Sebastián Blanco Moreno : "Y se repite la historia"

samedi 28 mars 2026 par Claude Worms

Sebastián Blanco Moreno : Y se repite la historia — un livre, 59 pages, texte en espagnol — Jerez, Peripecias Libros, 2025.

"No te lo digo por decírtelo, te lo digo porque lo he vivido. Eramos tres o cuatro familias, así se componía la cuadrilla. Es decir, que éramos todos conocidos y allegados." (p. 42)

Certain(e)s de nos lectrices et lecteurs connaissent sans doute déjà Sebastián Blanco Moreno "Bastían de Jerez", qui enseigne le cante depuis plus d’une décennie à la peña Flamenco en France. Il y anime avec dévouement et bienveillance les concerts de ses élèves et des zambombas et y accompagne en expert les spectacles des professeur(e)s de baile. Il vient de publier un livre de souvenirs, "Y se repite la historia", qui confirme et complète les informations sur le "Flamenco de gañanías" qu’ Estela Zatania avait compilées sous forme d’entretiens en 2007 (Sevilla, Ediciones Giralda).

Né en 1961 dans la rue Cantarería du quartier de Santiago, Bastián de Jerez appartient à la dernière génération qui a connu et partagé, dans son enfance, la vie des ouvriers agricoles qui travaillaient dans les cortijos (grands domaines agricoles) — alors que les familles gitanes du barrio San Miguel s’adonnaient le plus souvent à la pêche, à la boucherie et au travail des métaux, et opéraient donc sur le marché local, celles de Santiago comptaient majoritairement des jornaler(a)os qui travaillaient la majeure partie de l’année dans les latifundia situés au nord et à l’ouest de Jerez. La grande période de ce type d’exploitation (dans tous les sens du terme) s’étend sur les trois premiers quarts du XXe siècle, jusqu’à ce que l’ouverture de l’Espagne aux marchés extérieurs rende inévitable une mécanisation dont jusqu’alors les grands propriétaires avaient pu faire l’économie en tirant profit d’une main d’œuvre surnuméraire, contrainte de ce fait à accepter des conditions de travail d’une extrême dureté et des salaires à peine supérieurs au minimum de survie (lire : à la reproduction de la force de travail).

L’essentiel du livre décrit cet épisode de l’histoire rurale de la basse Andalousie, saisi pendant la première campagne du calendrier agraire — celle de la cueillette des olives en janvier / février — et nous montre combien il est indissociable de la transmission orale du cante jerezano : "Y fue allí, en el campo, cuando escuché por primera vez que el cante era oral y se aprendía entre padres, hermanos o tíos, es decir, en la familia" (p.45). Depuis le jour du départ de l’équipe (cuadrilla) menée par un contremaître (manijero) jusqu’à la fin de la campagne, une année après l’autre ; depuis " ¡ Que nos vamos ! Y se repite la historia" (p. 17) jusqu’à ce que se ferme "[...] la cortina del teatro y cada personaje recoge sus pertenencias y las guarda en su maleta invisible que le servirá para el próximo año" (p.41), nous ferons connaissance avec quelques personnages pittoresques que nous vous laisserons le plaisir de découvrir, tous d’une singularité irréductible mais chaleureusement admis et intégrés dans le groupe, ou plutôt la "famille". Mais l’on se prépare déjà à la récolte des betteraves, puis à toutes les autres qu’on ne pourra manquer si l’on veut survivre : "Ya estamos aquí otra vez : este invierno no ha hecho tan malo. Están diciendo que Tío Bastián ya ha empezado a escaldar la remolacha y que los mismos que escaldan van a ser los que la van a secar y pelar" (p. 45). C’est qu’il n’y a jamais de travail pour tout le monde et que la concurrence à la productivité est rude : "Tenemos que ser los mejores para volver el próximo año." (p. 23). Pour manger, la pression du chômage peut contraindre à accepter de n’ être pas payé : "Había momentos en que la cuadrilla estaba formada ya y la gente llegaba para pedir faena en el cortijo. El manijero con todo el dolor de su corazón les decía : — ’Estamos completos, hijos’ — ’Con un plato de comida me conformo, no quiero dinero’. Ya nos podemos hacer una pequeña idea del momento." (page 45).

Très marquée par l’oralité, l’écriture de l’auteur nous donne l’impression de converser avec lui autour d’un café, par exemple au bar de Juana la del Pipa. Une anecdote en appelle une autre dans un récit fluide bien en phase avec son propos, toujours pudique pour évoquer les bons comme les mauvais jours. Qu’elle se situe dans la maison du barrio Santiago ou dans le cortijo, chaque scène décrit un mélange inextricable de joie de vivre et de pauvreté, mais pas de misère irrémédiable : "No se puede perder un jornal. Son tiempos difíciles porque hay mucha escasez, aunque poca gente pasa necesidad : todo el mundo se busca la vida para llevarse algo a la boca." (p. 15). La solidarité protège en cas de nécessité : "Y me quedo con la vivencia, el respecto a los ancianos, a los menores y con el cariño que teníamos los unos a los otros : si tenías hambre te ofrecían un trozo de pan y si te dolía el alma o tenías penas, te daban cariño y calor." (p. 42). Le curé de Santiago "ayuda a todo el que pueda" et ne rechigne pas à esquisser quelques pataítas à l’occasion. (p. 51). Les relations entre le propriétaire terrien et les journaliers sont marquées par ce que l’on pourrait certes nommer paternalisme mais, là encore, non sans ambigüité entre la confiance qui naît de liens personnels répétés d’année en année et le pouvoir discrétionnaire du "señorito" dont dépend la subsistance de familles entières. Federico Hidalgo, propriétaire du cortijo Alíjar, nomme manijero Tío Juañares, grand-père maternel de Bastián de Jerez : "Te dejo en tus manos las tierras del cortijo Alíjar. Con esto te quiero decir que te doy toda la confianza para que a partir de ahora seas tú el manijero y encargado de ellas." (p. 13). C’est "un hombre humanitario. Nunca falla a la hora de ayudar a una familia cuando es necesario". (p. 32). C’est lui qui offre le vin pour la fête qui célèbre la fin de la cueillette des olives. Mais tout le monde fait brusquement silence quand il arrive dans sa Citroën noire (p. 31). Quand un adolescent de la cuadrilla, qui rêve de devenir torero, s’introduit de nuit, clandestinement, dans les encerradeos des taureaux pour tester son habileté et son courage, il est vertement admonesté par Tío Juañares — non pour s’être mis en danger mais parce que "nos van a echar y nos tendremos que volver a Jerez [...]" (p. 29). La familiarité n’empêche en rien une distance sociale abyssale. Le même jeune Curro ébauche une idylle vouée à l’échec avec la fille du patron : elle vit à Madrid et y poursuit ses études (p. 33).

Le travail dans les champs du lever au coucher du soleil (de sol a sol) est harassant et la vie quotidienne dans les baraquements provisoires (gañanías) rudimentaire — en plus de la promiscuité et du manque d’hygiène, on y souffre de l’humidité, du froid ou de la chaleur, selon la saison. Les familles ne rentrent que rarement chez elles, enchaînant les tâches en fonction du calendrier agricole. Il faut un jour de marche pour aller de Santiago au cortijo. Les jeunes y travaillent dès l’âge de quatorze ou quinze ans (p. 26) ; les femmes enceintes jusqu’à la dernière limite de leurs forces, quitte à accoucher sur place (p. 31). Le menu quotidien, midi et soir, consiste invariablement en pain et en pois chiches (p. 23). Les repas sont collectifs : chacun à son tour s’avance vers la marmite, y trempe sa cuillère et son morceau de pain, puis laisse sa place (p. 36). L’eau est une préoccupation permanente, à tel point qu’en remplir une jarre de terre cuite et la distribuer aux travailleurs est une fonction honorifique (capachero) dont s’enorgueillit le jeune Curro (p. 33). L’eau est significativement très présente dans les métaphores de l’auteur : "Parece que llevan todo el día ensayando, pero no. Lo hacen tan natural como el agua que beben." (à propos du cante et du baile lors des fêtes, p. 39) ; "Y esto es cierto como el agua" (à propos d’une rencontre avec Tío Manuel Jero, p. 48).

Dans ces conditions, malgré les fêtes après la journée de travail et les pauses pendant lesquelles on écoute les histoires et les chants des anciens (elles sont annoncées par le manijero qui crie "tabaco", c’est l’heure d’allumer sa clope...), l’emploi de journalier est un pis-aller inévitable : "El trabajo en el campo era tan duro en la época que no lo quería nadie, pero era lo único que había para llevarte a la boca un plato de comida. Todo se hacía a mano y con animales y aún así eran felices. Retirados de la sociedad se convertían en una única familia." (p. 45). Ajoutons que cette sociabilité quasi familiale était sans doute presque aussi intense dans le barrio Santiago, parce que le robinet, les toilettes et la cuisine étaient collectifs : "Todas las familias comparten el mismo grifo, el mismo servicio y la misma cocina, donde a veces se juntan cuatro o cinco cocinando. La cocina se sitúa en el corredor o pasillo, entre el patio y el corral. Por cierto, es el lugar central de la vivienda y unos de los sitios favoritos para estar en verano, porque corre el aire y refresca las conversaciones de la tarde. " (p. 8).

Ceux qui le peuvent essayent donc, ou rêvent, d’échapper au cortijo. Même Tío Juñares n’y travaille que par nécessité : "un gran aficionado, podría haberse dedicado al cante, pero las circunstancias le llevaron, como a muchos, al campo." (p. 13). Manuel Moreno annonce que si tout va bien, il ne reviendra pas aux champs l’année suivante. Un contact à Madrid lui a proposé de travailler dans un tablao (p. 27). Curro espère devenir torero. Quelques autres étudient avec acharnement, comme ils peuvent : Enrique est surnommé "el ministro" parce qu’il a toujours un livre sous le bras et qu’il étudie le droit par correspondance tout en travaillant au cortijo, pour devenir avocat : "Como Enrique "el Ministro", hay algunos otros pocos en el barrio : por saber leer y escribir ayudaban a familias con sus derechos, porque en aquellos tiempos no había protección social" (p. 19, puis p. 36 à propos d’un problème de loyers prétendument impayés). El Varilla s’improvise lecteur et écrivain public : "[...] en la época de mucho analfabetismo, hizo estudios, pero algo le fue mal y terminó en la calle. Como había aprendido a leer y escribir se buscaba la vida leyendo cartas a la gente del barrio." (p. 53).

Bastián de Jerez a doublement franchi le pas, en devenant artiste de flamenco et en s’établissant à Paris, même si "Vivo en la ciudad de las luces y cada noche duermo en Jerez." (p. 59). Le flamenco était pour lui une seconde nature : outre Tío Juañares, il compte dans son arbre généalogique son grand-oncle maternel El Morao ("el de la famosa escuela de guitarra") et son grand-oncle paternel Tío Bastián "Batacazo", mari de La Bolola. S’il a toujours chanté, il considère l’écriture comme sa véritable vocation : "Desde entonces (son enfance) no he dejado de cantar, aunque lo que más me gusta es seguir componiendo y escribir como estoy escribiendo ahora." (p. 57). Une vocation qui lui vient de loin. Une voisine qui entendait l’enfant chanter demanda à sa mère : — "’ Pero vamos a ver, ¿ tu hijo dónde ha escuchado esos cantes ? ’ — ’ Este niño dice muchas mentiras cantando ’. Quiere decir que ya yo con esa edad empezaba a componer." (p. 46) — remarquons qu’il utilise le verbe "composer" en référence à l’écriture de textes, ce qui montre à quel point dans le cante les letras sont intrinsèquement liées à la musique. "Yo era la raíz que alimentaba a los nuevos cantaores, al Torta y a Luis de la Pica, y a muchos otros de la época. Camarón era unos de los fuertes que iban saliendo y es cuando vino a visitarme porque cantaba cosas mías sin conocerme." (p. 55). Depuis, Bastián de Jerez a publié un recueil de poèmes, intitulé "Memorias de mi patio" (Independently Poetry, 2021). Melchor Campos en a adapté quelques-uns pour son premier album, "De sal y espuma" (autoproduction, 2021). C’est bien pourquoi des poèmes qui pourraient faire office de letras ponctuent et commentent les récits de "Y se repite la historia".

Si vous allez à Jerez pour la première fois, ou si vous y retournez (c’est inévitable), glissez ce livre dans votre poche. Il vous sera un aimable compagnon de voyage, de tabanco en peña, par las calles Nueva et Cantarería, las calles de La Merced, de La Sangre, etc. du barrio de Santiago.

Claude Worms

Galerie sonore

Bastián de Jerez n’a malheureusement pas encore enregistré le disque qui pourtant s’imposerait. En attendant, nous vous proposons deux captations en public à la Peña Flamenco en France (2016).

Tango-zambra / bulerías — chant : Bastián de Jerez / guitare : Dani Barba

Tango - zambra
Bulerías

Tango - zambra
Bulerías




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