EF : - Ça fait des années que je travaille avec lui. J’ai collaboré sur un de ses disques et lui sur la Soleá de mon premier disque.

Il y a aussi un hommage aux femmes qui ont apporté un changement radical, comme la Niña de los Peines…

EF : - Nous les femmes, nous lui devons beaucoup à la Niña de los Peines, parce que rends-toi compte, quand elle vivait, à cette époque, c’était un monde totalement machiste.

Plus maintenant ?

EF : - Moins…moins. Elle, elle était seule, dans le chant il a fallu qu’elle lutte seule, c’était une personne très courageuse, et grâce à elle, nous les femmes chanteuses, on est debout. On lui doit beaucoup à la Niña de los Peines !

Tu penses qu’il ya encore des choses à changer ?

EF : - Réellement, je pense que le changement vient seul, comme il est venu, parce qu’il doit venir. Ce n’est pas que je sois une féministe absolue, je suis réaliste, les hommes ont beaucoup donné mais nous les femmes, nous sommes en train de donner plus, autant ou plus, dans tous les aspects. L’art est de tous et le flamenco si réellement tu le vis, est aussi de tous. Il n’y a rien à voir avec la couleur, la race, homme ou femme, chacun à son sentiment, parce que le flamenco est Sentiment et chacun l’extériorise comme il le sent. Je ne veux pas entrer dans « un gitan chante mieux qu’un autre qui n’est pas gitan ». Non, chacun chante comme il chante. Il y a un public pour tout, et c’est le public qui doit juger s’il préfère l’un ou l’autre. C’est comme ça, pas plus. Moi, au moins, je ne suis pas raciste, s’il ya des gens qui le sont, tant pis pour eux.

Tu crois qu’aujourd’hui, le flamenco est synonyme de Tolérance et Liberté ?

EF :- C’est une question difficile. Je crois qu’on a tellement avancé qu’on a laissé derrière l’origine. Et donc il faut revenir à l’origine. En revenant en arrière…On a voulu faire un arbre sans racine. Il faut revenir en arrière, en écoutant, en regardant, en faisant des recherches.

Ce que tu fais avec ce disque !

EF : -Oui, par exemple. Ce qui se passe c’est que je ne vais pas chanter comme la Niña de los Peines ! Ou comme Fernanda ! Mais bien sûr, je l’ai écoutée avant. Je peux faire une Farruca à ma façon, mais sans rien dénaturer…Je sais ce que je fais, je suis consciente, mais il y a d’autres personnes qui ne sont pas conscientes de ce qu’elles font. Ça, ça ne va pas.

Le disque finit avec l’hymne gitan « Gelem-Gelem », d’où vient-il ?

EF : - Ce ne sont que des choses spéciales dans ce disque. Le comité gitan de Séville, il ya à peu près quatre ans, lorsqu’on a célébré l’année internationale des gitans, m’a proposé de chanter l’hymne gitan. Je leur ai répondu que je ne savais pas chanter en « romanó ». Ils m’ont donné un disque d’un gitan yougoslave et les paroles en espagnol et ça m’a tellement plus que je m’en suis imprégnée sans savoir parler. Je ne sais pas parler « romanó », ma famille ne parle pas, ça s’est perdu il ya longtemps, parce que quand on parlait une autre langue que l’espagnol, on te coupait la langue. Ils n’aimaient pas les gitans, ni les juifs, ni les noirs, ni aucune race qui n’était pas blanche. Et donc ça c’est perdu, c’est lamentable. Dans le reste de l’Europe on le parle, mais en Espagne non. J’ai dû apprendre la vocalisation, la prononciation, j’ai dû écouter une version roumaine et une autre yougoslave pour choisir celle qui était la plus facile pour moi.

C’est donc un message de finir le disque avec l’hymne gitan ?

EF : - Dans ce disque, je voulais rendre un hommage à ma race toute entière. Et dans le futur, pourquoi pas, qu’on recommence à parler, parce que peut-être je peux donner un petit coup de pouce. Il vient à la fin, le hasard n’existe pas, il vient à la fin, c’est tout.

Tu as réfléchis à l’ordre des titres ?

EF : - Non. L’hymne gitan oui, c’est moi qui voulais que ce soit à la fin. José Antonio, le producteur du disque l’a pris en compte, il y a une coordination musicale, il est très bien fait.

On est ici dans ton « Centro de Arte y Flamenco ». Quelle est la singularité de ton école ?

EF : - Nous sommes deux artistes et on l’a fait pour les artistes, en pensant « Quelles conditions un artiste a t-il besoin pour se sentir bien dans cette école ? ». Tout les gens qui entrent ici se sentent bien. Comme nous sommes deux artistes, nous savons de quoi a besoin un artiste : la commodité, la sérénité, la couleur, la façon dont c’est décoré ; qu’on se sente bien, que la secrétaire soit une personne super sympathique, être bien reçu, qu’on écoute du bon flamenco, connaître l’origine. Que ce ne soit pas beaucoup de danse, beaucoup de chant, et quand tu veux le mettre sur scène tu n’en as pas la moindre idée ! Ici on commence tout en bas, depuis la racine. Miguel (Miguel Vargas, son mari), dit « allez je te monte une chorégraphie » et si l’on n’enseigne pas la base, quand tu veux monter sur scène tu ne peux pas. Avec la guitare c’est la même chose, ou les palmas. Donc j’enseigne le chant mais il y a beaucoup de danseuses qui viennent à mes cours. On a donné un cours de technique vocale pour les danseuses aussi, sur « comment il faut respirer pour ne pas s’étouffer ». Les professionnels viennent aussi, parce que tout est en relation, ils dansent, mais il faut écouter le chant et la guitare ! Dernièrement il y a Mario Maya, Miguel Poveda, Jose Antonio Rodriguez qui sont venus donner des cours. On a fait aussi une master classe de stylisme, c’est très important, une femme ou un homme doit être bien soigné quand il monte sur scène, on ne peut pas sortir de n’importe quelle façon.

Toi tu es toujours très soignée, avec des châles merveilleux…

EF : - Bien, ça c’est quelque chose d’inné chez moi, mais il ya beaucoup de gens qui sont très…étourdis, et ils ont besoin de savoir comment faire. Pour moi c’est inné parce que j’éprouve beaucoup de respect quand je monte sur scène, je pense « si c’était moi qui était assise là, comment j’aimerais voir cette personne » et donc je me mets à la place du spectateur. J’ai beaucoup de respect. Il y a des gens qui disent « moi, je chante, mais je mets un jeans » et ça, pardonne-moi, mais non ! Moi j’ai un œil sur tout, sur les lumières, sur tout ! C’est comme ça que ça doit être, complet !

Donc tout le monde peut apprendre ?

EF : - Il faut avoir de la patience…tout peut s’apprendre, mais il faut avoir des dispositions. Je n’ai pas de baguette magique…tu viens un mois et je fais en sorte que tu deviennes chanteuse. Ça ce n’est pas possible. J’y suis depuis plus de vingt cinq ans, et il me reste beaucoup à apprendre !

Tu crois que les institutions et les politiques amorcent un tournant pour aider le flamenco ?

EF : - Ce que je vois c’est que tout avance. C’est bon signe, chaque jour il y a plus d’intérêt pour le flamenco. Les institutions se rendent compte que le flamenco est si riche qu’on peut travailler, que ce n’est plus le flamenco du salon mais qu’on peut le proposer dans les grands théâtres, ils luttent pour cela. C’est très bien.

Tu crois qu’aujourd’hui c’est plus facile pour un jeune artiste de développer sa carrière ?

EF : - Tous ceux qui démarrent ont du mal ! Il y a beaucoup de monde, trop de monde ! Pour te faire une place, tu dois beaucoup lutter. Moi aussi j’ai beaucoup lutté. Personne ne m’a rien offert. Rien. Tout ce que j’ai est le fruit de mon propre travail.

Photo : Michèle Delmas

Qu’est-ce que tu penses du programme de la prochaine Biennale ?

EF : -J’ y ai vu des choses intéressantes mais je ne sais pas si je vais pouvoir y aller parce que j’ai ma maison, mes enfants, mon école, mon travail. Effectivement il ya beaucoup de variétés, ils ont donné des opportunités à des jeunes aussi, c’est important d’ouvrir les portes aux jeunes, qu’il y ait de nouvelles choses, de nouveaux corps, que le public décide, on ne peut pas tromper le public !

Tu vas chanter « El amor brujo » le 22 septembre à la Maestranza, pourquoi ne présentes-tu pas ton nouveau disque ?

EF : - Parce que sincèrement je ne voulais rien faire cette année pour la Biennale. Je ne voulais pas travailler pour la Biennale, je n’avais pas envie, ce fut une décision du directeur. Quand il m’a dit « De Falla », j’ai dit oui, et d’autant plus quand il m’a dit avec le Royal orchestre symphonique de Séville. Je n’avais jamais travaillé avec l’orchestre de Séville, ça oui, ça me fait envie. De Falla n’est pas nouveau pour moi, parce que j’ai déjà enregistré trois disques. Je l’ai chanté avec l’orchestre national d’Espagne, avec la ville de Barcelone, je l’ai fait avec des milliers d’orchestres du monde entier mais jamais avec l’orchestre de Séville. Ça, oui, ça me plaît.

Quelle est la lutte pour les années qui viennent ?

EF : - Le flamenco est une carrière très longue. Il me reste beaucoup à apprendre, je suis toujours en train d’apprendre, de mes propres élèves aussi, il faut toujours continuer, il me reste encore beaucoup à faire. Lutter, parce que chaque jour de nouveaux artistes sortent, des voix nouvelles, donc nous qui sommes là, nous devons lutter…mais je suis sûre de moi, je fais ce que je fais et je n’ai pas de problème majeur, je suis comme je suis.

Tu t’impliques beaucoup avec les institutions, la politique, pour que les conditions du flamenco s’améliorent ?

EF : - La politique non ! Pourquoi la politique ? On n’a pas à se mettre dans la politique, moi je ne le fais pas, on me voit de temps en temps parce que ce sont mes amis, ce n’est pas de ma faute si ce sont des politiques, moi je fais du flamenco, si le maire m’appelle pour quelque chose sur le thème du flamenco, j’y vais ! Si le maire appuie le flamenco pourquoi je ne l’appuierais pas moi ! Je ne suis pas dans la politique, ce n’est parce que Chaves…si j’ai fais une conférence avec les politiques, c’était sur le flamenco ! Jamais de politique, je n’ai rien à voir avec la politique. C’est par hasard que tous les politiciens aiment le flamenco, et que je plais à tous les politiciens. Ils viennent me voir et moi aussi je vais les voir. Je suis comme je suis.

Propos recueillis par Manuela Papino

Photo : Michèle Delmas

Centro de Arte y Flamenco de Sevilla :

c/ Torreblanca, n° 1 / Sevilla / 41003

tél : +34 954 915 971 / +34 637 425 101

CAFS

II Curso Internacional de Flamenco / Cádiz 2008 :

du 7 au 12 juillet 2008

Cante : Esperanza Fernández

Baile : Miguel Vargas

Guitare : Miguel Ángel Cortés

Percussions et palmas : Jorge E. Pérez Aguilar

Galerie sonore :

Canción por Bulería : Esperanza Fernández / José Antonio Rodríguez

Siguiriyas : Esperanza Fernández / José Antonio Rodríguez

CD : "Recuerdos" DISCMEDI BLAU COB 4350-02


Canción por Bulería
Siguiriya




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