Israel Galván : el hombre que no quería bailar — un documentaire d’Arantxa Vela Buendía et Luis Miguel González Cruz (2025).
https://www.rtve.es/play/videos/imprescindibles/israel-galvan-hombre-no-queria-bailar/16783933
Israel Gaván avec David et Alfredo Lagos, 2011 — photo : Nicolas Villodre
La télévision espagnole vient de présenter un documentaire, pour le moment inédit en France, Israel Galván : el hombre que no quería bailar (Israel Galván : l’homme qui ne voulait pas danser), qui résume la vie et la carrière du réformateur du baile flamenco masculin au moyen de propos tenus par des proches, des spécialistes de la danse, des collègues danseuses et des archives photographiques et filmiques, de ses tout débuts sur scène à aujourd’hui.
Le bailaor figurait déjà dans plusieurs films, des documentaires pour la plupart, comme Israel Galván, l’accent andalou, de Maria Reggiani, Flamenco, flamenco (2010) de Carlos Saura, Más allá del flamenco (2014) de Javier Vila, Alalá (2016) de Remedios Malvárez, Nueve Sevillas (2020) de Gonzalo García Pelayo et Pedro G. Romero et le merveilleux court métrage noir et blanc, Maestro de barra (2021) de Joaquin Aneri. Le dernier en date analyse le phénomène Israel Galván, un enfant de la balle, dans tous les sens du terme, toqué de football et fils de danseurs l’ayant poussé à monter sur scène dès son plus jeune âge. Antonio Pradel, écrivain et éditeur rappelle qu’il apprit "les codes de la danse flamenca naturellement, depuis sa plus tendre enfance." Sa sœur Pastora, danseuse, comme les parents, précise : "Il savait danser dès l’âge de trois ans por bulería ; il allait aux tablaos et les spectateurs de l’époque lui lançaient de l’argent. L’enfant gagnait plus que les artistes confirmés."
Belén Maya, bailaora et fille de Mario Maya, figure marquante du flamenco, dit de lui qu’il est "un grand danseur, un grand artiste, techniquement, un surdoué [qui va] beaucoup plus loin que quiconque." Elle rappelle qu’il était curieux de tout savoir de l’art de Terpsichore : "Pendant un temps, je ne voulais pas le voir parce que, dès que je le croisais, il m’interrogeait sur ma danse et sur ma carrière." María Pagés estime que son "audace pour défendre son art à un tel niveau dépasse les limites de notre génération", ce qui ne l’empêche nullement de rester "flamenco, si l’on en considère le flamenco comme un art totalement ouvert". Ce que confirme Israel lui-même : "Je ne crois pas pouvoir faire un mouvement qui ne relève pas du flamenco. Je suis flamenco dès mon lever." Il justifie le titre du film lorsqu’il énonce ce paradoxe : "Je n’aime pas la danse, je n’aime pas danser. Ce qu’il y a, c’est qu’on ne sait trop pourquoi, mon outil est la danse."
Isarel Galván entouré de Georges Didi-Huberman et Michelle Kokosowski, Vangelis au clavier, 2014 — photo : Nicolas Villodre
José Galván parle du clan familial : "Il y avait une famille, qu’on appelait los Biencasaos [les bien mariés], qui avait un petit garçon. L’enfant aimait danser. Et il s’est mis à danser, avec le compás et tout." Pour Pradel, "dans le flamenco, s’il y a une chose difficile, ce n’est pas celle d’apprendre mais d’intérioriser, afin de pouvoir exprimer librement le sens du compás." María Pagés illustre en claquant des mains un compás de seguiriya qu’elle commente aussitôt : "Pan-pan-pan-tiquitin-pan-tiquitin-pan. Avoir le compás, c’est avoir le rythme, savoir quelle en est la mesure et comment jouer avec elle sans sortir de l’ordonnancement." Nombre d’autres observations valent d’être rapportées. Pradel remarque par exemple : "Très souvent, il est en équilibre entre le sublime et le ridicule." Le cantaor d’avant-garde Niño de Elche est d’avis que "son regard et son silence sont très… graphiques." Tous en tout cas sont d’accord : "Avec Israel, on ne s’ennuie jamais."
Parmi les archives choisies par les auteurs, nous découvrons des images de l’émission de télévision Gente joven qui datent de 1983 avec, notamment, José Galván dansant des sevillanas. Sa fille parle de ces programmes de variétés qui faisaient place au flamenco : "Ce dont je me souviens, c’est de voir mon père tous les samedis à la télévision. Une fois, à l’âge de cinq ans, j’y ai fait de la figuration. [on aperçoit alors Israel à l’arrière-plan]. C’était du travail que je voyais plutôt comme un amusement." Son frère revient sur les tournages à Prado del Rey : "On me collait une étiquette. L’émission était un concours. J’y allais et je me faufilais dans tous les studios." Son père explique : "parce qu’il voulait voir les choses. Après, il en parlait avec les amis : j’ai vu ça, ça et ça. Et je lui demandais : et quand l’as-tu vu ?"
Vient la question du football. Marta Carrasco, journaliste de danse, la résume ainsi : « "srael débute dans l’académie de son père qui enseigne le flamenco le plus traditionnel. Il commence à danser. Mais cela lui plaît peu. Il veut être footballeur au Betis." [le prestigieux club de Séville]. José explique : "Le football, c’est arrivé lorsqu’il avait huit ou neuf ans. Auparavant, il aimait beaucoup danser ; il appréciait que les gens l’appellent et lui fassent de petits cadeaux." Marta dramatise : "Le père crevait ses ballons !" Israel confirme : "Mon père m’a déchiré plusieurs ballons. Il me disait : non, tu dois danser. E je partais de plus belle pour aller jouer." Pastora le justifie : "Nous venons d’une famille qui aime beaucoup le Betis. On l’a donc emmené au Betis." Le père souligne : "Ils l’ont fait à mon insu. [la vidéo du spectacle Israel & Mohamed, nous informe que c’est le beau-frère de José qui organisa la chose]. J’ai su qu’ils ont dit : l’enfant court peu (…) comme il court peu, il ne peut être footballeur." Israel reconnaît : "J’étais un enfant qui n’avait ni physique, ni rien. Il y avait cette chose, avec le ballon, une lumière que je n’avais pas."
Un beau solo de Mario Maya capté par la télévision en 1976 (sans doute aussi aux studios de Prado del Rey) qui fait partie du fonds de la Cinémathèque de la danse, introduit le passage d’Israel Galván aux choses sérieuses : "Je ne sais pas pourquoi, mon père m’emmena chez Mario Maya. J’étais en train de jouer au football près du studio de danse de mon père, cassant les vitres du voisinage, lorsqu’il m’emmena chez Mario Maya. L’image que je garde, c’est Mario Maya seul avec un métronome. Je vis tout de suite qu’il était spécial. Je me suis dit : cet homme est en train de chercher quelque chose. J’ai senti une affinité." Belén Maya ajoute : "Je crois que mon père et lui trouvaient un terrain commun, parce que mon père était très flamenco, d’un certain côté, mais, par sa façon d’être et de parler, très peu flamenco."
Pour remercier Israel de leur avoir permis de réaliser le film, les auteurs ont eu l’idée de lui offrir une paire de chaussures de danse comme celles qu’il porte habituellement, blanches et noires, démarquées des souliers de Vicente Escudero — le noir étant remplacé par le vert du Betis — fabriquées sur mesure par son bottier Gallardo. Ils enchaînent la scène de la cordonnerie avec une séquence montrant le danseur au travail dans son studio situé dans la zone industrielle de la capitale andalouse. Tandis qu’un carrossier redonne forme à la portière cabossée d’une voiture, le chorégraphe ébauche les numéros de danse et les intermèdes comiques de la Carmen programmée à la Philharmonie de Paris peu de temps après. On entrevoit également des plans de répétition d’Israel & Mohamed à Avignon.
Le film est exhaustif ou presque. Manquent peut-être les témoignages d’auteurs français comme Corinne Savy (cf. Israel Galván, danser le silence, Arles, Actes Sud, 2025) ou Georges Didi-Huberman (cf. Le Danseur des solitudes, Paris, Les Éditions de Minuit, 2006) ou de collaborateurs artistiques comme Pedro G. Romero (qui a été important dès 1998, avec la pièce historique ¡Mira, los zapatos rojos !), ou Carole Fierz qui a longtemps accompagné le chorégraphe. Avec ce film, Israel Galván a peut-être aussi voulu tourner ces pages du passé.
Nicolas Villodre
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